Entrevue avec Leslie Reid

   

Leslie Reid, Dargis IV (1976), acrylique sur toile, 198 cm x 198 cm. Collection de la Galerie d’art d’Ottawa. Photo : Richard-Max Tremblay

La peintre et graveuse canadienne Leslie Reid naît à Ottawa dans une famille militaire qui change souvent de ville d’affectation. Diplômée en histoire de l’art et sciences politiques de la Queen’s University, Reid s’installe à Londres, où elle étudie le dessin, la peinture et la gravure à la Byam Shaw School of Art, au Chelsea College of Art et à la Slade School of Fine Art.

Dans ses œuvres, Reid cherche à saisir la lumière (ou son absence) dans toutes ses variantes, nuances et teintes. La famille est aussi un sujet récurrent, qu’elle évoque les vols de son père au-dessus de l’Arctique en tant que pilote de l’ARC, ses propres fils à différents âges ou encore les vestiges d’établissements humains en terres inhospitalières.

Reid est élue à l’Académie royale des arts du Canada en 1978, et remporte le Prix du jury de l’excellence en arts visuels de l’ARC en 2000. Elle reçoit également en 2012 la Médaille du jubilé de diamant de la reine pour son action au sein de l’Académie. De 1972 à 2007, elle enseigne la peinture et le dessin à l’Université d’Ottawa, où elle est désormais professeure émérite au Département d’arts visuels. Aujourd’hui, à 68 ans, elle demeure une peintre prolifique et explore la photographie et la vidéo. Ses œuvres ont été présentées dans de nombreuses expositions individuelles et collectives, tant au Canada qu’à l’étranger, et on les trouve dans diverses collections prestigieuses, dont celle du Musée des beaux-arts du Canada (MBAC).

Leslie Reid s’est entretenue avec Magazine MBAC de sa fascination toujours très présente pour la lumière et le lieu, des nouvelles orientations de sa pratique artistique, ainsi que de son exposition à la Galerie Laroche/Joncas à Montréal, du 5 mars au 11 avril 2015, et également à la Galerie des fondateurs des Musées d’histoire militaire à Calgary, en février l’an prochain. Les deux expositions portent sur les voyages récents de l’artiste dans le Nord canadien et le Haut-Arctique dans le cadre du Programme d’arts des Forces canadiennes.


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Magazine MBAC : Vous avez peint toute votre vie, malgré un problème aux yeux à la naissance. Il y a eu aussi une pause forcée de cinq ans à la suite d’une chute, alors que vous étiez déjà une artiste reconnue. Comment avez-vous vécu ces cinq années?

Leslie Reid : Ce fut une période très difficile. La vision double, conséquence de la chute, a eu des répercussions sur ma capacité à travailler, et sur bien d’autres choses! Impossible alors de peindre avec ce fort contraste clair-obscur auquel je travaillais depuis quelque temps. Plus tard, j’ai pu recommencer, avec un éventail d’images plus subtil et un trait plus délié. Un processus très lent de tâtonnements, mais j’ai quand même réussi à produire suffisamment d’œuvres pour avoir une petite exposition. Au fil du temps, j’ai appris à composer avec cette blessure aux yeux, et les effets sur ma vie et mon travail sont aujourd’hui minimes.

MMBAC : Expliquez-nous votre fascination pour la lumière. Qu’est-ce qu’elle signifie?

LR : J’ai toujours été très marquée par la lumière, que ce soit dans la nature ou en milieu urbain, et je suis souvent transportée par certaines de ses propriétés. Je soupçonne que mes problèmes d’yeux très jeune m’ont donné une conscience visuelle particulière de mon environnement, avec une grande sensibilité à tout, notamment – ou peut-être surtout – à la lumière. L’espace empli de lumière semble toujours posséder sa vie propre.

Mon passage du Canada à l’Angleterre, pour aller étudier dans une école d’art, a renforcé cette perception des qualités de la lumière et de ses effets. À l’horizon lumineux infini du Canada s’est substitué le ciel anglais proche et chargé, avec un peu cette sensation d’être maintenu sous cloche. À mon retour au Canada, j’ai été immédiatement frappée par ces ciels sans limite et par les possibilités d’expression qu’offrait cette lumière. J’ai été profondément touchée par ma redécouverte de l’île Calumet, dans le Pontiac, une région rurale de l’ouest du Québec. Ma grand-mère maternelle y habitait, et ce fut le théâtre de nombreux étés d’enfance, à camper sur les rives de la rivière des Outaouais. La lumière y est magique, pas seulement à cause des souvenirs d’enfance, mais aussi par une convergence de ciels changeants, de plaines, de collines et d’eaux vives. Elle me fascine encore, tout comme l’histoire familiale qui m’a conduite là.

