Entrevue avec Liz Magor

  

Liz Magor, Alberta/Quebec [Alberta/Québec] (2013), laine, tissu, fil, teinture, plastique, métal et bois, 133,5 x 54 x 8 cm. Avec l’autorisation de Catriona Jeffries, Vancouver

L’artiste canadienne Liz Magor dit de ses sculptures qu’elles sont conçues, créées et polies par le jeu des contradictions. Ce que certains observateurs pourraient voir comme un processus sinueux et « sans but », menant à une sculpture, est en fait un engagement réfléchi envers le respect de l’évolution de celle-ci.

Magor explore des thèmes comme le refuge et la cachette, l’accumulation et la consommation, l’histoire et la survie. Elle utilise la sculpture et la photographie pour fouiller dans les mondes tant naturel que développé, et affectionne les matériaux qui ont perdu le lustre de leur usage ou fonction d’antan.

Magor, qui vit à Vancouver, a remporté le prix Gershon-Iskowitz 2014, remis chaque année à un artiste pour sa remarquable contribution aux arts visuels au Canada. Le prix s’accompagne d’un montant de 50 000 $ et d’une exposition individuelle au Musée des beaux-arts de l’Ontario l’année suivante.

Magor est professeure agrégée à la Emily Carr University of Art + Design à Vancouver. Elle a étudié à la University of British Columbia à Vancouver, à la Parsons School of Design à New York et à la Vancouver School of Art.

Magor a exposé à travers le monde dans des musées et galeries, et son œuvre est représentée dans la collection du Musée des beaux-arts du Canada (MBAC).

Elle s’est récemment entretenue avec Magazine MBAC à propos de son parcours créatif et de l’évolution de ses créations.


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Magazine MBAC : Vous semblez presque prendre plaisir à ce jeu du « devoir y regarder à deux fois ». Cherchez-vous à ce que le public regarde, puis regarde à nouveau pour être bien sûr de ce qu’il a devant lui ?

Liz Magor : De manière générale, je préfère l’expérience à la référence. J’aime les situations pour lesquelles il n’y a ni scénario, ni mode d’emploi, parce qu’elles demandent toute mon attention et je me sens totalement investie. Cependant, la sculpture ne se déroule pas dans le temps comme le font d’autres événements; si je veux créer une œuvre qui repose sur un tel type d’engagement actif, je dois donc surmonter la nature statique de l’objet. Je trouve que l’art conceptuel conventionnel, où l’idée commande à l’image et la façonne, est préjudiciable à la dimension phénoménologique que je valorise. Alors, je m’efforce de tenir l’idée ou le sens organisationnels à distance le plus longtemps possible, en mettant en place une série d’opérations qui s’agrègent en un processus. Chaque étape est déterminée par la précédente, en une progression sinueuse. Il ne s’agit pas d’une errance sans but, j’ai le sujet bien en tête; je cherche seulement à conserver une fluidité dans la manière de le traiter.

Mais même au beau milieu d’un projet, quand je m’engage apparemment dans un processus, je me retrouve toujours à tenter de contrôler l’aboutissement en comparant ce moment présent et unique à quelque chose que j’ai vu ou connu auparavant. Le plaisir de la découverte s’accompagne de l’inconfort de l’incertitude, et l’incertitude en sculpture est coûteuse, au sens propre du mot, en matériaux et en main-d’oeuvre. Parfois, je cède et je conclus prématurément, avant que toutes les possibilités aient émergé. Je décide du résultat, et je m’y rends directement. Je peux distinguer ces pièces des autres, car elles ne vont pas au bout du potentiel que l’art recèle. Pour moi, c’est cela le travail d’atelier, un combat pour bloquer les prévisions et les partis pris afin de laisser l’inconnu s’annoncer. Cela peut être dans la manière dont les matériaux se comportent, ou dans une association improbable pour une image. Progresser dans la connaissance de quelque chose, c’est accumuler les « points de vues » quant à la nature même de cette chose ou à son fonctionnement. Les œuvres d’art sont un terrain privilégié, car elles ont cette capacité à nourrir les contradictions. Elles peuvent n’aboutir à aucune conclusion. C’est dans ce sens que j’aime travailler, en hésitant ou m’éloignant. Je veux qu’une œuvre conserve une nature où plus d’une « signification » peut persister en tant que partie intégrante de son identité.

MMBAC : D’où vous viennent vos idées pour les sculptures, qu’est-ce qui les inspire (par ex., la nature, les déchets d’origine humaine, l’architecture) ?

LM : Je tire mes idées des humains : leurs comportements, réactions, croyances, etc., particulièrement quand ils ont trait au monde matériel.

 

Liz Magor, Being This [Être ça] (détail), 2012, 24 boîtes : boîtes de papier, textiles. Dimensions de l’installation variables. Avec l’autorisation de Catriona Jeffries, Vancouver  

MMBAC : On a déjà dit de certaines de vos œuvres qu’elles relevaient d’une « opération de sauvetage et de reconstruction continue ». Pouvez-vous décrire les types de matériaux avec lesquels vous aimez travailler ?

