Entrevue avec Susan Point


Photo : avec l’aimable permission de Coast Salish Arts / Kenji Nagai

Si l’œuvre de Susan Point trouve son point d’ancrage dans ses racines salish de la côte, il n’en demeure pas moins que l’artiste de Musqueam affirme une pratique contemporaine alliée à des méthodes, à une iconologie et à des symboles traditionnels. La fusaïole, un volant de fuseau traditionnel utilisé par les femmes indigènes du monde entier pour le filage de la laine, occupe une place particulière dans son œuvre. Habituellement en bois et souvent délicatement orné et sculpté, ce petit disque (ou poids) se fixe sur un long fuseau ou bâton pour assurer la rotation régulière du fuseau pendant le filage.

La rétrospective de la Vancouver Art Gallery, Susan Point: Spindle Whorl [Susan Point. La fusaïole], est la première exposition individuelle de cette artiste organisée par un musée canadien depuis 1986. Elle regroupe une bonne centaine d’œuvres réalisées au fil d’une carrière de plus de trente ans, ainsi qu’un certain nombre d’œuvres nouvelles, créées précisément pour l’occasion. 

Née en 1952 à Alert Bay (C.-B.) de parents pêcheurs de saumon, Susan Point a plus tard vécu avec sa famille dans la Réserve indienne Musqueam, près de l’embouchure du fleuve Fraser. Au début des années 1980, elle s’est jointe à un groupe d’artistes autochtones désireux de faire revivre l’art traditionnel salish de la côte, composé entre autres de Floyd Joseph, Stan Greene et Rod Modeste.

Le talent que déploie Susan Point dans l’utilisation d’une vaste gamme de matériaux dont le verre, la résine, le béton, le bois et le papier lui a valu une réputation internationale. Sa pratique est tout aussi éclectique et va de la sérigraphie à la sculpture sur bois, en passant par la gravure, le papier moulé, la sculpture et l’acier moulé. Elle crée aussi bien des bijoux raffinés que des sculptures publiques monumentales : l’installation de 4,8 m de diamètre en cèdre rouge qui anime le terminal international de l’aéroport de Vancouver, Flight (Spindle Whorl) [Vol (fusaïole)] (1995) est le plus gros volant de fuseau au monde des Salish de la côte.

Ses œuvres enrichissent les collections de nombreux musées, galeries et établissements publics dont le Musée des beaux-arts du Canada, le National Museum of the American Indian de Washington (D.C.) et le Musée d’anthropologie de l’Université de la Colombie-Britannique. L’artiste a été nommée Officier de l’Ordre du Canada et est membre à vie de l’Académie royale des arts du Canada. Outre un Prix Indspire pour ses réalisations, elle a reçu un doctorat honoris causa de l’Université de Victoria, de l’Université Simon Fraser, de l’Université de la Colombie-Britannique et de l’Université d’art et de design Emily-Carr.

Susan Point nous explique pourquoi elle estime essentiel de continuer à repousser ses propres limites artistiques, émotives et créatives.

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Susan Point, Circle of Life [Cercle de vie] (2007), sérigraphie, 55,9 x 55,9 cm. Photo : avec l’aimable permission de Coast Salish Arts / Kenji Nagai

Magazine MBAC : Pourquoi la fusaïole occupe-t-elle une telle place dans votre travail ? Quel a été le point de départ, quelle corde sensible a-t-elle touchée chez vous, sur le plan personnel et créatif ? 

Susan Point : Le cercle est une source d’inspiration naturelle pour moi. Il représente le cercle de la vie, la Lune, les ondulations à la surface des étangs, les œufs de saumon, etc. Il enflamme mon inspiration tout comme je suis sûre qu’il a enflammé celle de mes ancêtres et de l’humanité, suscitant invention et harmonie.

Ma première sérigraphie, publiée en 1981, se voulait originale avec son image au centre d’une forme circulaire. J’avais fait des recherches, mais il y avait près peu de choses sur l’art salish de la côte. J’ai toujours su que le chiffre quatre avait une grande importance non seulement pour de nombreuses Premières Nations, mais aussi pour toutes les cultures sur la Mère Terre car il représente les quatre nations, les quatre vents, les quatre éléments, les quatre directions, les quatre lunes, les quatre cycles du saumon, les quatre saisons et ainsi de suite.

Pour ma première sérigraphie, j’ai utilisé la forme circulaire de la fusaïole des Salish de la côte et créé une imagerie salish de la côte contemporaine de quatre saumons nageant en cercle. J’ai aussi incorporé des éléments stylisés trouvés sur les quelques artefacts traditionnels des Salish de la côte que j’avais vus sur des diapos et des photos. Petit à petit, j’ai créé de nombreux motifs avec le chiffre quatre, aussi bien avec des visages salish que des animaux et des motifs végétaux.

