Entrevue avec Mark Ruwedel

Par Becky Rynor le 02 juin 2014

Photo : David Nelson

Après 25 années passées à photographier des déserts américains, des paysages arides et des régions éloignées, Mark Ruwedel est toujours aussi attiré par la beauté sévère de ces lieux. Né en Pennsylvanie, l’artiste a étudié la photographie à l’Université Concordia de Montréal où il a enseigné ensuite. Aujourd’hui professeur à temps plein à l’Université d’État de Californie de Long Beach, il a remporté au début de 2014 une bourse Guggenheim puis, en avril, le Prix de la photographie 2014 de la Banque Scotia. Lorsqu’il a annoncé le nom du lauréat, le cofondateur de ce prix d’une valeur de 50 000 $, Edward Burtynsky, a dit de lui qu’il était : « un maître du regard et du tirage, qui a inspiré d’innombrables photographes du paysage. Le sens du détail et les subtiles intuitions de Mark sur la jonction de l’ancien et du contemporain dans la photo de paysage – et les commentaires à cet égard – sont sans pareils. »   

Les œuvres de Mark Ruwedel se trouvent entre autres au Musée des beaux-arts du Canada, au Metropolitan Museum of Art et au Tate Modern. Ce dernier partage aujourd’hui son temps entre la Californie et la côte de la Colombie-Britannique.

Mark Ruwedel a récemment parlé avec Magazine MBAC à propos de son travail, sa démarche, et des nouvelles orientations qu’il souhaite poursuivre.   

Magazine MBAC : Décrivez-nous le genre d’appareils que vous utilisez et dites-nous pourquoi vous les aimez.   

Mark Ruwedel : J’utilise surtout un 4x5. C’est une façon ancienne de dire que c’est un appareil à plaques où il faut se mettre la tête sous un gros drap noir pour prendre une photo. Disons que c’est la version moderne d’une très vieille idée. Mais le plus important peut-être, c’est que ce n’est pas un appareil à film en rouleau. C’est une plaque à la fois. C’est le seul appareil qui permet un contrôle total de la perspective, ce qui signifie que les maisons ressemblent à des maisons, à des rectangles plutôt qu’à des trapèzes. En fait, on peut ajuster la « parallélité », si vous voulez, de tout ce qu’on regarde. On peut déplacer un peu les choses, photographier autour des parcmètres et malgré tout centrer l’image. C’est un peu plus lent et il faut réfléchir un peu plus avant d’appuyer sur le déclencheur. Les grands négatifs donnent aussi beaucoup plus de détails.

MMBAC : Les gens disent souvent que vous avez été peintre et vous les corrigez systématiquement. Pourquoi ?

M.R. : J’ai un baccalauréat en peinture. La troisième année, j’ai commencé à m’intéresser à la photo. Avant, ça ne m’intéressait pas. Contrairement à bien de photographes, ce n’était pas mon activité favorite au collège. J’ai arrêté de peindre après mon diplôme. Mais quand les gens insistaient, je disais que j’étudiais la peinture. Ensuite la photo m’a petit à petit consumé, au détriment de tout le reste.

Mark Ruwedel, California Valley #4 [Vallée de la Californie no 4] (2006). © Mark Ruwedel


MMBAC : Qu’est-ce qui vous a séduit au début, dans la photo de paysage ?

M.R. : Quand j’ai choisi la photo et que je suis entré à l’université, je photographiais des paysages urbains : des terres cultivées à la limite des villes, surtout celles où j’habitais, en Pennsylvanie, ou à Montréal où j’étudiais. Mais mon travail est le résultat d’une sensibilisation à celui d’une ancienne génération de photographes, et de mon intérêt pour eux. En plus, j’ai commencé à beaucoup voyager sur le continent, et j’ai grandi en passant mes vacances un peu partout au pays. Les photographes [ceux qui m’intéressaient le plus] étaient les « nouveaux photographes topographiques », des artistes dont le travail donnait à penser que le paysage était plus un champ de réflexion sur les classes socioculturelles qu’un endroit où faire des jolies photos. La génération qui m’a précédé a produit quelques artistes, dont Lewis Baltz et Robert Adams, qui ont ressuscité cette approche et dit : « c’est important et c’est contemporain ».

MMBAC : Décrivez-nous les paysages qui vous inspirent.

M.R. : Comme je suis naturellement attiré par l’esthétique minimaliste, le désert est devenu mon principal champ d’enquête. Plusieurs raisons à ça, la première étant la lumière. L’absence d’humidité dans l’atmosphère durcit considérablement les arêtes. J’aime les paysages où je peux vraiment voir ce qu’il y a à voir. L’absence d’arbres ! [Rire]. J’ai toujours une immense affection pour les photos de paysages vraiment anciennes qui se résument en gros à de la terre, un ciel et un horizon. Je suis fasciné par les horizons où l’obscurité et la lumière se rencontrent. Un arpenteur canadien a laissé quelques photos où il s’est contenté de niveler l’horizon. Elles sont tellement simples qu’elles en sont presque drôles, mais je les aime vraiment.

Mark Ruwedel, Panamint Mts rock alignment [Chaînon Panamint, alignement de roches préhistoriques] (2000). © Mark Ruwedel


MMBAC : Que voulez-vous réaliser (examiner, révéler ou documenter) avec vos photos ?

