Entretien avec Micah Lexier

Par Équipe du magazine du MBAC le 18 novembre 2013

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Micah Lexier. Photo © Miguel Jacob

En sortant de l’exposition consacrée à Micah Lexier à la Power Plant à Toronto, il ne serait pas étonnant que l’on se surprenne à faire des anagrammes avec son propre nom. Cette présentation du travail récent de l’artiste comprend des œuvres jouant sur les mots, comme ces anagrammes créées de concert avec le poète expérimental Christian Bök. Micah Lexier… A Crime Helix... Chimera El Xi... Ache Rile Mix... Lexica Re Him... Climax Ere Hi…, les possibilités sont aussi infinies que les idées dans l’art de Lexier.

Il n’est pas étonnant que les responsables de la Power Plant, l’une des galeries les plus en pointe au Canada en art contemporain, aient décidé de consacrer tout l’espace d’exposition à un seul artiste. 

Avec One, and Two, and More than Two, organisée par Gaëtane Verna, le Torontois Lexier donne au visiteur l’envie d’en avoir plus. Son art crée une dépendance, nous laissant un peu comme un joueur qui voudrait tenter un dernier coup, certain que ce sera LE bon. Ceci vient peut-être du fait que les thèmes récurrents dans sa pratique diversifiée (sculpture, création textuelle, installation, vidéo, entre autres) intègrent des réalités universelles avec lesquelles nous sommes tous aux prises à un moment ou un autre : le temps, la durée de la vie et la mort, la culture langagière et l’invention de l’ordre à partir du désordre.

L’exposition est divisée en trois parties : quatre créations personnelles grand format (One), trois pièces en collaboration (Two) et une présentation collective de plus de 200 œuvres de 101 artistes torontois établis et émergents, de duos et de collectifs (More than Two), le tout orchestré par Lexier.

Magazine MBAC s’est entretenu avec l’artiste à propos de sa démarche et de cette exposition incontournable, à voir jusqu’au 5 janvier 2014.

*

MMBAC : One présente vos projets personnels, dont votre première vidéo, This One, That One [Celle-ci, celle-là]. Comment en êtes-vous venu à travailler avec cette technique, et qu’avez-vous à dire au sujet de cette pièce ?

ML : This One, That One est la première vidéo que j’aie réalisée en à peu près 30 ans. J’en avais fait quelques-unes étant étudiant, et This One, That One partage la nature épisodique de ces productions de jeunesse, mais elle traite surtout de mon intérêt actuel pour la collection et la mise en scène de ce que j’ai rassemblé. La vidéo comprend 20 « chapitres », dans lesquels je présente un objet ou un groupe d’objets que j’ai trouvés ou collectionnés. Chaque chapitre commence au blanc et se termine au blanc. Entre les deux, mes mains entrent dans cet espace alors que je place un ou plusieurs objets selon un certain arrangement. Après avoir décidé de leur disposition, je les reprends et les retire du cadre, qui retourne au blanc. Cela fait un moment que je travaille avec des objets trouvés, mais c’est la première fois que j’utilise une technique ainsi fondée sur le temps, et la première fois également que j’intègre ma présence (mes mains) à l’œuvre terminée.

MMBAC : La partie Two de l’exposition porte sur vos projets avec des écrivains, notamment l’Irlandais ColmTóibín et les Canadiens Derek McCormack et Christian Bök. Pourquoi avez-vous souhaité collaborer avec ces auteurs en particulier ?

ML : Je suis impressionné par le travail des écrivains. J’admire la précision et la particularité de l’écriture. Et ces trois personnalités sont si distinctes, à la fois si fidèles à elles-mêmes et si différentes les unes des autres. Dans chaque cas, cela a donné un texte parfait.

MMBAC : Les mathématiques et la résolution d’énigmes jouent-elles souvent un rôle dans votre art ?

ML : Oui, mais pas avec une grande complexité. Je considère mes talents en la matière au mieux comme mineurs. J’aime le genre de casse-tête et de devinettes imprimés sur ces napperons en papier qu’on donnait chez McDonald’s. Les énigmes simples ont ceci de bien qu’elles vous procurent une bouffée de satisfaction quand vous en venez à bout. Et j’en utilise autant que possible dans mes œuvres. Je trouve gratifiant que mon travail soit vecteur de plaisir.

MMBAC : More Than Two comprend plus de 200 objets et œuvres d’artistes, duos et collectifs torontois. Vous avez agi comme commissaire pour cette partie de l’exposition, et collaborez souvent vous-même avec d’autres artistes. Quelle importance a cette collaboration à vos yeux ? Pensez-vous qu’elle soit significative dans la réalité artistique d’une ville ?