Leslie Reid, Cape Pine. The Barrens [Cape Pine. La lande] (2012), huile sur toile, 127 cm x 183 cm. Collection de Glen Bloom et Deborah Duffy. Photo : Justin Wonnacott

MMBAC : Les tableaux Île Calumet (une série de quatre), Denny Wood V, Cape Pine. La route et Cape Pine. Le cairn font partie de la collection permanente du MBAC. Pouvez-vous nous dire ce qui différencie ces peintures dans l’approche et la réalisation, nous parler de l’évolution de votre travail entre ces différentes pièces?

LR : Les toiles de la collection permanente du MBAC couvrent plus de trois décennies et témoignent, chacune à sa façon, de ma fascination ininterrompue pour la lumière et le lieu.

Elles ont en commun de traduire une réaction physique et perceptive à la lumière, au lieu, aux formes et aux motifs de la nature. La lumière changeante que l’on trouve dans ces lieux si différents suscite dans chaque cas une réaction perceptive et psychologique particulière.

Les peintures les plus anciennes, une série de grands tableaux, ont été présentées lors de l’exposition Quelques artistes canadiennes en 1975. Elles reflètent mes sentiments suite à la redécouverte de l’île Calumet, et sont composées de nombreuses couches de couleurs saturées pulvérisées pour créer un voile de lumière subtil et changeant.

Denny Wood V date d’une période où je suis retournée en Angleterre, avec mon mari et les enfants. Denny Wood est un site du New Forest, où la lumière est filtrée par la forêt, la lande et le climat, ce qui donne une densité du changement de lumière presque à l’opposé de celle sur laquelle j’ai travaillé à l’île Calumet. Mais cette fois, j’ai utilisé mes photographies pour les peintures, montrant le paysage et travaillant avec des touches d’ombre et de lumière.

Les tableaux de Cape Pine sont le fruit d’une résidence de plusieurs semaines au phare de Cape Pine à Terre-Neuve. C’est un endroit très isolé, et quand j’y suis arrivée, j’ai été plongée dans le brouillard pendant des jours. Les toiles rendent compte de cette expérience sensorielle immersive, mais évoquent également les traces laissées par les familles qui ont vécu là. Ces tableaux ont une présence physique très forte et, si la tonalité est résolument claire, comme pour la série sur l’île Calumet, la surface est faite de couches de peinture particulièrement palpables, et les artéfacts du site, rendus d’après des photos, sont très présents, conférant un sentiment marqué d’identité des lieux, visible avec le brouillard enveloppant.

 

Leslie Reid, Llewellyn I 59°06'N; 133°57'W [Llewellyn I 59° 06' N; 133° 57' O] (2014), huile sur toile, 81 cm x 127 cm. Avec l’autorisation de Laroche/Joncas, Montréal. Photo : Justin Wonnacott  

MMBAC : Vous avez récemment voyagé dans l’Arctique pour en tirer une série d’œuvres. En quoi cet espace physique a-t-il changé votre vision de ce que vous vouliez peindre et comment?

LR : Ça fait longtemps que j’espérais découvrir l’Arctique, pour diverses raisons. Les histoires familiales, la mienne et celles d’autres, comme à Cape Pine, ont toujours tenu une place importante dans mon travail. L’Arctique a fait partie des histoires de mon enfance, car mon père, un pilote de l’ARC, y a volé pour les premières cartographies photographiques. Cette fascination m’est restée, mais je n’avais jamais eu l’occasion de me rendre dans le Nord avant de découvrir le Programme d’arts des Forces canadiennes. Cette résidence avec l’armée a été un cadeau magnifique.

J’avais prévu prendre des photos aériennes de zones couvertes par les premiers vols, et me servir des photographies d’origine, aujourd’hui archivées à la Photothèque nationale de l’air (PNA), pour repérer les changements visibles dans ces environnements. Le projet était motivé par mon souci profond des changements climatiques, en particulier dans le Nord, où les effets du réchauffement planétaire sont amplifiés, et par un désir de témoigner à la fois de ces changements et des pressions commerciales de plus en plus fortes qui s’exercent sur les communautés indigènes.

Bien que je me sois beaucoup préparée, je n’aurais pas pu imaginer à quel point cette expérience du Nord allait être extraordinaire et bouleversante. J’ai suivi un grand arc qui m’a littéralement conduite au sommet du monde. Lumière, air, eau, terre se fondaient dans un horizon qu’on aurait cru infini. J’ai été très enthousiasmée et profondément remuée par cette immersion. J’ai décidé d’élargir mon sujet initial sur les photos de cartographie aérienne, et de m’imprégner autant que je pouvais de tout ce qui m’entourait, sur terre comme dans les airs.

