Entrevue avec Paul Wong


Photo : Brian Howell, Audain Art Museum, mars 2016. Image : avec l'autorisation de l'artiste

L’artiste canadien multimédia Paul Wong a décroché sa première commande professionnelle à 18 ans — une installation vidéo à 4 canaux et 16 écrans créée pour la Burnaby Art Gallery et intitulée Earthworks in Harmony (1974). À la fois performeur, photographe et conservateur, l’artiste autodidacte deviendra ensuite célèbre dans le monde entier pour ses œuvres audacieuses dans lesquelles il aborde souvent les sujets les plus déconcertants. Ses représentations brutes du racisme, de la beauté, de la sexualité et de la mort peuvent être aussi difficiles à regarder qu’à ne pas regarder.

Né à Prince Rupert, en Colombie-Britannique, Paul Wong vit aujourd’hui à Vancouver. Influencé dans un premier temps par le marxisme et le féminisme, il trouve son inspiration dans les œuvres d’artistes tels que Robert Smithson, Chris Burden, Lisa Steele, Andy Warhol et Pierre Falardeau. Membre de Mainstreet, un mouvement d’artistes de Vancouver datant des années 1970 et 1980, il expérimente l’art multimédia, y compris l’art corporel. Aujourd’hui critique culturel, militant communautaire, administrateur artistique et conservateur, il affirme que tous ces rôles nourrissent et modèlent sa pratique artistique.                          

Les œuvres de Paul Wong ont été exposées aux quatre coins de la planète et figurent dans de nombreuses collections publiques, y compris au Museum of Modern Art de New York et au Musée des beaux-arts du Canada. Il a remporté de nombreux prix et distinctions, notamment un prix du Gouverneur Général en arts visuels et en arts médiatiques en 2005 et, en 2016, le prix Audain pour l’œuvre d’une vie entière en arts visuels. 

Dans cette entrevue avec Magazine MBAC, Paul Wong revient sur 40 années d’une carrière éclectique, souvent controversée, et explique l’importance de casser le moule.

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Paul Wong, Full Moon Drawings [Dessins de pleine lune], 9 dessins de pleine lune, 2011, 83,4 x 106,7 cm. Photographie, édition de 3. Image : avec l'autorisation de l'artiste

Magazine MBAC : Vous avez décrit votre travail comme un « dessin avec la lumière ». Pouvez-vous développer ?

Paul Wong : Le travail avec la vidéo, la photo ou le néon m’oblige à être très attentif aux indices de lumination, au type de lumière (naturelle ou artificielle) et à la façon dont elle éclaire le sujet. Récemment, j’ai fait une série intitulée Full Moon Drawings [Dessins de pleine lune] : une série de longues expositions d’une pleine lune pour laquelle j’ai capté la trace de la lune avec un appareil que je déplaçais pendant que je photographiais. La durée de l’exposition a produit une série de longues marques de lumière en forme d’arcs que j’ai utilisées pour faire une série d’œuvres au néon. Autrement dit, j’ai transformé un dessin au trait en une œuvre au néon. C’est ça, dessiner avec la lumière. Quand je photographie sous un faible éclairage, je surveille le grain parce que je photographie sous un faible éclairage. Je m’adapte à l’appareil que j’utilise. Je ne photographie pas sous un éclairage faible pour dire ensuite : « Oh ! J’aurais aimé une meilleure lumière. » Si je sens que ça va être bon, j’y vais. C’est ça, dessiner avec la lumière.

MMBAC : On dit souvent de vous que vous êtes l’Andy Warhol canado-asiatique. Cette description est-elle appropriée ?

PW : En fait, je crois qu’elle renvoie plus à mon approche multidisciplinaire, et aussi à mon approche de collaboration, qui font que je réunis des gens pour qu’ils puissent travailler d’une manière créative. C’est peut-être ça qui évoque la Fabrique de Warhol. Mais je m’intéresse aussi beaucoup à la culture populaire, aux références populaires et aux techniques populaires — vidéo, photo, performance, internet. J’aime la musique pop, le cinéma pop, les magazines pop. Et comme j’aime souvent travailler avec les ressources et les personnes qui m’entourent, je travaille avec toutes sortes d’artistes et de monde ayant des influences et des compétences différentes même si je suis reconnu comme artiste individuel. Le travail ne se fait pas tout seul.

