Entrevue avec Takao Tanabe


Takao Tanabe, Untitled [Sans titre] (10-08-70), 1970, crayon feutre et crayon sur papier, 436 x 28 cm. Collection de l'artiste. (C) Takao Tanabe, 2012. Photo : Scott Massey

Takao Tanabe, 87 ans, est reconnu comme l’un des peintres les plus importants du Canada. Voici une présentation que Tanabe lui-même a tendance à rejeter avec quelques rires et une pointe d’exaspération, même si une toute première rétrospective de son œuvre semble confirmer l’affirmation. Chronicles of Form and Place: Works on Paper by Takao Tanabe présente plus de 60 peintures et dessins couvrant une carrière qui s’étend de 1949 à aujourd’hui. Les œuvres, dont beaucoup sont montrées au public pour la première fois, proviennent de la collection personnelle de l’artiste et de celle de la Vancouver Art Gallery.

Fils d’un pêcheur commercial, Tanabe accompagne régulièrement son père dans des camps de pêche sur la rivière Skeena en Colombie-Britannique. Si les étés idylliques de son enfance prennent brutalement fin quand sa famille et lui sont internés durant la Seconde Guerre mondiale, Tanabe entreprend néanmoins une carrière artistique une fois le conflit terminé. Après avoir fréquenté la Winnipeg School of Art, il étudie à Banff, New York, Londres et Tokyo, et est longtemps associé à la Banff School of Fine Arts à titre de professeur et défenseur des arts.

Depuis 1980, Tanabe vit et travaille sur l’île de Vancouver. Au cours d’une carrière qui s’étend sur presque 65 ans, ses œuvres ont été présentées dans d’innombrables expositions collectives et individuelles. On trouve ses estampes et peintures dans des collections particulières et publiques du monde entier, dont celle du Musée des beaux-arts du Canada (MBAC), qui possède 26 œuvres de l’artiste.

Takao Tanabe s’est récemment confié à Magazine MBAC à propos de son art et de la rétrospective, à l’affiche au Reach Gallery Museum à Abbotsford, en C.-B., jusqu'au 7 septembre 2014.

Magazine MBAC (MMBAC) : En 2013, vous avez reçu le prix Audain pour l’œuvre d’une vie décerné à des artistes visuels. On vous désigne souvent comme l’un des peintres les plus importants au Canada. Qu’est-ce que cela vous inspire ?

Takao Tanabe : J’essaie de ne pas y penser. C’est un travail très exigeant que de peindre et d’essayer de décider ce qu’est un bon tableau, puis de le réaliser. Je n’ai pas le temps de m’arrêter à des choses comme ça pour me dire : « C’est fantastique, merveilleux, n’est-ce pas ? Pas le temps de penser à ce genre de chose ».

MMBAC : Vous avez énormément peint les paysages de la Colombie-Britannique, et déjà déclaré que vous en aviez « terminé » avec cette région et cette géographie si particulières, et que vous vouliez aller de l’avant. Qui y a-t-il en C.-B. qui vous y ramène toujours ?

TT : Si vous connaissez la C.-B., vous avez une idée de tous ces paysages terrestres et marins, toute cette eau, les îles, les montagnes et les vallées. Et dans la région de Cariboo, il y a même une ambiance semblable à celle des Prairies. La diversité est partout, inutile d’aller chercher ailleurs. J’ai peint dans l’Arctique et à Terre-Neuve. Mais rien n’approche la variété des vues qu’offre la C.-B.

MMBAC : Plusieurs des pièces de cette exposition n’ont jamais été présentées auparavant. En quoi diffèrent-elles de vos autres œuvres ?

TT : Elles couvrent une période abstraite à compter des années 1950. C’était dans l’air du temps. L’abstraction dominait. Il s’agit d’une rétrospective, et Darrin Martens, qui l’a organisée, est venu à l’atelier et j’ai ouvert tous les tiroirs; il a fait un choix. J’ai commencé comme peintre abstrait, et Works on Paper reflète ça. J’étais à New York en 1951–1952, puis à nouveau à la fin des années 1950, et toute la philosophie picturale de l’époque tournait autour de l’abstraction. Mais j’imagine que j’ai une capacité d’attention limitée. Et je me suis lassé de ne travailler que dans un seul sens, alors j’ai essayé une autre méthode d’abstraction et suis passé de traits de pinceaux très gestuels à des rendus géométriques Hard Edge. Mais, comme je l’ai dit, ma capacité d’attention n’est pas très importante et, après 20 ans ou à peu près, je me suis dit : « Quelle est la prochaine étape ? » C’est ainsi qu’à la fin des années 1960, je me suis intéressé à un paysage très abstrait.

Takao Tanabe, Untitled [Sans titre] (1960/2005), sumi, acrylique sur papier, 59,7 x 86,4 cm. Collection particulière. (C) Takao Tanabe, 2014. Photo : Scott Massey

MMBAC : Qu’aimez-vous dans cette exposition ?

TT : Elle montre mon approche des œuvres sur papier, de l’abstraction au réalisme. D’après cette perspective, je trouve très satisfaisant qu’il [Darrin Martens] ait choisi une gamme de méthodes, techniques et styles. Je ne m’installe pas délibérément en me disant que je fais un tableau réaliste. Je me promène, je regarde, puis je reviens à l’atelier et je bricole jusqu’à ce que quelque chose en sorte.