MMBAC : L’exposition que vous consacre la Vancouver Art Gallery couvre plus de trente ans de pratique et compte plus d’une centaine d’œuvres. Quels sont vos sentiments devant une collection aussi complète de vos créations en un seul lieu ?

SP : Je vais avoir besoin d’un peu de temps pour digérer cette collection de mes moyens d’expressions. L’exposition réunit des nouvelles œuvres et des œuvres anciennes. Le plus important pour moi, c’est l’imagerie. L’exposition est non seulement une collection complète de mes œuvres, mais aussi le regroupement d’œuvres réalisées au fil des années.

MMBAC : D’où est venue l’idée de cette exposition ? 

SP : En février 2016, Ian Thom et Grant Arnold [de la Vancouver Art Gallery] ont pris contact avec moi, sont passés à mon atelier et m’ont demandé si j’acceptais de réfléchir à une exposition de mes œuvres des 35 dernières années sur le thème de la fusaïole. C’est un honneur de présenter un choix d’œuvres réalisées selon différentes techniques dans un musée aussi prestigieux, et j’ai accepté.

MMBAC : Qu’est-ce que cette exposition représente pour vous ? 

SP : L’exposition de la Vancouver Art Gallery est un jalon. Je reviens à mon point de départ. En la faisant, je me sens vraiment reconnaissante, humble et honorée par ce témoignage.


Susan Point, Within the Circle  [À l’intérieur du cercle] (2007), sérigraphie, 66 x 66 cm. Photo : avec l’aimable permission de Coast Salish Arts / Kenji Nagai

MMBAC : Vous êtes connue pour votre maîtrise de plusieurs procédés dont la gravure en bas-relief, comme en témoigne par exemple The Circle Within [Le cercle à l’intérieur] (2007). Qu’est-ce qui a inspiré cette sculpture et comment vous avez envisagé son exécution ? 

SP : Chaque journée est une nouvelle journée, et je n’ai pas fini d’apprendre. The Circle Within est un élément d’un triptyque qui a débuté par deux sérigraphies de 2007 faisant toutes deux partie de l’exposition, Within the Circle [Dans le cercle] et Broken Circle [Cercle brisé].

J’ai commencé à utiliser ce système de grille en 1990, en concevant puis en sculptant les motifs originaux dans du cèdre jaune avant de fabriquer de multiples grilles pour créer une murale complète, ornée d’un motif en boucle, pour des projets architecturaux. Contrairement à beaucoup de mes œuvres basées sur des grilles plus complexes, pour lesquelles j’ai sculpté au moins deux grilles pour une murale compète, je n’ai sculpté qu’une seule grille en cèdre jaune pour The Circle Within. Ensuite, j’ai fabriqué un moule en caoutchouc et coulé huit moules en polymère, puis j’ai inséré en plein centre de l’œuvre le motif original peint et sculpté dans du cèdre jaune.


Susan Point, The Circle Within [Le cercle à l’intérieur] (2007), cèdre jaune, polymère, 137,2 x 137,2 x 5,7 cm. Photo : avec l’aimable permission de Coast Salish Arts / Kenji Nagai

MMBAC : Bien que votre travail soit ancré dans l’art traditionnel salish de la côte, vous en avez repoussé les limites pour exprimer la culture salish sous une forme moderne. Pourquoi est-ce important pour vous ?

SP : Dès le début, j’ai repoussé les frontières de l’imagerie salish de la côte pour trouver mon style et créer des motifs originaux tout en intégrant systématiquement des éléments salish stylisés à chacune de mes œuvres. Mon travail est ancré dans l’art traditionnel salish de la côte, mais je crée mes propres œuvres contemporaines pour que chacun, jeune ou vieux, puisse se sentir proche de mon imagerie et se faire ses propres opinions, suppositions et interprétations. Nous, le peuple salish, nous continuons à évoluer. Nous sommes enracinés dans notre histoire, mais nous affrontons l’avenir. En tant qu’artiste, j’aime relever le défi de créer des œuvres réalisables selon n’importe quelle technique.

MMBAC : Quand vous avez commencé, il y avait peu de femmes autochtones qui taillaient ou qui sculptaient car ces activités étaient traditionnellement masculines. Pourquoi trouviez-vous important d’ajouter ces pratiques à vos réalisations artistiques ?

SP : Avec le temps, j’ai travaillé beaucoup de techniques auxquelles mes ancêtres artisans n’avaient pas accès. Pour moi, le procédé ou le moyen n’a jamais été un problème et la sculpture sur bois n’est pas une activité masculine ou féminine. J’aime essayer des nouvelles techniques et je fais simplement ce que j’ai envie de faire, et le bois est une matière que j’aime travailler. Il m’apaise et me porte à méditer. Et j’ai eu le privilège d’avoir des professeurs exceptionnels.