J’ai mis du temps à faire le tri parmi toutes ces expériences, et à trouver un fil conducteur dans des milliers d’images. J’ai peint à partir des photos aériennes, en travaillant avec mon approche habituelle de recherche d’une réponse perceptive et psychologique à la lumière et à l’espace que j’avais trouvés dans le Nord; les peintures ont changé encore, et l’air entre l’avion et la terre s’est mué en un espace de sensation palpable pour moi.

Ces toiles sont exposées à Montréal à la Galerie Laroche/Joncas en mars 2015. D’autres pièces seront présentées l’année prochaine avec la Galerie St-Laurent + Hill à Ottawa.

L’envergure du projet, intitulé Mapping Time [Cartographier le temps], s’est accrue pour inclure maintenant des photographies et vidéos réalisées au cours de mes voyages. Une installation est prévue à la Galerie des fondateurs des Musées d’histoire militaire à Calgary pour 2016. Outre les peintures grand format des sites de cartographie aérienne, cette exposition donnera lieu à la création de mosaïques de photos à partir de différentes images : images aériennes, les miennes comme des photographies d’archives de la PNA, des photographies au sol, dont certaines de l’armée dans ses opérations de protection du territoire à travers le Nord et d’autres témoignant de l’interaction avec les communautés locales, ainsi que des vidéos de divers lieux.

 

Leslie Reid, Kaskawulsh II 60°41'N; 137°53'W [Kaskawulsh II 60° 41' N; 137° 53' O] (2014), huile sur toile, 137 cm x 213 cm. Avec l’autorisation de Laroche/Joncas, Montréal. Photo : Justin Wonnacott

MMBAC : Quelles sont ou ont été vos influences artistiques?

LR : Il y en a beaucoup! J’ai toujours été attirée par l’esthétique minimaliste, même si mes œuvres n’en partagent pas les intentions. Des artistes qui ont été importants pour moi à travers le temps, sans ordre particulier : J.M.W.Turner, Caspar David Friedrich, Georges Seurat, David Milne, Mark Rothko, Robert Ryman, Agnes Martin, James Turrell, Gerhard Richter. Sans oublier l’auteure et psychanalyste Alice Miller.

MMBAC : En quoi consiste votre quotidien de création?

LR : Depuis que j’ai quitté l’enseignement, ma routine est centrée sur l’atelier. J’y vais chaque jour : un court trajet en vélo ou une grande marche jusqu’au centre-ville. J’apprécie avoir du temps maintenant le matin pour penser à la journée; puis direction l’atelier pour voir quelle réalisation d’hier pourrait inspirer celle d’aujourd’hui. Ma journée de travail à l’atelier commence en fin de matinée et s’achève en milieu de soirée, mon rythme naturel.

MMBAC : Vous êtes toujours une artiste très prolifique. Quel est le secret? La discipline, la découverte de nouveaux lieux ou sujets à peindre? Qu’est-ce qui vous pousse, artistiquement parlant?

LR : Je crois que c’est un mélange de curiosité, de sensibilité profonde à ce qui m’entoure et d’un besoin d’agir. J’ai aussi besoin de beaucoup de temps pour réfléchir paisiblement et en solitaire à ce que je fais, comment et pourquoi. Ça compte dans le travail! Je suis très persévérante et déterminée, et ce, depuis l’enfance.

MMBAC : Quand vous enseigniez, quels étaient vos objectifs dans la formation des artistes de la relève?

LR : Il y a une certaine pression qui s’exerce sur les étudiants et les jeunes artistes pour qu’ils acceptent et observent toute une série de préceptes dans le but de se faire remarquer et de connaître le succès. C’est dur d’y résister, surtout quand on est en permanence bombardé d’informations et d’images sur l’actualité de l’art et les artistes qui ont réussi. Les jeunes devraient toujours être libres et prêts à tout remettre en question, puiser profondément en eux-mêmes pour trouver ce qui a réellement du sens pour eux, travailler avec ce qu’ils ont trouvé et le faire bien, avec intensité.

MMBAC : Qu’aimeriez-vous encore peindre, photographier ou créer? Ou y a-t-il une autre technique que vous aimeriez explorer ou travailler plus en détail?

LR : J’aurai toujours un penchant pour le paysage, pour la forte réaction perceptive et émotionnelle qu’il suscite chez moi. J’aimerais retourner dans l’Arctique, en particulier à Resolute, passer plus de temps dans ce hameau, sans doute pour y faire plus de vidéo. La peinture est centrale dans ma pratique artistique, mais la perspective d’y intégrer photographie et vidéo pour l’installation à venir à Calgary est un défi des plus réjouissants.

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À propos de l’auteur(e)

Becky Rynor, avec dossiers de l'équipe Magazine MBAC

Becky Rynor, avec dossiers de l'équipe Magazine MBAC

Basée à Ottawa, Becky Rynor est journaliste et rédactrice en chef.

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