En souvenir de Lynne Cohen

Par Katherine Stauble, Rédactrice, Bureau du Directeur, MBAC le 02 juin 2014

Lynne Cohen © Martin Lipman

Quand on lui demandait d’expliquer ses photographies troublantes de pièces vides, l’Américo-Canadienne parlait de contradictions, d’artifice, de tromperie et d’ambiguïté.

« Il est étonnant de constater à quel point les choses ne sont pas ce qu’elles prétendent être, disait-elle en 2001 dans une entrevue, comment les images de lieux exotiques manquent de conviction, les complexes touristiques de luxe ressemblent à des hôpitaux psychiatriques, et ces derniers, à des stations thermales. »

C’est cette ambiguïté qui rend les photographies de Cohen si fascinantes, en créant un espace qui permet aux spectateurs de remettre en question, d’imaginer. L’artiste elle aussi exerçait un puissant magnétisme. Elle était chaleureuse, vive, agréablement directe et profondément cérébrale.

Lynne Cohen est décédée du cancer à Montréal le 12 mai 2014, à l’âge de 69 ans.

Cohen était une figure bien connue au Musée des beaux-arts du Canada (MBAC). Née à Racine au Wisconsin en 1944, elle déménage à Ottawa en 1973 avec son mari, le philosophe Andrew Lugg, et donne bientôt des conférences à l’Université d’Ottawa. Dès 1976, James Borcoman, ancien conservateur de la photographie au MBAC, reconnaît le talent de Cohen et présente au comité d’acquisition du musée 10 de ses petites épreuves par contact en noir et blanc. Toutes montrent un espace intérieur ou extérieur (un club pour hommes, un nettoyeur, une piscine intérieure, une maison mobile), un lieu de rassemblement pour les humains, mais sans eux. Une semaine plus tard, Borcoman écrit à l’artiste : « Le comité d’acquisition s’est réuni vendredi dernier et a accepté d’acheter 10 de vos épreuves. Tous les membres ont été très emballés. »

À la même époque, le travail de Cohen attire l’attention du service de la photographie de l’Office national du film du Canada (ONF), qui deviendra plus tard le Musée canadien de la photographie contemporaine (MCPC). Martha Langford, première directrice du MCPC, se souvient de l’exposition organisée par l’ONF en 1975 à l’occasion de l’Année internationale de la femme, qui présente le travail de femmes photographes, dont Lynne Cohen. Fraîche émoulue de l’école d’art, Langford est alors gardienne de musée à l’exposition. « J’ai été très impressionnée par les œuvres de Lynne, explique-t-elle à Magazine MBAC. Il en émanait une sorte d’autorité. Lynne avait une vision de ce qu’elle voulait obtenir, et faisait ce qu’il fallait pour y parvenir. » L’ONF acquiert 10 des épreuves de Cohen à l’occasion de cette exposition, et Langford va continuer de l’appuyer tout au long de sa carrière. « Elle a toujours joué un rôle essentiel dans la photographie canadienne », ajoute-t-elle.

Lynne Cohen, Sans titre (les années 1970), épreuve à la gélatine argentique. Société canadienne des postes [2014]. Reproduit avec permission. © Lynne Cohen

En 2002, Ann Thomas, qui succède à Borcoman, organise No man’s land, rétrospective de l’œuvre de Cohen, accompagnée d’un superbe catalogue. Thomas a, déjà à l’époque, noué une relation professionnelle et personnelle privilégiée avec l’artiste. « Il était incroyablement facile de travailler avec Lynne, affirme Thomas en entrevue, parce qu’elle était pleinement consciente de chacune des étapes du processus. »

Quand Cohen entreprend de faire des agrandissements de ses épreuves, par exemple, ce n’est pas pour suivre la tendance en vogue à ce moment. C’est plutôt un acte délibéré qui l’aide à communiquer son message sous-jacent. Thomas se souvient : « Elle m’appelait d’en bas, pour me dire “Ann, j’ai une épreuve ici, et j’aimerais que tu y jettes un œil”. Et, bien sûr, j’en étais complètement renversée : elle choisissait une petite épreuve par contact, une 8 x 10, et y voyait le potentiel d’en faire moins une photographie et plus un décor, un décor de théâtre dans lequel on entrait. »

Cette conscience de la finalité va jusqu’à son choix de sujet. Thomas se souvient avoir à quelques reprises remarqué un hall d’appartement particulier, qu’elle suggère alors à Cohen pour une photographie. « Il lui arrivait d’aller visiter les lieux, mais elle ne les photographiait jamais. Une fois, je lui ai demandé pourquoi elle n’avait pas pris cet endroit surprenant. Elle m’a répondu : “Il ne me correspond pas.” Elle savait précisément ce qu’elle cherchait, et ce n’était jamais une solution de facilité. »

