Entrevue avec Ursula Schulz-Dornburg


Ursula Schulz-Dornburg, tous droits réservés, 2016

Récemment sélectionnée comme finaliste pour le Prix de photographie Aimia | AGO, Ursula Schulz-Dornburg est surtout connue pour ses photographies conceptuelles de l’environnement bâti, principalement en noir et blanc.

Née à Berlin en 1938 et installée actuellement à Düsseldorf, elle voyage énormément à la recherche de formes architecturales paradoxales dans les paysages du quotidien. Par exemple, pour plus de dix ans, elle s’est rendue à maintes reprises en Arménie pour photographier des abribus en béton. Une partie de la série d'épreuves à la gélatine argentique, Arrêts d’autobus arméniens, 1997–2011, aujourd’hui partie intégrante de la collection du Musée des beaux-arts du Canada, traite des abribus construits dans les années 1970 et 1980. Chacun a été dessiné par un architecte différent, et Schulz-Dornburg a trouvé ces structures à la fois singulières et étranges, fruits de la volonté de leurs concepteurs d’en faire des installations artistiques, fonctionnelles et utiles. Ces abris, comme on les nomme, étaient souvent placés dans des lieux isolés, déserts, et laissaient les voyageurs, quand il y en avait, exposés aux quatre vents. L’artiste prend également pour sujet des bâtiments abandonnés depuis longtemps, qui, selon elle, portent encore les traces des gens qui les ont utilisés. Elle poursuit son exploration des structures créées par l’homme dans leur interaction avec le territoire, et s’intéresse tout particulièrement à l’architecture dans les zones de conflit.

Le travail de Schulz-Dornburg est présenté dans de nombreux musées et galeries en Europe et en Amérique du Nord, et notamment au Museum Ludwig, à Cologne, à la Tate Modern à Londres, à l'Institut Valencià d'Art Modern à la Galleria Giorgio Mastinu à Venise, au Musée d’art moderne de la Ville de Paris, à l’Art Institute of Chicago et à la Corcoran Gallery of Art à Washington.

Dans cette entrevue accordée à Magazine MBAC, Ursula Schulz-Dornburg confie pourquoi, d’après elle, photographier l’architecture c’est raconter l’histoire passée, présente ou future d’êtres humains.

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Ursula Schulz-Dornburg, Opytnoe Pole, Semipalatinsk nuclear test site, Kazakhstan [Opytnoe Pole, polygone nucléaire de Semipalatinsk, Kazakhstan], 2012, épreuve à la gélatine argentique; encadré 49 x 49 cm. Photo : avec l'autorisation de l'artiste 

Magazine MBAC : On a annoncé il y a peu que vous faisiez partie des quatre artistes finalistes pour le Prix de photographie Aimia | AGO. Qu’est-ce que vous inspire cette sélection?

Ursula Schulz-Dornburg : Elle me laisse sans voix. Je n’aurais jamais pensé que ça se produirait.

MMBAC : Qu’est-ce qui vous pousse à rechercher des signes de vie dans les paysages les plus stériles, en apparence inertes?

USD : Il est essentiel pour moi de trouver ces structures si particulières dans des endroits arides, avec la possibilité de travailler avec l’horizon, avec une lumière tellement unique et avec le temps de créer un équilibre entre objet, paysage et moi-même. Une fois que je suis face à l’objet en question, mon œil intérieur se met à le lire à différents niveaux.

MMBAC : Dans le cas de ruines ou de constructions abandonnées dénuées de toute activité humaine, que cherchez-vous à documenter ou capter?

USD : Le chemin de fer du Hedjaz a été construit sous le régime ottoman entre 1900 et 1908, et témoigne des activités coloniales allemandes et turques en Arabie saoudite. En 1916, des tribus de Bédouins ont détruit la voie ferrée. Les gares, rails et lignes avaient été conçus pour durer indéfiniment! On trouve plus de 30 de ces bâtiments aujourd’hui désertés entre Médine et la frontière jordanienne, pareils à de petits objets dans l’immensité du désert. D’où mon titre, From Medina to the Jordan Border, Saudi Arabia: Sahl al Matran [De Médine à la frontière jordanienne, Arabie saoudite : Sahl al Matran] (2003). Mon projet s’est terminé le 27 janvier 2003, environ un mois et demi avant l’invasion de l’Irak.