MMBAC Vous abordez des sujets difficiles, souvent controversés : la mort, la sexualité, l’immigration, la beauté, la race. Qu’est-ce qui vous attire dans ces sujets ?

PW : C’est de là que je viens. C’est mon quotidien. Je crois que c’est le quotidien de beaucoup de monde. Mais les gens peuvent choisir de ne pas s’en servir comme matériel. C’est le genre d’histoires et de situations qui m’ont toujours fasciné.

MMBAC
: Vous aimez choquer les gens. Pourquoi ? Vous essayez de les réveiller ? Ou est-ce simplement un effet collatéral des sujets que vous choisissez ?

PW : Je ne pense pas avoir jamais voulu choquer parce que je tombe presque tous les jours sur ce genre de choses choquantes. J’ai braqué mon objectif sur moi-même et sur des personnes, des lieux et des situations qui se rapprochent plus de l’ordinaire. Une grande part de mon travail semble donc spontanée, et comme plusieurs de mes histoires et de mes sujets ne sont pas romancés, on a l’impression de voir des sujets réels. Une partie de cette réalité est peut être un peu trop intime, un peu trop dure et trop réelle par rapport à des images abstraites ou à des récits romancés. Mon travail avec les formes est souvent assez brut. Je passe peu de temps à trouver l’éclairage idéal, ou à reprendre et corriger quelque chose pour obtenir un résultat vraiment léché. C’est un choix. Ce n’est pas parce que je ne sais pas comment faire. Je ne veux pas forcément cadrer, enregistrer et présenter quelque chose d’impeccable au sens commercial.

MMBAC : Quel rôle joue votre propre identité dans votre pratique artistique ? Votre travail est-il l’expression de ce que vous êtes ou la quête incessante de ce que vous êtes ? 

PW : Je crois que c’est une quête incessante étant donné ce qui m’amène à traiter un sujet donné, ou l’histoire que je décide de raconter ou à laquelle je me consacre, et à créer quelque chose à partir de tout ça. Je suis toujours curieux de comprendre le monde et ma relation au monde.




Paul Wong, Le Pic du Chinois : La marche dans la montagne (détail), 1995, urne raku avec os humains. MBAC. Image : avec l'autorisation de l'artiste

MMBAC : Vous êtes un artiste autodidacte, vous avez commencé quand vous étiez adolescent. En quoi ce voyage autodidacte est-il important ? Quelle est sa valeur ? Que pensez avoir appris que vous n’auriez pas appris à l’école ou dans des livres ? 

PW : Je pense qu’il m’a permis d’être marginal. Pas forcément par choix, et cela m’a certainement aidé à devenir autonome et aussi un peu à envoyer ch… les gens. J’étais très à l’aise avec les autres artistes marginalisés à cette époque, avec la contre-culture, avec tous les autres possibles. Mais ça n’a jamais été une solution de remplacement pour moi… Je n’ai jamais lâché la peinture ou la chorégraphie pour la vidéo. J’ai simplement découvert la vidéo. J’ai appris cette technologie primitive, crue, et nous avons évolué ensemble.

MMBAC
: Qu’est-ce que vous aimez de la vidéo en tant que moyen d’expression créative ?

PW : C’est une technique audiovisuelle interdisciplinaire qui offre d’infinies possibilités d’expérimentation avec la forme et avec le fond. J’ai créé des œuvres pour toutes sortes de contextes, pour des écrans de toutes formes et de toutes tailles, aussi bien pour de grands festivals que pour des galeries émergentes, marginales. En fait, j’avais simplement l’impression que l’utilisation de ce matériel en-dehors des circuits traditionnels de la télévision et du cinéma, de la télévision commerciale et de la télédiffusion, contenait des perspectives vertigineuses de fabrication d’images, de récits et de diffusion.

MMBAC
: Vous dites souvent : « Le contexte est tout. » Que voulez-vous dire ?

PW : Une œuvre est issue d’un contexte avant d’être placée dans un contexte. La plus belle, la plus intéressante de toutes les œuvres ne donnera rien dans un mauvais contexte. Il m’arrive de penser que le contexte d’une œuvre, la façon dont elle a été faite et le lieu où elle est présentée sont souvent les conditions qui expliquent son succès ou son échec.