ML : Tout à fait. Pour moi, la vie c’est l’amitié. Et la collaboration est l’un des moyens d’élargir et d’explorer cette amitié. J’essaie de choisir judicieusement mes collaborateurs : je gravite autour de gens qui sont autant super sympathiques que super doués, et j’essaie de me hisser à leur niveau. La même raison pour laquelle on choisit comme partenaire de tennis quelqu’un qui est meilleur que soi.

MMBAC : Vous créez seul, en duos et en collectifs. Avez-vous une préférence ?

ML : J’essaie de choisir ce qui est le plus approprié à chaque projet.

MMBAC : D’où vous vient ce goût pour les motifs, les catégories, l’agencement, la collection, le classement ? Collectionniez-vous des objets étant enfant ?

ML : Je suis né comme ça.

MMBAC : Vous avez vécu neuf ans à New York. Pourquoi être revenu au Canada ?

ML : Mes amis me manquaient. Je ressentais le besoin de faire partie d’une communauté. De vivre dans un beau grand appartement. Je suis revenu dans une ville qui voulait de ce que j’avais à offrir.

MMBAC : Comment travaillez-vous ? Suivez-vous une routine quotidienne ?

ML : Eh bien, par exemple, il est 23 h 43 quand j’écris ceci. Je travaille quand j’ai quelque chose à faire. Je prends des pauses quand je le souhaite. Le midi, je mange toujours avec des amis. Je travaille les fins de semaine si nécessaire. Mais j’essaie de me lever tôt le matin et d’aller nager ou courir, puis je vais prendre un café, lire le journal, jusqu’à ce que je doive aller à un rendez-vous ou rentrer à la maison pour travailler.

MMBAC : Vous avez réalisé plus d’une douzaine de sculptures publiques. Y en a-t-il une en particulier pour laquelle le processus de création a été plus marquant que pour les autres ?

ML : Celle que j’ai faite pour la station Leslie de la ligne Sheppard du métro de Toronto inaugurée en 2002, un souvenir agréable pour un résultat dont je suis content. Le projet consistait à demander à des milliers de gens d’écrire à la main les noms « Sheppard » et « Leslie » sur des bulletins en papier, qui étaient ensuite agrandis et reproduits sur des carreaux de céramique. Il y en a environ 3400 différents, chacun en cinq exemplaires, pour créer les 17 000 carreaux qui couvrent toutes les surfaces verticales de la station de métro. Vus de loin, on a l’impression que les murs sont recouverts d’un papier peint au motif continu, mais, plus on se rapproche, plus le caractère unique de chaque carreau et de l’écriture qui y figure devient évident.

MMBAC : Le Musée des beaux-arts du Canada (MBAC) a dans sa collection permanente six de vos œuvres. Pouvez-vous nous parler de l’une ou l’autre d’entre elles ?

ML : L’une des moins connues est l’épreuve photographique au jet d’encre dans une boîte intitulée Deux paires et un palindrome. À l’époque où je l’ai réalisée, elle constituait un peu une anomalie dans ma pratique. Je ne savais pas véritablement ce que je voulais qu’il ressorte de cette pièce, mais je voulais absolument la créer. Je l’ai faite suite à une invitation à créer un multiple pour/avec Paul Conway, qui avait par le passé publié certains de ceux que j’avais produits. Lorsqu’il m’a demandé ce à quoi je pensais cette fois-ci, je lui ai répondu que je voulais prendre des photographies de différents morceaux de papier trouvés dans la rue. Même si j’avais déjà travaillé avec des illustrations de dictionnaires et autres dessins récupérés, reproduire ces trouvailles de la rue s’est avéré pour moi une déviation de parcours stimulante. Aujourd’hui, exposer, documenter et présenter des papiers et cartons trouvés est au cœur même de ma pratique.

MMBAC : Quelles sont vos principales influences ?

ML : Question difficile, ça change tout le temps. Une manière d’y répondre serait de dire que je suis le fils d’un ingénieur et d’une décoratrice d’intérieurs. Ces influences sont particulièrement évidentes dans mon travail, en particulier dans cette exposition.

MMBAC : Si vous pouviez donner un conseil à un artiste débutant, quel serait-il ?

ML: De toujours agir pour les bonnes raisons, avec intégrité. Faites avancer les choses pour vous et les autres. Soyez votre plus grand admirateur. 

Micah Lexier: One, and Two, and More Than Two est à l’affiche à la Power Plant à Toronto jusqu’au 5 janvier 2014. Cliquez ici pour de plus amples renseignements.

Cliquez ici pour acheter le livre de l’artiste [en anglais seulement].



Par Équipe du magazine du MBAC| 18 novembre 2013
Catégories :  Artistes

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