Entrevue avec Diana Thorneycroft

Par Becky Rynor le 25 juillet 2016


Photo : Michael Boss, 2015

L’artiste de Winnipeg Diana Thorneycroft, récipiendaire du Prix de distinction en arts du Manitoba, est sans doute la spécialiste du double sens.

Au premier regard, ses images semblent attachantes, fantaisistes, même bucoliques. Lorsqu’on y prête plus attention, toutefois, ce que l’on voit peut choquer, alarmer ou encore faire rire aux éclats. Ses photographies, sculptures et œuvres aux techniques mixtes sont fréquemment sinistres, sombres et controversées. D’autres fois, elles constituent un commentaire ironique sur la nature humaine. 

Thorneycroft voit le jour en Alberta, mais avec un père pilote dans les Forces armées canadiennes, la famille déménage souvent. Alors que son père est en poste à Yellowknife, elle s’inscrit à l’Université du Manitoba, où elle obtient un baccalauréat en beaux-arts en 1979. En 1980, elle fait une majeure en gravure à la University of Wisconsin.

Aujourd’hui, Thorneycroft vit et travaille à Winnipeg. Elle crée des œuvres oniriques, souvent dérangeantes, qui explorent la sexualité, la mémoire, la société et les relations. Thorneycroft a présenté son travail partout dans le monde, et au Canada dans des institutions comme la Collection McMichael d’art canadien et le Musée canadien de la photographie contemporaine (aujourd’hui intégré à l'Institut canadien de la photographie du MBAC), qui possède plusieurs œuvres de l’artiste.

Comme premières influences, elle cite Georgia O’Keeffe, Louise Bourgeois, Jérôme Bosch et Pieter Brueghel l’Ancien. Elle explique que sa pratique artistique a pris un virage au milieu des années 1980, après qu’un ami lui a montré un livre intitulé Joel-Peter Witkin: Forty Photographs, ce qui va l’amener à travailler avec un appareil photo.

Cette année, Thorneycroft a reçu le Prix de distinction en arts du Manitoba, décerné par le Conseil des arts du Manitoba à un ou une artiste local(e), qui souligne l’excellence artistique et une carrière exceptionnelle. Ce prix est accompagné d’une subvention de 30 000 $. 

Très récemment, Thorneycroft a exploré le thème de la « condition humaine » dans une installation intitulée Herd [Troupeau]. Dans cette œuvre, 150 chevaux jouets en plastique soumis à des postures, manipulations et modifications diverses montent une pente de douze mètres de long.

Dans cette entrevue accordée à Magazine MBAC, Diana Thorneycroft aborde son processus de création, les résultats souvent sulfureux qu’il produit, et son parti pris de ne pourtant jamais choquer ou offenser de manière délibérée.

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Diana Thorneycroft, Untitled (Bridle) [Sans titre (bride)], 1998, épreuve argentique, 71,1 x 61 cm. Avec l'autorisation de l'artiste

Magazine MBAC : Les corps (humains, animaux, oiseaux, poissons) sont une source constante d’inspiration créative pour vous. Qu’est-ce qui vous attire chez eux?

Diana Thorneycroft : Je m’intéresse à la pathologie et à la remarquable diversité de corps qui existe dans notre monde. Dans les années 1990, je faisais des œuvres qui simulaient le corps souffrant et je me servais, pour l’essentiel, de mon propre corps en tant qu’objet et sujet de mes photographies. Dans les années 2000, mon travail a pris une autre tournure dans son contenu, et la forme humaine a cédé la place à des substituts : carcasses de lapins, poupées, figurines de personnages d’action et chevaux jouets en plastique.

MMBAC : Pourquoi cet attrait particulier pour les corps imparfaits? Trouvez-vous une certaine beauté dans cette imperfection ou soi-disant « déficience »? 

DT : J’ai toujours admiré la différence et été sensible aux problématiques complexes entourant tout corps catalogué (souvent à tort) comme anormal.