Paul Wong, Confused/Sexual Views (détail), 1984. MBAC. Image : avec l'autorisation de l'artiste

MMBAC : Le Musée des beaux-arts du Canada a acquis plusieurs de vos œuvres. Vous dites d’une d’elles, Confused/Sexual Views, que c’est un achat particulièrement important. Pourquoi ? Est-ce une œuvre particulièrement cruciale dans votre carrière ?

PW : Cette vidéo date du début des années 1980. Ce n’est pas de la fiction, c’est un projet qui tourne autour de la sexualité. C’est une œuvre qui remet en question la forme et le fond. Au départ, l’idée était de participer au dialogue entourant les autres possibilités sexuelles, et la censure de cette vidéo par la Vancouver Art Gallery, en 1984, a fini par remettre sérieusement en question les institutions et l’art contemporain. Le but était d’inciter à bien des égards le public à réfléchir à la notion de bisexualité, aux conséquences de ces possibilités sur la monogamie et la culture normative hétérosexuelle et sur l’apparition imminente de la culture gaie. La VAG a déclaré que l’œuvre n’était « pas de l’art », ni sur la forme, ni sur le fond. Il lui aura fallu 18 ans pour déclarer que c’était « de l’art ». Elle a ensuite acquis cette œuvre en 2002 pour sa collection permanente.

MMBAC : Une autre de vos œuvres, Le pic du Chinois : La marche dans la montagne, fait aussi partie de la collection du Musée des beaux-arts du Canada. Qu’est-ce qui l’a inspirée ? 

PW : Le pic du Chinois est une installation aux techniques mixtes conçue pendant un séjour au Banff Centre. L’idée m’en est venue quand j’ai découvert qu’il existait dans les Rocheuses une montagne appelée « le pic du Chinois ». L’œuvre est le résultat des recherches que j’ai faites pour découvrir et comprendre pourquoi cette montagne s’appelait le pic du Chinois. Elle rappelait que des Chinois avait vécu dans cette région, la construction du chemin de fer et tous les problèmes historiques, sociaux, racistes et économiques associés au colonialisme et au travail. Elle évoquait aussi des gens qui étaient morts en travaillant, si loin de leurs groupes culturels et de leur terre natale. L’installation est devenue plus personnelle quand j’ai voulu trouver une réponse avec une trame narrative non linéaire à laquelle se sont entremêlés les fils de ma propre histoire familiale. Beaucoup de mes œuvres n’ont pas conclusion définitive. J’aime l’ambigüité. La plupart des mes histoires n’ont pas de début, de milieu et de fin. La façon dont je raconte une histoire n’a rien de conventionnel.

MMBAC : Que signifie pour vous le prix Audain que vous avez remporté ? Le voyez-vous comme une validation de votre art, ou peut-être comme une justification du combat que vous menez pour défendre votre pratique artistique ?

PW : Je crois que je suis plus bouleversé par le plaisir et le ravissement absolus qu’ont ressenti autant de gens du milieu artistique parce que j’en étais le récipiendaire cette année. Je n’ai pas de formation classique, j’ai un mode de travail interdisciplinaire et multitâche — je m’intéresse aux projets de télévision, au monde de l’art et à différentes communautés — je ne suis pas un lauréat évident comme ceux des 13 dernières années. Être reconnu et mis sur le même pied que les précédents lauréats, c’est cool comme reconnaissance et comme validation. 

MMBAC : Quel conseil donneriez-vous à un jeune artiste ?

PW : Travailler. Et casser le moule. C’est ça le plus important. Je pense que c’est le problème de tous ceux qui vont à l’école et qui étudient les dix mêmes programmes, quel que soit l’endroit où ils sont, qui lisent les dix mêmes textes, qui surveillent les trois mêmes foires d’art et qui font les mêmes vingt-quatre galeries. Ce n’est pas ça, casser le moule. Ce ne sont pas des créateurs, ce sont des imitateurs. Il faut donc absolument acquérir ou vouloir acquérir une forte estime de soi. 

Une exposition de l’œuvre de Paul Wong, Saturday Night Live, sera présentée jusqu'au 2 juillet 2016 à La Mirage, à Montréal (lamirage1986@gmail.com). L'artiste prononcera également une conférence le 2 juillet à l’Audain Art Museum de Whistler (C.-B.).


À propos de l’auteur(e)

Becky Rynor, avec dossiers de l'équipe Magazine MBAC

Becky Rynor, avec dossiers de l'équipe Magazine MBAC

Basée à Ottawa, Becky Rynor est journaliste et rédactrice en chef.

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