Ursula Schulz-Dornburg, From Medina to Jordan Border, Hejaz railway, Saudi-Arabia [De Médine à la frontière jordanienne, chemin de fer du Hedjaz, Arabie saoudite], 2002–03, épreuve à la gélatine argentique; encadré 51 x 44,5 cm. Photo : avec l'autorisation de l'artiste

MMBAC : Que vous « racontent » ces constructions?

USD : Elles me parlent du temps, de la décrépitude et de l’histoire.

MMBAC : La série Arrêts d’autobus arméniens, 1997–2011, est un projet qui a vu le jour par accident. Dans quelles circonstances en êtes-vous venue à la créer?

USD : En 1996, j’ai décidé de faire le trajet en voiture entre l’extrême nord de l’Arménie, à sa frontière avec la Géorgie, et son point le plus méridional, à la frontière avec l’Iran. J’étais en quête de vieux monastères et ermitages. Dans ma recherche, j’ai traversé des régions arides et trouvé, à ma grande surprise, ces ruines étranges : des arrêts d’autobus au milieu de nulle part dans le haut-pays. Passant près de Gumri en route vers Armavir pour voir un célèbre ermitage du Ve siècle, j’ai aperçu à nouveau ces abribus étranges, et j’ai pris le premier cliché, pour ce qui allait devenir cette série qui se poursuit.

Il y avait clairement une dimension d’avant-garde dans ces constructions. Beaucoup de ces arrêts d’autobus ne sont plus en état d’offrir le moindre abri. L’armature en fer battue par les vents n’oppose plus rien aux éléments. Ils sont devenus un symbole de protection, sans en fait en offrir aucune.

Personne ne tenait le moindre compte de ces arrêts de bus; sans doute que les gens y étaient trop habitués. En tout cas, même les autorités n’avaient pas d’archives concernant les personnes qui les avaient construits ou conçus, impossible de savoir qui étaient ces architectes. Ce sont pour moi des monuments architecturaux héroïques à la gloire du quotidien. Souvent, j’y ai vu des femmes exceptionnelles qui, debout dans ces environnements de fer et de béton, semblaient avoir hérité de la promesse glorieuse du socialisme, tout en portant encore le poids de la non-concrétisation de cette dernière.


Ursula Schulz-Dornburg, Bus stops, Erevan-Yegnward, Armenia [Arrêts d’autobus, Erevan-Yegnward, Arménie], 1997, épreuve à la gélatine argentique; encadré 70,6 x 59,6 cm. Photo : avec l'autorisation de l'artiste

MMBAC : L’architecture est toujours un thème majeur dans vos photographies. Qu’est-ce qui vous a attiré vers elle? La politique? L’histoire? L’humanité?

USD : Pour moi, l’architecture a un visage, une personnalité. C’est le pourquoi, le quoi, le par qui une chose a été construite. L’architecture d’Opytnoe Pole (un site d’essais nucléaires près de Kourtchatov au Kazakhstan), par exemple, a été imaginée par des scientifiques. Elle rend compte de la puissance de la destruction et laisse derrière elle un désert contaminé.

L’architecture peut aussi être improvisée : par exemple, un abri construit en creusant dans le roc, ou encore des cabanes réalisées par des enfants pour y jouer ou y habiter. Je réfléchis beaucoup au caractère éphémère de l’abri. L’architecture est également une affaire de famille : mon père et ma fille aînée sont architectes.

MMBAC : Une fois que vous avez trouvé un sujet à photographier, est-ce que le choix du cadrage revêt pour vous une importance particulière – gros plan, plan large, avant-plan, arrière-plan, ciel, périphérie, etc.? En d’autres termes, qu’est-ce que vous intégrez intentionnellement, et qu’est-ce que vous laissez de côté?

USD : Il faut qu’il se crée un équilibre entre le sujet, le paysage et moi-même. Être devant le sujet et appuyer sur le bouton déclencheur, c’est l’aboutissement d’un processus. Mon point de référence de base dans l’espace, c’est l’horizon. Il divise terre et ciel, ce qu’il y a au-dessus et en dessous. C’est une délimitation et, à la façon d’une frontière, il crée une zone de transition, là où l’on est « entre ».