LM : Je commence généralement par une « chose », que je vais définir comme un objet, un matériau, ou même un processus. Je cherche à m’en tenir à cette chose pendant un temps, à observer ses caractéristiques intrinsèques. L’atelier étant un lieu paisible voué à l’engagement envers le matériau, la « chose » peut véritablement y installer sa présence. Souvent, je puise dans le domaine des « objets utilitaires », ce qui signifie que j’ai peut-être eu avec eux une longue association sans n’y avoir jamais vraiment pensé. Dans l’atelier, je cesse de m’en servir, et je porte mon attention sur les qualités qui ont toujours été là, mais qui étaient occultées par l’évidence. J’évite généralement les choses « connues », des choses qui ont une charge culturelle, comme des artéfacts importants de l’histoire de l’art ou de la culture populaire.

MMBAC : Deux des thèmes que vous explorez fréquemment sont les vêtements et le refuge. Pouvez-vous préciser ce qui vous attire dans ces thèmes ?

LM : L’essentiel de ce qui constitue nos vies a une dimension historique, tant dans la sphère personnelle qu’institutionnelle. Dans notre fonctionnement habituel, à chaque instant, nous nous référons à ces histoires et les incorporons à nos préoccupations immédiates, ce qui nous permet de progresser à un rythme normal. C’est bien, mais quelque peu prévisible, répétitif, pas très excitant. Je remarque les choses qui résistent à ce type de référence. Parfois, elles ont une apparence anormale, que ce soit par leur forme, leur couleur, leur taille. Ou bien, le processus de fabrication est obscur : comment cette chose a-t-elle été créée ? Ou encore, c’est une forme qui dépend de l’intelligence du corps. Et je ne recherche donc pas vraiment des thèmes, plutôt des catégories d’expériences.

Entrer dans un espace exigu est un événement physique qui me permet de porter un regard différent sur mon corps. Ce pourrait être que la pièce devient une sorte d’enveloppe extérieure, une carapace, faisant de moi, en tant que chose à l’intérieur, le centre mou, ou l’âme ou l’esprit de l’espace. Bien sûr, mon apparence physique est moins accessible à autrui lorsque je suis couverte par cette construction. C’est peut-être pourquoi on associe cabanes et refuges : elles offrent simplement un espace où se cacher. Se cacher du regard extérieur.

On peut également voir les vêtements comme une forme d’abri et de transformateur d’apparence, mais la multitude de signifiants associés aux habits place l’acte de se vêtir sur un plan plus langagier, loquace. Dans les deux cas, je prends très au sérieux l’influence du matériau sur mon expérience en tant que personne. Certains matériaux sont puissants : aliments, alcool, cigarettes. Souvent, je travaille à partir de l’idée que le monde matériel me régit, m’utilise et me dirige, plutôt que l’inverse.


 

Liz Magor, Hudson’s Bay Dou­ble [Baie d’Hudson double] (2011), laine, tissu, métal, gypse polymérisé, bois, 163 x 399 x 2,5 cm. Avec l’autorisation de Catriona Jeffries, Vancouver

MMBAC : Même si se vêtir et s’abriter sont deux besoins humains fondamentaux, il y a peu d’humains dans vos œuvres, plutôt ce sentiment que des gens sont sur le point d’arriver, ou étaient là encore tout récemment. Pourquoi ?

LM : On peut parler de « besoins humains fondamentaux », mais ils vont en fait bien au-delà du « fondamental » et peut-être même au-delà de l’« humain ». Une « simple » cabane dans les bois, aujourd’hui, n’a rien de simple. Elle naît à la conjonction du désir, de la nature, de l’occasion, de la politique, du statut, de la technologie, etc. C’est un artéfact de motivation humaine complexe, faisant appel à un éventail de ressources matérielles et sociales. Le comportement humain est à la fois mystérieux et fascinant. Mais l’interface entre psychologie et matériau produit une multitude de formes. Laissons les romanciers imaginer la vie des gens, et les sculpteurs celle des objets.

MMBAC : Douze de vos œuvres figurent dans la collection permanente du MBAC. Dans certaines d’entre elles, Temps et Mme Tiber (1976), par exemple, vous montrez les possessions ou le cheminement de vie de gens en particulier. Est-ce une manière de rendre hommage à ces personnes, ou à leurs réalisations ?

Non, ce n’est pas une référence aux personnes. Même en 1976, alors que j’étais très inexpérimentée dans la création artistique et que je ne savais pas toujours ce que je faisais, même à cette époque, j'avais conscience que ces pots de conserves étaient l'élément central. J’avais compris leur extraordinaire persistance et leur défi au temps. Les pots en verre, les opercules, le vide, les fruits acides, etc., tous complotant pour la survie du contenu. Ces prunes rouges avaient au moins 30 ans lorsque je les ai trouvées sur le dernier mur encore debout d’une maison qui s’était effondrée depuis bien longtemps.