MMBAC : Si vous voyez de la beauté dans ces imperfections, vous prenez aussi souvent un objet anodin ou joli, ou encore un élément « esthétique » du visage humain (des lèvres souriantes, par exemple), et y trouvez quelque chose de sinistre. Pouvez-vous nous expliquer ce que vous explorez dans ces pièces?

DT : Je crois que vous faites allusion plus précisément à The Doll Mouth Series [La série des bouches de poupées], qui était une suite de photographies analogiques réalisées en 2005. Beaucoup de gens croient que les bouches des poupées ont été trafiquées avant la prise de photo, ou encore qu’elles ont été retouchées a posteriori sur Photoshop. Mais quand je les ai photographiées, j’ai simplement isolé les bouches des poupées et, ce faisant, leur innocence et leur côté adorable ont disparu et ont été remplacés par quelque chose de sexuel et sinistre. Agrandies à 40 po x 40 po, [101,6 x 101,6 cm], certaines de ces bouches de petites filles-jouets ont pris une connotation sexuelle, alors que d’autres se sont transformées en des trous hyper grotesques révélant les éraflures, la crasse et les salissures résultant d’une utilisation quotidienne.


Diana Thorneycroft, Doll Mouth (pout) [Bouche de poupée (moue)], épreuve couleur, 101,6 x 101,6 cm, 2005

MMBAC : Vous avez déclaré que votre travail vous met souvent « dans l’embarras ». De quelle façon?

DT : Avec l’âge, je commence à saisir les choses; plus jeune dans ma carrière, j’étais par contre très naïve quand il s’agissait de prévoir la réaction du public à mes créations. Par exemple, en 1997, j’ai dû démonter une installation parce que l’odeur des feuilles mortes couvrant le sol de la salle rendait les gens malades. Mon installation suivante, intitulée Monstrance [Ostensoir], pour laquelle j’utilisais des carcasses de lapin, a été réalisée en extérieur. J’ai dit à mon mari « Au moins, personne ne se plaindra ».

L’œuvre, pour laquelle j’avais bénéficié d’une bourse du Conseil des arts du Canada, a causé un débat national sur le financement des arts. Elle a aussi créé une véritable tempête chez les catholiques (pour l’emploi du mot « ostensoir ») et parmi les militants pour les droits des animaux. 

MMBAC : Dans votre pratique, est-ce que créer implique prendre des risques?

DT : Je n’ai jamais travaillé avec cette notion de danger en tête. Il se trouve que les choses qui m’intéressent et qui m’inspirent des œuvres sont perçues par certains comme étant controversées. 

MMBAC : Vous êtes récipiendaire du Prix de distinction en arts du Manitoba 2016. Qu’est-ce que cet honneur signifie pour vous?

DT : Récemment, Sarah Swan a écrit un article pour le Winnipeg Free Press intitulé « Artists must battle inner, outer critics » [Les artistes doivent lutter contre les critiques, tant intérieures qu’extérieures]. Le paragraphe suivant touche à quelque chose qui m’habite sans cesse :

Le doute et l’incertitude, par exemple, ne sont jamais bien loin. Le spectre de l’échec hante chaque nouveau projet. Et le monde de l’art, avec tous les efforts qu’il consent pour aider les artistes à réussir, peut être une vraie source d’angoisse. La plupart des créations relèvent véritablement du miracle.

Le fait de recevoir ce prix est une reconnaissance de tout le temps que je consacre à mon travail, et qu’il m’arrive d’avoir quelques réussites. Le Manitoba regorge d’artistes incroyablement talentueux. Je me suis aussi sentie flattée et touchée d’avoir été choisie parmi tant d’autres collègues méritants. 

MMBAC : Certaines de vos œuvres au MBAC explorent les relations familiales, mais à travers l’autoportrait. Par exemple, Autoportrait (masque de la mère avec poupées) et Autoportrait (sœur, Diana, masque). Dans cette analyse de ces relations, êtes-vous le vecteur, ou le média? Quel message essayez-vous d’exprimer à leur sujet?

