Entretien avec Michel Campeau

Par Katherine Stauble, MBAC le 08 octobre 2013

© Catherine Jasmin, 2013

Depuis plus de trente ans, le photographe canadien Michel Campeau documente la vie quotidienne à Montréal et dans les petites villes du Québec, utilisant la photographie comme médium pour exprimer des idées sur le lieu, l’héritage et la culture. Il a aussi produit un corpus  autobiographique qui comprend des images de sa famille et de lui-même, et qui examine souvent son propre rôle de photographe.

À partir de 2005, Campeau a visité soixante-quinze chambres noires à travers le Canada afin de représenter la disparition de la photographie analogue. Il a rapidement élargi le champ pour inclure le Mexique, Cuba, la France, la Belgique, l’Allemagne, le Japon, le Vietnam et le Niger. Les œuvres qui en résultent font partie de l’exposition Michel Campeau. Icônes de l’obsolescence, à l’affiche au Musée des beaux-arts du Canada (MBAC) dès le 18 octobre 2013.

Magazinembac.ca a interviewé Michel Campeau dans sa demeure montréalaise en juillet 2013. L’artiste a parlé de son projet des chambres noires et de son exposition à venir. Voici une version abrégée de l’entretien.

MMBAC  Je m’intéresse à ces périples que vous avez faits à l’étranger. Vous avez voulu voir comment les chambres noires étaient différentes de celles que l’on retrouve en Amérique du Nord. Pourquoi avez-vous décidé d’aller dans ces pays-là, à Cuba et au Niger, en particulier?

MC  La première chambre noire que j’ai visitée, c’est à La Havane. J’avais établi des liens avec les gens de la Fototeca de Cuba, qui m’ont présenté des photographes ou des ateliers.

Niamey [au Niger], c’était le fruit de ma collaboration avec Erika Nimis, qui est historienne de la photographie de l’Afrique de l’Ouest. Et Niamey a été une expérience spectaculaire, parce que la photographie, les chambres noires étaient comme figées dans le temps. Ça demeurait encore accessible aux photographes, qui étaient pour la grande majorité des portraitistes de studio, qui faisaient, entre autres, des photographies pour les passeports, les cartes d’identité… Et ils faisaient de la photographie de studio avec des fonds assez colorés, probablement pour les mariages, la remise de diplômes… Il y avait énormément de chambres noires à visiter dans un espace urbain assez restreint. J’ai photographié près d’une trentaine de chambres noires et une trentaine de studios connexes très colorés, très lumineux.

C’est un paradoxe, la beauté vétuste – comment on trouve la beauté dans l’obsolescence, ou l’abimé. Je suis très conscient de ça et je suis très prudent aussi, parce qu’on me reproche parfois de photographier des chambres noires un peu décrépites. Mais les chambres noires, elles le sont, décrépites. Rapidement, les vapeurs chimiques, les éclaboussures vont contaminer l’espace, les murs, les portes, les interrupteurs, les lavabos, les éviers, les bassins, les cuves...

MMBAC  Est-ce que vous cherchez particulièrement la beauté dans ces compositions ?

MC Je ne pense pas… On me reproche parfois la saleté des lieux. Mais je dis aux gens que les grandes œuvres emblématiques de la photographie ont souvent été créées dans des chambres noires de fortune. Les tirages qu’on voit aujourd’hui, qui valent très chers, ils ont été créés dans des conditions parfois exécrables. Aujourd’hui, les chambres noires numériques sont des endroits beaucoup plus aseptisés.

En fait, au départ, il y avait cette idée de l’obsolescence de la chambre noire. J’avais fait vingt-cinq ans de travail en chambre noire et j’ai beaucoup aimé y travailler. J’étais, comme beaucoup d’artistes de ma génération, coincé entre l’apparition fulgurante du numérique et [le désir de] continuer mon travail [dans l’analogique]. Peu à peu, le numérique est venu prendre sa place. C’est évident que le projet paraît sacrilège. J’allais le faire avec un appareil numérique et au flash. C’est un double sacrilège, parce qu’illuminer les chambres noires, c’est contraire aux règles.