MMBAC : Vous êtes surtout devenue célèbre pour votre habileté à adopter de nouveaux matériaux et de nouvelles méthodes. Pourquoi voulez-vous travailler une telle diversité de matériaux et quelles sont certaines des difficultés que vous avez rencontrées ?

SP : Les expérimentations de nouveaux matériaux et le mariage de techniques ne sont pas forcément des pratiques traditionnelles des Premières Nations. J’aime repousser les frontières quand je crée des œuvres d’art. La patience, le temps et l’expérience m’ont appris qu’il fallait maîtriser les processus et les étapes des différentes techniques de bien des projets. Je trouve très important de travailler avec des professionnels de la fabrication qui ont la place d’accueillir mes œuvres monumentales, qui comprennent ma vision artistique et qui ont les moyens de donner suite à un projet.

J’aime aussi repousser les limites des personnes qui fabriquent pour moi. Celles qui veulent produire une de mes œuvres doivent expressément respecter ma vision et mon esthétique pour chaque chose. Je ne sous-traite que ce que je ne peux pas faire en atelier. Sauf avec mes quatre enfants, je n’aime pas m’associer à d’autres artistes pour des projets.


Susan Point, Broken Circle [Cercle brisé], 2007, sérigraphie, 62,2 x  45,7 cm. Photo : avec l’aimable permission de Coast Salish Arts / Kenji Nagai

MMBAC : Vous êtes largement une autodidacte de la tradition salish de la côte. Comment avez-vous fait pour apprendre seule et maîtriser ces méthodes et ces techniques ? 

SP : Au début, quand j’ai commencé à faire de l’art salish de la côte, il n’y avait pas d’ordinateur ou de Google pour obtenir des informations immédiates. J’ai beaucoup voyagé au Canada, aux E.-U et Europe pour visiter des bibliothèques, des musées, des universités, des archives publiques et autres, pour faire des recherches et pour réunir des documents écrits et des exemples d’imagerie pré-contact sur les peuples salish de la côte sous forme de diapositives et photographies. À l’époque, il y avait très peu de renseignements sur l’art de mon peuple salish de la côte.

J’ai fait des recherches sur les différents procédés et j’ai travaillé avec des professionnels des diverses techniques que j’utilise maintenant. La liste est longue. Je suis la seule créatrice de tous mes motifs. Ils sont tous riches de significations personnelles. Ils sont basés sur les légendes que m’ont racontées mes tantes, mes oncles et les aînés pendant que grandissais, sur des expériences personnelles, sur des rencontres avec la nature, sur des préoccupations environnementales, etc.

MMBAC : Quel ont été vos guides, vos mentors ou vos influences ?

SP : Mes principaux guides et mentors ont été mes aînés, surtout mon oncle, Dominic Point, et ma mère, Edna Grant-Point. Il y a aussi eu Michael Kew du Musée d’anthropologie de l’U.C.-B, Peter McNair du Royal BC Museum de Victoria et Bill Holmes du Burke Museum of Natural History and Culture, qui sont tous à la retraite aujourd’hui.

MMBAC : Votre parcours artistique n’a pas été facile. Qu’est-ce que vous avez dû affronter et qu’est ce qui vous a poussée à continuer ?

SP : Ce n’était pas facile de faire renaître l’art salish de la côte quand j’ai commencé. C’était une nouvelle forme d’art. Comme le style nordique de l’art des Premières Nations était très célèbre et facilement reconnaissable, la plupart des musées d’art et le grand public ne connaissaient absolument pas l’art salish de la côte. Mon travail était considéré comme de l’art « non autochtone », surtout quand je me suis orientée vers des techniques non-traditionnelles comme le verre. Malgré tous les obstacles, j’ai continué parce que j’aime dessiner et créer des œuvres dans différentes techniques. Ma persévérance est le résultat d’une vraie détermination et de ma passion pour l’art.

MMBAC : Qu’aimeriez-vous aborder ensuite ? 

SP : Dessiner, dessiner, dessiner ! Je veux orienter ma démarche artistique vers le dessin et la peinture et aussi travailler d’autres procédés sur papier.

MMBAC : Votre conseil aux artistes de la relève ?

SP : Aucun, en fait. La plupart des artistes de la relève en savent probablement plus que je n’en saurai jamais. J’aime simplement dessiner des œuvres originales, exprimer avec précision et créer ce qui occupe mon imaginaire dans mon propre style contemporain salish de la côte, ce que tous les artistes devraient faire.

Susan Point: Spindle Whorl est à l’affiche à la Vancouver Art Gallery jusqu’au 28 mai 2017.


À propos de l’auteur(e)

Becky Rynor, avec dossiers de l'équipe Magazine MBAC

Becky Rynor, avec dossiers de l'équipe Magazine MBAC

Basée à Ottawa, Becky Rynor est journaliste et rédactrice en chef.

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