DT : Pour bien répondre à votre question, je dois d’abord faire un bref retour sur ma famille. Ma mère était infirmière, mon père pilote de chasse dans l’armée canadienne. Ma sœur aînée voulait devenir infirmière, mais, à cause de lacunes dans sa formation, elle a dû choisir plutôt la faculté de pharmacie. Quoi qu'il en soit, elle a suivi les traces de ma mère en se mariant avec un pilote de chasse. Mon frère cadet a répété le modèle familial à la perfection : il est devenu pilote de chasse et a épousé une infirmière. Les deux couples ont eu des enfants. 

Mes parents, mon frère et ma sœur incarnent les stéréotypes liés au genre, jusqu’à leur propre apparence. Moi, d’un autre côté, j’ai souvent été prise pour un garçon. Quand j’ai commencé à faire de la photographie dans la mi-trentaine, j’ai réalisé que je pouvais me servir de mon corps androgyne pour traiter des aspects physiques et psychologiques du genre et des relations familiales. En portant un masque du visage de ma mère, ainsi que des faux seins, on aurait dit que je jouais à être une femme. De même, il semblait que je jouais à être un homme quand j’ai porté un masque du visage de mon père et un pénis en plastique. Dans sa neutralité relative, mon corps s’est transformé en un vecteur d’idées sur la fluidité sexuelle et la bisexualité.


Diana Thorneycroft, Group of Seven Awkward Moments (Winter on the Don) [Moments délicats du Groupe des Sept (l’hiver sur le Don)], photographie chromogène, 2007, tirage en 20 exemplaires, 60,96 x 76,2 cm. Avec l’autorisation de la Michael Gibson Gallery

MMBAC : Vous explorez aussi ce que l’on appelle « identité canadienne » dans des œuvres comme celles de la série Group of Seven Awkward Moments [Moments délicats du Groupe des Sept]. Comment définissez-vous l’« identité canadienne »?

DT : Bien que la plupart des Canadiens résident dans les centres urbains, la quintessence de l’identité canadienne est inextricablement liée à notre géographie et aux conséquences d’une vie dans un environnement nordique et rude.

Au début des années 1920, un groupe d’artistes s’est mis à peindre des paysages qui ont capté la substance même de la manière dont nous nous voyons. Dans son livre The Group of Seven and Tom Thomson, David Silcox a écrit : « Nous associons les tableaux emblématiques de ces aspects naturels de notre pays à une partie intégrante de ce que nous sommes en tant que Canadiens ». Plus loin, il écrit que les peintures « en sont venues à représenter quelque chose de plus complexe et global que ce qu’elles décrivent ou représentent au départ, et (qu’)elles évoquent des émotions et des réactions puissantes ». Si puissantes, avance-t-il, que les images célèbres des toiles de Thomson « sont l’équivalent visuel d’un hymne national, car elles en sont venues à incarner l’esprit du pays tout entier ».

Et je crois que, pour de nombreux Canadiens, ces paysages amènent à des sentiments d’identité nationale, et sont vus comme des symboles édifiants de notre pays, « le vrai Nord, fort et libre ». Si la conception qu’a Silcox de ce que ces peintures représentent est admirable, je pense que la société canadienne n’est pas si bienveillante que ça, et que nos environnements, les mêmes pour lesquels « nous sommes de garde » sont truffés d’angoisses et de contradictions.

Dans la série photographique Group of Seven Awkward Moments, des reproductions de tableaux de Tom Thomson, Emily Carr et du Groupe des Sept servent d’arrière-plan. Au premier plan, un plateau mis en scène contraste avec leurs paysages caractéristiques. Dans certaines des photographies, le contenu (comme un igloo en flammes, ou des langues collées à du métal gelé) reflète des tragédies causées par les intempéries ou le piètre jugement. D’autres, comme Birches in Winter, Algonquin Park [Bouleaux en hiver, parc Algonquin] renvoient aux sentiments complexes et souvent conflictuels par rapport à l’idée d’accepter la différence dans la société canadienne. Toutes ces images visent à renverser cette notion d’idéalisme sans peur et sans reproche que les toiles du Groupe des Sept ont fini par véhiculer. 