Lynne Cohen, Sans titre (2008), épreuve à développement chromogène. MBAC

Le MBAC possède aujourd’hui 154 œuvres de Cohen, y compris celles provenant de la collection du MCPC, et un certain nombre de grandes épreuves couleur récentes. Son image sans titre d’un stand de tir (2011) est l’une de ses premières photographies en couleur. Les cibles de personnages stylisés d’un bleu et d’un rouge vif rappellent les jouets pour enfants de Playmobil. En s’en approchant, cependant, le spectateur voit qu’elles sont criblées de balles. Tous les éléments caractéristiques de la manière Cohen y sont : la juxtaposition de l’innocence et de la menace; la suggestion d’une présence humaine; la symétrie, l’éclairage plat et la grande profondeur de champ qui empruntent à la photographie commerciale; et le message sociopolitique sous-jacent.

D’autres photographes ont exploré les intérieurs privés, commerciaux et institutionnels, mais souvent plutôt comme un exercice descriptif ou illustratif. « Ce n’est pas du tout le cas de Lynne Cohen, explique Thomas. Elle fait appel à votre esprit critique. Elle vous amène à prendre du recul et à observer votre propre environnement. »

Parmi les nombreuses récompenses reçues par Cohen, il y a, en 2005, le prix du Gouverneur général en arts visuels et en arts médiatiques et, en 2011, le premier Prix de photographie Banque Scotia.

Lynne Cohen laisse en héritage une œuvre photographique extraordinaire et le souvenir d’une personnalité remarquable. « On dit de certaines personnes qu’elles resteront uniques à jamais, dit Thomas, et, en ce qui la concerne, je pense que c’est totalement vrai. »

*

Lynne Cohen s'exprimait toujours très clairement quand elle parlait de ses propres œuvres. Voici quelques-unes de ses formules lapidaires.

10 citations marquantes de Lynne Cohen

Mon travail se rapproche de la performance à cause de ce que je dois faire pour accéder aux lieux que je veux photographier.

Je préfère faire des allusions aux choses et laisser le spectateur répondre lui-même. Comme Brecht ou Godard, je lui demande de faire une partie du travail.

Souvent on perçoit une présence humaine un peu inquiétante, on décèle un indice d’une activité qui vient de se terminer ou s’apprête à commencer… les canapés et les chaises ressemblent à des gens, les pièces contiennent de nombreuses allusions au corps humain : mannequins, schémas ou silhouettes. 

Je suis très sensible à des choses comme les caméras de surveillance, les panneaux « Sans issue », les avertisseurs d’incendie et les taches poisseuses autour des interrupteurs électriques. Les objets semblent parfois pathologiques, parfois non.

Venue à la photographie par le biais de l’art conceptuel et de l’Art and Language, je pense que plus une photo est pince-sans-rire, inexpressive, plus elle a de chances de pouvoir véhiculer des idées.

Très souvent, on dirait que le monde été fabriqué en mousse de polystyrène par un architecte. Les échelles sont presque toujours décalées et certains objets totalement secondaires paraissent monumentaux.

Je n’ai jamais été indifférente au sujet que je photographiais ; j’ai seulement des sentiments ambivalents.

Les grandes photos ont une qualité qui attire le spectateur. C’est un procédé que j’ai repris de l’histoire de l’art ; on le trouve par exemple dans la peinture baroque, qui suscite une participation physique et psychologique du spectateur.

Mon travail a une portée sociale et politique, mais il ne véhicule aucun message concret. Peut-être suis-je plus près de Jacques Tati que de Michel Foucault.

Mes premières œuvres évoquent des odeurs de cendriers remplis de mégots, de bouteilles de bière vides, de fréon, de poil de chien mouillé et de désodorisant. Après, elles sentent le chlore, le métal, les fils électriques, l’essence, le contreplaqué et le formol.

Toutes les citations sont tirées d’entrevues menées par William A. Ewing, Vincent Lavoie, Lori Pauli et Ann Thomas, février 2001, et publiées dans Ann Thomas, No Man’s Land. Les photographies de Lynne Cohen, Ottawa, Thames & Hudson et MBAC, 2001.


Par Katherine Stauble, Rédactrice, Bureau du Directeur, MBAC| 02 juin 2014
Catégories :  Artistes

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