Entrevue avec Melanie Authier


Photo : Julia Martin

Les peintures abstraites de Melanie Authier se nourrissent délibérément de chaos, de conflits et de contradictions. Le résultat est ce que l’artiste canadienne appelle « une furieuse bousculade d’oppositions picturales » qui fascinent spontanément malgré leur caractère étonnamment calme et réfléchi.

Née à Montréal en 1980, Melanie Authier détient un baccalauréat en beaux-arts de l’Université Concordia (2002) et une maîtrise en art de l’Université de Guelph (2006). Aujourd’hui basée à Ottawa, elle pratique en atelier et enseigne la peinture à l’Université d’Ottawa. Ses œuvres se trouvent dans de nombreuses collections nationales et internationales, y compris au Musée des beaux-arts de Canada où elle a participé à l’exposition Les bâtisseurs. La biennale canadienne 2012.

La nouvelle exposition itinérante à l’affiche jusqu’au 2 janvier 2017 à la Galerie d’art d’Ottawa (GAO), Contrariétés et contrepoints. Travaux récents de Melanie Authier, met en vedette une fascinante sélection d’œuvres. En accrochant côte-à-côte des toiles et des œuvres sur papier, des grisailles et des couleurs très saturées, elle propose « d’intéressants dialogues visuels » comme le souligne l’artiste. Et bien qu’elle soit annoncée comme une présentation des œuvres récentes de Melanie Authier, l’exposition explore un grand nombre de ses procédés et préoccupations artistiques, proposant involontairement, comme celle-ci l’admet, un aperçu de sa pratique.

Authier nous parle ici de peinture et du pouvoir du geste et nous explique pourquoi elle aime résoudre des problèmes sur la toile.   

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Magazine MBAC : Vous dites que vous utilisez des contradictions visuelles dans votre travail. Que voulez-vous dire ?

Melanie Authier : Le procédé pictural offre tellement d’éléments visuels : la ligne/le geste, la couleur, la texture (ou l’illusion de la texture) et la forme. Et tous peuvent être manipulés et se déployer de toutes sortes de façons. Ce qui m’intéresse, c’est de jongler avec tous ces éléments pour qu’ils s’opposent les uns aux autres et interagissent de façon inattendue. Je cherche dans chaque toile à communiquer le sentiment d’un espace insondable qui serait issu de cette bousculade de langage visuel.

MMBAC : On pourrait dire que votre approche est l’expression même de l’adage « les contraires s’attirent ».

MA : Oui! Pourtant, je ne sais pas c’est autant une question d’attraction que d’opposition. Je trouve passionnant de créer une tension visuelle. Je réfléchis beaucoup à la mise en contexte des marques ou des couleurs. Par exemple, une teinte apparemment « naturelle » peut acquérir une florescence hors de proportion si elle se détache sur un ton suffisamment doux.

MMBAC : Parlant de votre démarche de création, comment abordez-vous une nouvelle œuvre ? Avez-vous un objectif en tête dès le début ?

MA : En fait, les deux. Je ne travaille jamais à partir d’une image. Au départ, je pense plutôt à un certain type d’espace qui est souvent associé au paysage. Le vague souvenir d’un espace caverneux sera ensuite filtré par mon langage visuel abstrait. Cela dit, dès qu’une marque ou une forme est couchée sur la toile, je me lance dans à ce que l’on appelle souvent un scénario de questions et réponses où chaque forme ou marque répond à la précédente, et il est clair que le processus d’accumulation et de superposition qui s’enclenche repose sur une certaine anticipation. Je crois que c’est plus évident dans mes récentes œuvres sur papier. Dans leur cas, il est important de conserver pendant tout le processus des zones de papier blanc pur pour que celui-ci puisse représenter un fond. En même temps, ce fonds est encadré par un contenu visuel qui lui permet simultanément d’apparaître comme des formes qui bondissent vers la surface.


Melanie Authier, Ground-Seeker [Chercheur de terre], 2015, acrylique sur toile, 152,4 x 7182,88 cm. Photo : avec la permission de Georgia Scherman Projects

MMBAC : Qu’est-ce qui se passe pendant ce processus ?

MA : Pour chaque peinture, j’établis les paramètres/règles qui délimiteront mon terrain de jeu. Dès le départ, je me lance un défi à relever. Généralement, il s’agit d’une couleur qui ne m’attire pas particulièrement ou, pour les grisailles en noir et blanc, de l’absence de couleur. Je trouve que cette tactique initiale permet finalement de retenir des traces de ce combat, ou une « énergie » précise, dans l’œuvre. Et comme l’acrylique sèche vite, je peux réagir rapidement d’une couche à l’autre, ce qui est aussi lié à la rapidité du geste. La gestuelle en dit tellement long sur une œuvre. D’autant que mes mouvements amples et circulaires sont en rapport direct avec la marque et la taille de mon corps : l’action de mon bras qui atteint la toile et qui voyage à travers l’espace. En un sens, toutes mes marques picturales sont des traces de vitesse : la pression, l’angle et la torsion du pinceau. Chaque variation d’une marque joue un rôle différent. Chaque marque et chaque forme est le fruit d’une série de décisions formelles et compositionnelles qui s’additionnent et s’entremêlent pour créer un sentiment de profondeur et favoriser l’apparition d’un espace baroque.