Le titre est ironique. L’existence physique des Tiber était bel et bien terminée lorsque j’ai trouvé ces pots. Le temps avait fait son œuvre habituelle sur Mme Tiber, mais avait été déjoué par les fruits, mis en conserve à la fin des années 1940 et ayant dépassé de plus de 200 fois leur cycle de vie normal. Je suis née en 1948, et mon frère, de trois ans mon aîné, est mort en janvier 1976; quand j’ai trouvé les pots, je venais donc de réaliser à quel point la vie humaine est brève, comparée à celle du monde. Je l’ai aussi perçu comme une analogie matérielle. Dans la petite boîte de recettes sur l’étagère, j’ai placé des extraits de la Montagne magique de Thomas Mann, dans lesquels le docteur explique à Hans que la mort est simplement un cas d’oxydation accélérée, qui transforme le corps. Toute cette tristesse à cause d’une entropie de base. Le fait de trouver ces conserves m’a placée devant un défi objectif : allais-je survivre aux fruits ? J’étais persuadée que les fruits gagneraient, mais les sceaux ont fini par se rompre et le contenu n’est plus comestible. Tandis que je suis bien vivante. Mais c’est une autre histoire.


 

Liz Magor, Temps et Mme Tiber (1976), rayonnage en bois avec bocaux de conserves, boîte de recettes, fourchettes, couvercles en verre, anneaux de caoutchouc, couvercles en métal, boîtes de carton, tasse émaillée, boîte en fer-blanc 214,6 x 90,5 x 32,4 cm. Collection du Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Photo : Catriona Jeffries, Vancouver

MMBAC : Vous « jouez » fréquemment avec les contrastes : réalité et artifice, rêves et désillusion, richesse et pauvreté. Cherchez-vous ainsi à attirer l’attention sur les problématiques sociales ?

LM : Non. C’est simplement un moyen de me rappeler que, placé devant un choix entre deux opposés, il faut choisir les deux, la différence n’est pas si grande, de toute façon. Puis, regardez s’il n’y a pas un troisième et un quatrième choix, et prenez-les aussi.

MMBAC : Vos œuvres traitent aussi des quantités énormes de déchets et du gaspillage que nous générons. Vous aimez, ou détestez ?

LM : J’aime. Je veux dire que je ne le vois pas comme du gaspillage, mais comme de la matière en transformation. Sur laquelle on intervient quand on veut.

MMBAC : Comment votre travail a-t-il évolué au cours du temps ?

LM : J’espère être devenue plus forte, plus à l’aise et capable de laisser la création suivre son cours, sans être entravée par mes besoins, celui de dire quelque chose ou d’influencer les gens, ou encore d’être connue ou reconnue. L’art est partout, il fait déjà partie du monde. Le rôle des artistes est de défricher des espaces pour qu'il puisse se manifester. Il serait malheureux qu’ils fassent tout ce travail dans le seul but de remplir cet espace de leur égo boursouflé et strident. J’espère avoir évité cet écueil.

MMBAC : De quoi est fait votre quotidien ? J’ai cru comprendre que vous aimez fréquenter les magasins Village des valeurs.

LM : Celui de East Hastings est presque en ligne directe entre ma résidence et mon atelier. J’aime y commencer la journée, pour voir comment les choses se comportent une fois leur lustre commercial perdu. Certains articles sont meilleurs à cet égard, c’est intéressant. La mode a un effet très puissant, mais c’est un vernis très superficiel, très fugace. Une fois parti, le matériau sous-jacent se révèle au grand jour, et on a peine à se souvenir de ce qui faisait l’attrait du produit. Je recherche des choses qui ont connu une carrière erratique, faite de hauts et de bas. Ce sont de bons indicateurs de la manière dont l’interprétation de ce que nous voyons est influencée par le contexte, ou par ce que l’on a pu nous dire. Quand je trouve un article qui possède les marques de cette fluctuation, je l’apporte à l’atelier pour l’étudier. Peut-être deviendra-t-il, ou pas, partie intégrante d’une œuvre. Certaines choses s’amorcent, puis s’arrêtent. J’ai des étagères pour ces objets, et je les y entrepose bien à la vue, jusqu’à ce qu’ils soient prêts. Parfois ils redémarrent, des années plus tard.

L’atelier est aménagé en fonction d’un travail physique : fabrication des moules, moulage, reconstitution ou réaffectation d’une chose, dans l’idée de faire ressortir ses caractéristiques cachées. Je fais en général tout cela moi-même. Il m’arrive de n’avoir une vision claire que de la première étape, et avoir d’autres personnes dans l'atelier n'aide pas à suivre un processus honnête. Je crois que c’est ce que j’essaie de faire : être attentive aux suggestions faites par le matériau pour ce qui a trait à l’évolution du statut de l’objet.

Et je passe la journée seule, en suivant un fil conducteur. Le soir venu, j’aspire simplement à un intermède domestique pour être en pleine forme et reprendre le fil le lendemain matin.

Cliquez ici pour voir les œuvres d’art de Liz Magor dans la collection permanente du Musée des beaux-arts du Canada.


À propos de l’auteur(e)

Becky Rynor, avec dossiers de l'équipe Magazine MBAC

Becky Rynor, avec dossiers de l'équipe Magazine MBAC

Basée à Ottawa, Becky Rynor est journaliste et rédactrice en chef.

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