M.R. : Je crois que c’est un peu présomptueux de la part d’un artiste de dire « Je veux réaliser… ». Pour le moment, je poursuis des intérêts qui sont le prolongement de mes lectures et de mon respect pour le travail de bien d’autres artistes. Et surtout, mon travail est basé sur d’autres œuvres. J’ai tendance à croire que j’ai poursuivi ce projet pendant 30 ans, que celui-ci s’apparente un peu à une réflexion sur l’histoire et suggère peut-être que le paysage est important, et que tout le monde peut tirer une leçon d’une situation en étudiant le paysage.  Je ne suis pas sûr que ce soit un accomplissement. Disons que je travaille en mode documentaire, mais je ne me vois pas comme  spécialiste de la chose parce que ce n’est pas mon but. J’essaie de m’investir à la fois dans les lieux et dans les histoires que ces lieux représentent, mais aussi dans les récits qui entourent la fabrication d’images. Je pense, jusqu’à un certain point, que mon travail englobe ces deux idées qui se chevauchent.

MMBAC : La collection permanente du MBAC abrite une bonne centaine de vos photos. Comment qualifier votre évolution – de vos toutes premières à vos toutes dernières images ?

M.R. : Mon idée du sujet a changé, mais c’est une évolution. Ça n’a rien de radical. Je crois que mes intérêts se sont progressivement affinés et je crois qu’ils se sont beaucoup éclaircis au milieu des années 1990, et c’est là je crois que j’ai établi les bases de ce que je fais aujourd’hui. Il semble aussi qu’il y ait une tendance à simplifier. Mes notions de composition ne sont pas tout à fait les mêmes aujourd’hui qu’au début de ma carrière.

MMBAC : Qu’est-ce que vous trouvez « bizarre » dans la photographie ?

M.R. : Il y a autour de moi d’autres genres d’artistes qui s’acharnent et qui couvrent des surfaces à profusion, et moi j’enregistre. Au fond, c’est ce que je fais. Tout ce qui est dans mes images existe déjà. En ce sens, c’est un peu bizarre. Mais c’est évident qu’une photo d’arbre n’est absolument pas l’arbre. C’est ça qui est bizarre. C’est cet écart qui m’intéresse. C’est aussi le problème de la photographie parce que les gens qui regardent une photo ne voient souvent que l’arbre. Ils ne voient pas la photo comme une image,  ils la voient comme une référence à quelque chose. La bénédiction et la malédiction de la photographie résident dans cette relation au monde réel.

MMBAC : Vous avez déjà dit que vous passiez beaucoup de temps à tâtonner en chambre noire. Que voulez-vous dire ?

M.R. : Je tire mes photos avec un grand soin. Je passe un temps fou à tâtonner, à expérimenter des papiers différents. La chambre noire ne sert pas uniquement à mettre des images au foyer. Je pense vraiment que je crée un objet. Je suis souvent déçu et je déchire tout le lendemain.

 

Mark Ruwedel, Canadien National n5 (2002). © Mark Ruwedel


MMBAC : Avez-vous une routine quotidienne ?

M.R. : Tous les jours je me lève, je prends un café et je travaille. Comme j’enseigne encore à plein temps à l’Université d’État de Californie, ma routine consiste vraiment à travailler sept jours par semaine.  C’est le seul moyen d’être à la fois un artiste actif et un professeur. Chaque jour est différent, mais chaque jour est vraiment une longue journée de travail. J’ai commencé à enseigner un an après ma maîtrise et je n’ai jamais arrêté, d’où le fait que j’ai intégré très tôt à ma pratique cette sorte de pas de deux.

MMBAC : Qu’aimeriez-vous faire après ?

M.R. : J’hésite beaucoup à parler de ce que je n’ai pas encore fait. Une brève réponse sarcastique ? J’aimerais continuer. Mais j’ai aussi recommencé les scènes urbaines. Par conséquent, ce que j’aimerais faire après, ce serait un peu plus de photos de la région de Los Angeles. J’avais commencé il y a quelques années, mais je remets toujours à plus tard. Je vais aussi faire une courte excursion de photo dans un pays désertique, sur un autre continent. Ce sera la première fois que j’irai travailler à l’étranger car mon travail est profondément nord-américain.

MMBAC : Vos conseils à un jeune artiste ?

M.R. : Quand j’enseigne, mes conseils sont sans doute plus limités, moins généraux. Plus du genre : « faites plus de ceci » ou « ce n’est pas une bonne idée ». Ou même : « où avez-vous la tête, vous êtes cinglé ? » Ce genre de choses. Quand j’ai gagné le Prix de la photographie de la Banque Scotia [avril 2014], les anciens de Concordia m’ont appelé et m’ont posé plusieurs questions, dont : « Quels conseils donneriez-vous à un jeune photographe? » Ma réponse : « Crève-toi le cul pendant 30 ans ». Ils ne l’ont pas imprimée, mais c’est vraiment ce que je pense. Attends-toi à ce que ce soit long, sois un coureur de fond. [L’artiste conceptuel américain] John Baldessari a dit : « On doit être obsédé, on ne peut pas léguer ça. » Sans cette obsession, le jeu n’en vaut pas la chandelle. Ne t’attends pas à des résultats immédiats. J’ai fait coup double cette année avec la bourse Guggenheim et cet énorme prix [Banque Scotia], mais il ne s’est rien produit de tel dans ma carrière pendant des dizaines d’années.

Cliquez ici pour voir les photos de Mark Ruwedel dans la collection permanente du Musée des beaux-arts du Canada.


Par Becky Rynor| 02 juin 2014
Catégories :  Artistes

À propos de l’auteur(e)

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Becky Rynor

Basée à Ottawa, Becky Rynor est journaliste et rédactrice en chef.

 

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