MMBAC : Vos peintures abstraites sont contrôlées, avec des lignes droites et des techniques hard edge, mais elles présentent aussi des courbes douces et des teintes discrètes associées à des explosions de couleurs vives et à des éclats de lumière. Essayez-vous délibérément de créer un conflit entre la toile et vous, et aussi entre ce qui se déploie sur la toile ?  

MA : Absolument. J’essaie toujours de me lancer un défi quand je commence une peinture. Je m’efforce d’aller à l’encontre de mes préférences habituelles. J’essaie de résister à mes premières impulsions pour éviter d’offrir une réponse convenue, prévisible, invariable. Évidemment, plus on peint, plus cela devient difficile. La peinture n’est pas une science exacte. Une solution qui convient à une œuvre ne convient pas à une autre. Mon défi peut être d’utiliser une couleur que je connais mal ou pour laquelle j’ai une aversion. Il peut aussi être de placer une forme dans un scénario compositionnel improbable. J’aime faire quelque chose de contre-intuitif qui m’oblige à faire preuve d’une certaine inventivité. Mon mari et partenaire d’atelier, Martin Golland, a observé que j’aimais allumer des feux pour les éteindre. J’essaie d’établir des paramètres qui m’obligeront à me peinturer dans un coin pour m’en sortir grâce à la peinture.


Melanie Authier, Assembly of Deliriums [Assemblée des délires], 2015, installation de quatre œuvres, acrylique sur toile, 213,36 x 545,64 cm, 2015. Photo : avec la permission de Georgia Scherman Projects

MMBAC : Quels sont les avantages de cette approche pour l’artiste que vous êtes ?

MA : Je crois que le fait de s’engager dans ce genre de processus permet finalement de retenir une certain dose d’énergie et de dynamisme dans l’œuvre achevée. Je ne sais jamais ce que je cherche avant de commencer vraiment, donc je n’ai pas forcément d’idée du résultat que je poursuis. L’intention est toujours la même, chaque toile doit avoir sa propre individualité pour annoncer ou contrecarrer la suivante. Puisque chaque toile est un nouveau calibrage de mon langage visuel, le mode de résolution de chaque improvisation est toujours un peu une surprise.

MMBAC : Actuellement présentée à la Galerie d’art d’Ottawa, votre exposition Contrariétés et contrepoints. Tableaux récents de Melanie Authier circulera ensuite au Canada. Que pouvez-vous dire sur la genèse de cette exposition ? Comment avez-vous choisi les œuvres, comment interagissent-elles ensemble ?

MA : Il y a environ trois ans, j’ai été approchée par Carl Lavoy qui dirigeait alors la Thames Art Gallery de Chatham, en Ontario. Il m’a proposé une exposition individuelle et m’a demandé si l’idée d’une exposition itinérante m’intéressait. Ensuite, nous avons pris contact avec Robert Enright (journaliste canadien, critique d’art, chercheur et rédacteur-fondateur de la revue d’art trimestrielle Border Crossings) pour lui demander un texte pour le catalogue de l’exposition, et il a généreusement accepté d’agir à titre de commissaire invité. Robert a été mon professeur à l’Université de Guelph. Il m’a toujours beaucoup encouragée et appuyée, et il suit ma carrière depuis dix ans. Il a vu mes peintures évoluer et il comprend parfaitement mon travail.

MMBAC : Qu’est-ce qui vous plaît dans l’accrochage de vos œuvres ?

MA : Avant aujourd’hui, mes œuvres sur papier n’ont été présentées qu’une seule fois en même temps que mes toiles et même là, elles étaient regroupées dans un coin de la salle. L’idée de combiner des œuvres sur papier avec des peintures est une première, et je trouve que cette approche crée des dialogues visuels très intéressants. Dans le même ordre d’idées, les grisailles sont associées à des œuvres hautement chromatiques, ce qui signifie que cette exposition est en un sens un véritable survol des chemins de traverse de ma pratique.

MMBAC : Selon vous, quelles sont les dichotomies dans Contrariétés et contrepoints ?

MA : Chaque tableau est un jeu perpétuel entre chaos et contrôle, entre le synthétique et l’organique, le technologique et le naturel, le plat et le profond, l’atmosphérique et le géologique, le sublime et l’ordinaire. Toutefois, je dirais que l’idée du contrepoint illustre une conversation entre toutes les œuvres : la modification et le nouveau calibrage du langage visuel d’une œuvre à l’autre.