MMBAC : Pourriez-vous nous expliquer votre approche dans votre pratique artistique? Par exemple, comment choisissez-vous un sujet, un cadre, un angle, etc.? Photographiez-vous en analogique? En numérique? En grand format? Développez-vous en chambre noire, ou travaillez-vous sur ordinateur?

USD : Le cadrage est très important. Je travaille avec un vieil Hasselblad et un appareil photo de 50 mm. Pour la série Ararat. Arménie (2006), j’ai dû utiliser un téléobjectif plus petit pour la distance entre l’Arménie et la Turquie, par-delà la frontière turco-arménienne.

Je travaille avec une pellicule noir et blanc et du papier à la gélatine argentique. Seule la série Heroic Memories [Souvenirs héroïques] (2002), qui porte sur les dioramas du musée de l’Arctique et de l’Antarctique à Saint-Pétersbourg a été réalisée entièrement avec un appareil photo IXUS. La série Kronstadt (2002/2012) a aussi été faite avec l’IXUS, puis préparée pour photogravure sur ordinateur. Pour la série Metro [Métro] (2005), je me suis servie du Hasselblad. 


Ursula Schulz-Dornburg, 15 km along the Georgian-Aserbaidshan border [15 km le long de la frontière entre la Géorgie et l’Azerbaïdjan], 1998–2000, épreuve à la gélatine argentique; encadré 37,4 x 44,8 cm. Photo : avec l'autorisation de l'artiste

MMBAC : Quel endroit en particulier dans le monde aimeriez-vous photographier et pourquoi?

USD : En 1998, je suis allée avec un ami dans le désert entre la Géorgie et l’Azerbaïdjan, à la recherche de vieux monastères arméniens de l’époque préstalinienne. C’est une région où les plaques tectoniques se heurtent, une zone sismique.

Ça a été un choc pour moi de trouver des cavernes dans le roc et des cellules d’ermites creusées à même les falaises accidentées des montagnes séparant la Géorgie de l’Azerbaïdjan. Il m’a fallu travailler avec cette architecture, que je ne me serais attendue à trouver au milieu de nulle part. Il faut que j’y retourne pour travailler de nouveau avec elle, qui a été construite dans le noir, avec des formes que je n’aurais jamais imaginées. On sait que les moines syriens fuyant l’Empire byzantin au VIIe siècle se sont cachés dans ces cavernes.

MMBAC : Vos œuvres ont figuré dans des expositions présentées par exemple à la Tate Modern à Londres, à la Galleria Giorgio Mastinu à Venise et au Centro Fotográfico Manuel Álvarez Bravo, à Oxaca, au Mexique. Au cours de votre longue carrière, y a-t-il une exposition, individuelle ou collective, qui vous a marquée plus que les autres, et si oui, pourquoi?

USD : Pour moi, chaque exposition est une expérience en soi, un absolu. Seul ce moment compte. L’exercice comporte des contraintes d’espaces, il y a souvent la présence d’un ou de plusieurs autres artistes, ce qui crée des rencontres et des occasions de travailler ensemble. Parvenir au meilleur résultat est pour moi encore et toujours, dans un certain sens, une question de vie ou de mort. C’est pourquoi il m’est difficile de choisir une exposition en particulier.

MMBAC : À quels projets travaillez-vous actuellement?

USD : Je suis en train de classer mes archives, et je reviens sur des projets existants qui n’ont pas encore été présentés.

MMBAC : Quel conseil donneriez-vous à un/une artiste de la relève?

USD : Pour que les artistes puissent travailler aujourd’hui, il est important qu’ils ou elles soient réalistes et se ménagent plusieurs possibilités pour assurer leur subsistance et ainsi être pleinement immergés dans la vie.

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L’exposition du Prix de photographie Aimia | AGO est à l’affiche au Musée des beaux-arts de l’Ontario jusqu’au 1er janvier 2017. Les autres finalistes dont le travail est présenté sont : Talia Chetrit (É.-U.), Jimmy Robert (France) et Elizabeth Zvonar (Canada). Cliquez ici pour de plus amples renseignements. 


Catégories :  Artistes

À propos de l’auteur(e)

Becky Rynor, avec dossiers de l'équipe Magazine MBAC

Becky Rynor, avec dossiers de l'équipe Magazine MBAC

Basée à Ottawa, Becky Rynor est journaliste et rédactrice en chef.

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