Diana Thorneycroft, Canadians and Americans (Best friends forever...it’s complicated) - The Battle of Queenston Heights (War of 1812) [Canadiens et Américains (meilleurs amis pour toujours… c’est compliqué) – la bataille de Queenston Heights (guerre de 1812)], photographie chromogène, 2013, tirage en 20 exemplaires, 50,8 x 76,2 cm. Avec l’autorisation de la Michael Gibson Gallery

MMBAC : À la lumière du fait que votre œuvre a souvent été étiquetée de controversée ou choquante, quel conseil donneriez-vous à un artiste de la relève?

DT : Mon conseil aux artistes en devenir est de faire entendre, sans censure, leur propre voix. Ne faites jamais des œuvres dont le but premier est de choquer les gens. Si votre travail est honnête et vient du cœur, vous saurez le défendre, le cas échéant. 

MMBAC : À quoi travaillez-vous actuellement?

DT : J’ai passé les trois dernières années à intervenir sur des chevaux jouets en plastique. En total contraste avec les représentations habituelles du cheval comme un animal de puissance et de grâce, les chevaux que j’ai transformés incarnent le grotesque. Lorsque j’ai commencé à les modifier, je recouvrais simplement leurs corps de tissu, mais avec le temps, les changements sont devenus plus importants : j’ai coupé des membres, ajouté des prothèses et collé de nouvelles peaux en diverses matières sur le plastique. J’ai ensuite commencé à les faire fondre dans un four, et, alors que leur forme se modifiait sous l’effet de la chaleur, leur « équinitude » originale s’est estompée, faisant place à une magnifique anomalie. Dans leur défiguration, ils sont devenus des corps exotiques, hybrides, contaminés par l’altérité.

Les chevaux constituent une composante essentielle d’une installation itinérante intitulée Herd. L’exposition inaugurale a eu lieu à la Tom Thomson Art Gallery à Owen Sound en avril 2016, et elle sera présentée à la galerie de l’École d’art d’Ottawa à Orléans en septembre 2016, et à l’Art Gallery of Burlington l’an prochain. Je travaille actuellement à une série de photographies appelée Black Forest (dark waters) [Forêt noire (eaux sombres)], qui fait également partie de Herd.

Après avoir transformé les chevaux, je me suis mise à appliquer un traitement semblable à des figurines humaines. Ces nouveaux « êtres » sont devenus les éleveurs des chevaux et, comme les animaux grotesques dont ils s’occupent, ils personnifient l’altérité et l’hybridité. Le déroulement narratif dans chaque photographie suggère qu’une communauté d’éleveurs s’est formée, chaque personnage jouant un rôle. Ce qui est également constant est la présence d’un paysage : forêts, plages, jardins sauvages et plans d’eau. Je cherche à créer une friction entre la beauté naturelle de l’environnement et les actions suspectes menées par les protagonistes. 

Herd sera à l’affiche à la galerie de l’École d’art d’Ottawa, campus d’Orléans, en Ontario, du 23 septembre au 13 novembre 2016. Parmi les prochaines expositions de l’artiste, on notera Once Upon a Time, in the Deep Dark Forest, présentée à la Collection McMichael d’art canadien à Kleinburg, en Ontario, de septembre 2016 à mars 2017 et Oh Canada (I’m sorry), à voir au Whyte Museum of the Canadian Rockies à Banff, en Alberta, ainsi qu’à la Gallery @501 de Strathcona County à Sherwood Park, en Alberta, au printemps 2017.


Par Becky Rynor| 25 juillet 2016
Catégories :  Artistes

À propos de l’auteur(e)

Becky Rynor

Becky Rynor

Basée à Ottawa, Becky Rynor est journaliste et rédactrice en chef.

 

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