Finalement, j’ai eu beau travailler sur cette idée d’obsolescence, j’ai compris que la beauté, je l’avais trouvée. Les images résultent du procédé numérique, du pixel, de ce que j’appelle le chromatisme du pixel, et le chromatisme du jet d’encre, les pigments, les papiers…

Mais ce qui est pour moi véritablement important, c’est que je traduisais l’acte du travail. Il me semble que toutes mes photographies des chambres noires sont habitées par l’acte du travail, l’acte de la main.

MMBAC C’est donc vraiment un hommage au bricolage, à la débrouillardise.

MC  C’est un hommage à la débrouillardise des artisans, des artistes, des photographes, des laborantins, des techniciens, des grands ou des pas grands photographes, des photographes emblématiques ou anonymes. J’ai essayé le plus possible de photographier dans tous les secteurs. Si j’avais pu, j’aurais photographié des chambres noires dans les hôpitaux, mais ça n’existe plus;  parce qu’ils ont été parmi les premiers, avec les journaux, à prendre le virage au numérique.

MMBAC  Cette image faite à Tokyo [Sans titre 6896 [Tokyo, Japon]] est très nette, très minimaliste. Elle semble très japonaise. Est-ce que vous l’avez fait exprès?

MC  Non, c’est une chance que j’ai eue de visiter un lab avec un type formidable. Ils m’ont amené là. Il y avait une série de safelights alignés au-dessous d’un grand bassin.

D’ailleurs, un autre reproche qu’on m’a fait c’est de ne pas suffisamment montrer les chambres noires – de photographier des détails, ou des abstractions. Deux choses : premièrement, je voulais faire un projet artistique et non pas un projet strictement documentaire. Et photographier des plans larges aurait été totalement inintéressant. Je trouve intéressant qu’on ne sache pas toujours ce qui est représenté.

Mais peut-être à cause de l’appareil numérique, j’ai eu beaucoup de plaisir, parce que c’est l’instantanéité de l’instantanéité. On n’est plus dans le polaroid. On voit le résultat, et moi, je suis très sévère. Je ne garde pas. Sur-le-champ, je jette. Alors, j’ai un plaisir à voir un projet qui naît sous mes yeux. Je ne suis plus celui qui revient rapidement chez moi pour développer ses films. Je faisais ça aussi à l’époque. J'avais besoin de voir rapidement les images que j’avais faites.

J’ai hâte de voir cette exposition parce que divers travaux vont être rassemblés pour la première fois. Les appareils et les filtres circulaires [de la collection Bruce Anderson], c’est des choses que j’ai expérimentées ici d’abord, sur mon comptoir de cuisine. C’est mon atelier ici. Je n’ai pas d’atelier à l’extérieur. Je squatte la chambre de ma fille qui est absente. Il y a des archives partout. Vraiment, c’est un peu l’enfer. Mais j’aime travailler dans une certaine immobilité. J’aime réfléchir. Alors, j’ai fait des expérimentations. Je mettais un appareil la nuit – un appareil Brownie Kodak hérité de ma mère – puis je déclenchais.

MMBAC  Qu’est-ce qui vous a surpris le plus dans les chambres noires à l’étranger?

MC  La débrouillardise, le danger, mais ultimement, avec l’expérience de La Havane, avec l’expérience de Niamey, c’était un choc culturel de voir à quel point moi, comme artiste nord-américain, occidental…, la chance que j’ai eue sur le plan économique, de renouveler mes équipements, d’acquérir des matériaux. C'était à des années-lumière de l’opulence dans laquelle j’ai vécu la photographie. C’est presque scandaleux. J’en profite toujours, parce que j’ai eu la chance d’y consacrer ma vie.

Mais je ne parle pas de ça [dans ces photos]. Je parle de la chambre noire. Évidemment, j’illumine tout ça par ma manière de travailler, par le flash, qui, d’ailleurs, donne tout son sens à mes photographies.

J’ai essayé de rester proche de la photographie comme expérience instinctive, jazzée. C’est cette dimension de l’improvisation qui m’a attiré vers l’art et la photographie.

Michel Campeau: Icônes de l'obsolescence est à l'affiche au MBAC du 18 octobre 2013 jusqu'au 4 janvier 2014.


Par Katherine Stauble, MBAC| 08 octobre 2013
Catégories :  Artistes

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