MMBAC : La collection permanente du MBAC comprend 26 de vos œuvres, certaines de jeunesse comme Paysage d’un monde intérieur (1955) et Disposition intérieure aux collines rouges (1957), d'autres, plus récentes, telle Aube (2003). Comment votre travail a-t-il évolué, de paysages abstraits aux non-abstraits, néanmoins minimalistes, d’aujourd’hui ?

TT : À vrai dire, je n’en sais rien. Je décide de représenter un paysage et je suis un peintre minimaliste. Mais j’évite tout ce qui rappelle l’humain, rails de chemin de fer, poteaux de téléphone, silos à grain et troupeaux de vaches. Je n’ai jamais inclus de vache. Donc, pour l’essentiel, je réduis l’intervention humaine à sa plus simple expression, qui est de structurer le paysage. Puis, j’ai transposé cette méthode au paysage marin et à d’autres que j’ai peints. Quand j’ai déménagé en C.-B., après ma retraite de Banff, c’était une décision réfléchie, parce que j’avais épuisé le sujet des Prairies et que j’avais besoin d’un nouvel espace. Puisque je suis plutôt solitaire, l’idée même de brume, de brouillard et de tempête sur la côte Ouest m’intriguait et m’intrigue toujours. Quoique certaines des peintures que je fais maintenant soient plus ensoleillées. Ce doit être mon grand âge. Mais ce que je vois et cherche à représenter, c’est la Nature avec un grand N, sans intervention humaine.

Takao Tanabe, Yellow Sky [Ciel jaune] (1967), acrylique sur papier, 58,4 x 78,7 cm. Collection particulière. (C) Takao Tanabe, 2014. Photo : Scott Massey

MMBAC : Dans une de vos entrevues, vous avez dit être toujours en train d’expérimenter, d’apprendre. Que cherchez-vous ainsi à connaître ou à accomplir ?

TT : Je cherche à découvrir comment peindre le tableau le plus brillant, mystérieux, attirant. Pas forcément un paysage. Je joue depuis un certain temps avec un type d’abstraction très libre sur papier, pas sur la toile. J’en ai accumulé pas mal jusqu’à maintenant.

MMBAC : Vous avez beaucoup voyagé pour étudier différentes approches de la peinture de paysage. Comment décririez-vous votre technique ?

TT : Je dirais que lorsque je peins, je suis un maniaque du contrôle, parce que je veux que la peinture soit appliquée sans qu’aucun trait de pinceau ne transparaisse. Donc les surfaces sont, en général, assez planes. Il y a certaines modulations, mais j’essaie d’éviter les marques de peinture et de pinceau. La peinture devient épaisse, car j’en applique huit ou neuf couches. Mais je m’efforce d’éviter les marques de pinceau, de façon que la peinture semble flotter.

MMBAC : Suivez-vous une routine quotidienne ?

TT : Je me lève le matin et je déjeune. Puis j’ai pas mal de travaux d’entretien à accomplir, parce que je vis sur une propriété assez vaste. En ce moment, par exemple, les pissenlits sortent, et il faut que j’élimine ces casse-pieds. Que je les arrache. Puis je tonds la pelouse, et aujourd’hui, je dois tailler les arbres fruitiers. Au printemps, la peinture ralentit considérablement. Mais j’essaie de passer chaque jour un moment à l’atelier.

Takao Tanabe, English Bay, Dawn [Baie anglaise, l’aurore] (1974), mine de plomb sur papier, 70,6 x 100 cm. Collection de l’artiste. (C) Takao Tanabe, 2014. Photo : Scott Massey

MMBAC : En 1999, vous êtes devenu Membre de l’Ordre du Canada pour votre peinture, mais aussi pour votre rôle d’enseignant et de soutien auprès de la relève. Si vous pouviez donner un conseil à un ou une de ces jeunes artistes, quel serait-il?

TT : Ne touchez pas à la peinture! [Il éclate de rire] Essayez autre chose. En fait, je n’ai pas de conseil. C’est pourquoi j’ai cessé d’enseigner.

MMBAC : Je ne peux pas croire que vous suggéreriez à de jeunes artistes de ne pas choisir la peinture.

TT : Pourquoi pas ?

MMBAC : Parce que je pense que vous y trouvez un grand épanouissement.

TT : Elle est un motif de satisfaction, mais c’est un travail très, très, très exigeant. Et pas toujours récompensé. Il y a tellement d’excellents peintres qui doivent se battre pour trouver leur public et des acheteurs, et qui joignent les deux bouts en enseignant ou faisant autre chose. J’ai essayé d’éviter tout ça, de rester concentré sur la peinture. Je n’y ai pas laissé ma chemise, mais je suis passé proche. J’ai travaillé comme bibelotier pour un de mes amis, et c’était bien, car ça m’a permis de gagner un peu d’argent. Une fois l’argent en poche, j’ai arrêté et suis retourné à la peinture.

Chronicles of Form and Place: Works on Paper by Takao Tanabe sera présenté au Reach Gallery Museum à Abbotsford, en C.-B., jusqu'au 7 septembre 2014. Cliquez ici pour de plus amples renseignements. Cliquez ici pour voir les œuvres d’art de Takao Tanabe dans la collection permanente du Musée des beaux-arts du Canada.


Catégories :  Artistes

À propos de l’auteur(e)

Becky Rynor, avec dossiers de l'équipe Magazine MBAC

Becky Rynor, avec dossiers de l'équipe Magazine MBAC

Basée à Ottawa, Becky Rynor est journaliste et rédactrice en chef.

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