Melanie Authier, Beneath the spin light [Sous la lumière rotative], 2016, acrylique sur toile, 152,4 x 182,88 cm. Photo : avec la permission de Georgia Scherman Projects

MMBAC : La collection nationale abrite une de vos œuvres, Balade de colonnes, 2012. Dans ce torrent de couleurs fortes, le mouvement semble aussi très important. Comment cette toile a-t-elle été un virage ou un dépassement créatif pour vous?

MA : Je me suis consacrée à l’orientation verticale de cette toile à une époque où je m’intéressais particulièrement aux peintures horizontales. Dans cette peinture, le vortex inhérent qui tourbillonne vers le haut était aussi un défi particulier : l’idée que les formes se déroulaient entre elles tout en s’élevant vers le haut. La prémisse a été une négociation des extrêmes : la rencontre entre une solidité sombre et une ascension tout en lumière. Les formations abstraites angulaires et mal dégrossies de la partie inférieure gauche se dissolvent dans l’altitude claire de la partie supérieure de la composition. Quand on regarde le mouvement, on découvre que le squelette de la peinture est basé sur un mouvement hélicoïdal qui s’élève en spirale : un mouvement baroque dans l’espace.

MMBAC : Peut-on dire que vos peintures aboutissent quelque part entre paysage onirique et paysage tout court ?

MA : Mon travail se situe définitivement dans l’abstraction : dans son histoire, son évolution et sa manifestation sur les plans biomorphique, géométrique, gestuel, etc. J’utilise aussi plusieurs stratégies picturales de soi-disant représentation. Pour moi, la représentation et l’abstraction ne sont pas des oppositions binaires située chacune à une extrémité d’un spectre linéaire. Elles sont plutôt une cible légitime qui s’inscrit dans la création de mon propre amalgame de lexiques picturaux. Chaque peinture est un espace imaginaire créé par libre improvisation. Chaque peinture participe aussi pleinement d’une conversation entre le déploiement de ce qui se produit à la surface du papier ou de la toile et moi-même, mais chacune traite aussi des contrastes du quotidien : le terre-à-terre, l’anti-sublime par opposition à des moments à couper le souffle. Les rencontres fortuites et les bribes d’expérience visuelle retiennent mon attention : le verre de vin qui s’échappe d’une main et se brise sur le carrelage, la cible parfaite. Le verre qui se fracasse sous vos yeux tandis que les morceaux volent en éclats, réfractant la lumière, reflétant le rouge transparent. Quand je peins, je me rappelle la qualité de l’eau, ses motifs erratiques, les palettes de toute son intensité; l’arête dure de la lumière éblouissante du soleil dans l’atelier; l’obscurité qui envahit les lignes peintes de la route quand je conduis; le brouillage dû à la concentration de crasse. Ce genre de rencontre m’indique les prochaines étapes de ma peinture.

MMBAC : Pourquoi préférez-vous la peinture acrylique ?

MA : Quand on pense à la longue histoire de la peinture, l’acrylique est la peinture de la modernité, de la vitesse, de l’artificialité. Ses propriétés synthétiques contrastent fortement avec les connotations de phénomènes naturels dans une œuvre. J’adore dire qu’avec l’acrylique, j’ai le beurre et l’argent du beurre. Le temps de séchage rapide aide énormément à obtenir des arêtes dures et un temps de réaction rapide entre des marques ou des formes successives, mais l’utilisation des médiums permet aussi de réussir le mélange et le brouillage qu’on associe plus généralement à la peinture à l’huile.

MMBAC : Sur quels projets travaillez-vous en ce moment? Quel est votre prochain défi pictural?    

MA : J’ai passé l’été en Espagne. Je suis surtout restée à Madrid et j’ai régulièrement visité le Museo Reina Sofia et le Prado. J’ai pris le temps de regarder les œuvres des peintres abstraits espagnols du milieu du siècle et des œuvres de l’époque baroque — Ribera, El Greco, Rubens. En même temps, j’ai mis la dernière main à une toute nouvelle série d’œuvres sur papier. Maintenant que je suis rentrée, ce sera intéressant de voir comment les fumerolles de ces expériences visuelles influenceront mes prochaines peintures.

MMBAC : Votre conseil aux artistes de la relève ?

MA : Pratiquez comme des fous. Travaillez dur en atelier, expérimentez, n’attendez pas que le travail ou les occasions vous trouvent; efforcez-vous de les trouver pour vous-mêmes. Essayez de ne pas vous inquiéter de ce que font les autres artistes. C’est important de savoir ce qui se passe dans le monde de l’art autour de soi, mais pourchasser les tendances n’a jamais aidé personne à trouver sa forme d’expression.

Pour la liste complète des dates et des lieux de l’exposition itinérante Contrariétés et contrepoints. Travaux récent de Melanie Authier, veuillez suivre ce lien.


Catégories :  Artistes

À propos de l’auteur(e)

Becky Rynor, avec dossiers de l'équipe Magazine MBAC

Becky Rynor, avec dossiers de l'équipe Magazine MBAC

Basée à Ottawa, Becky Rynor est journaliste et rédactrice en chef.

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