Entrevue avec Zin Taylor


Photo : Lucie Malbequi

Zin Taylor est un archéologue, un traducteur et un conteur qui voit les mots et le langage comme des formes et qui, poussant plus loin sa démarche, met au jour des références culturelles correspondant à des gens, des lieux, des événements et des époques.

Né en 1978 à Calgary, en Alberta, Zin Taylor a vécu son enfance dans cette ville et obtenu un baccalauréat en beaux-arts de l’Alberta College of Art and Design en 2000. Parti pour Toronto en 2001, il a obtenu plus tard une maîtrise en art à l’Université de Guelph.

Connu dans le monde entier pour ses installations qui marient la performance, le dessin, la sculpture, les œuvres imprimées et la vidéo, Taylor intègre souvent à ses œuvres des récits empruntés à la culture populaire ainsi que des narrations, des actualités ou encore ses propres recherches.

En 2015, après plusieurs années à Bruxelles, il s’installe à Paris où il vit toujours. Outre ses expositions individuelles, il a participé à des expositions collectives un peu partout en Europe et en Amérique du Nord. Ses œuvres enrichissent des collections publiques et particulières du monde entier, y compris celle du Musée des beaux-arts du Canada.

Zin Taylor explique ici à Magazine MBAC comment ses pensées se concrétisent, au sens propre du terme, pour devenir des formes et des images.

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Zin Taylor, Maquette pour Five Units of Haze [Cinq unités de brouillard], 2016. Avec la permission de Zin Taylor/Supportico Lopez. Photo : Zin Taylor

Magazine MBAC : Votre démarche artistique semble naviguer entre le tangible et l’intangible, le concret et le nébuleux. La nouvelle exposition présentée aux Oakville Galleries jusqu’au 30 décembre 2016 s’intitule Five Units of Haze [Cinq unités de brouillard]. Quel discours anime ces œuvres ?

Zin Taylor : Je me suis demandé comment les idéologies ont pu et peuvent encore produire et adopter des formes. Five Units of Haze avance cinq propositions qui se chevauchent et se soutiennent mutuellement. Comment se forme la réflexion ? Quels sont ses outils de communication ? L’exposition est le point culminant d’idées que j’ai eues au fil des ans sur la construction d’un langage de différence et sur les façons dont des formes reconnaissables peuvent être utilisées à d’autres fins. 

MBAC : Quel est le point de départ de cette exposition ? 

ZT : Quand Frances Loeffler m’a offert de monter une exposition pour les Oakville Galleries, deux possibilités se sont offertes à moi. Je pouvais évidemment composer quelque chose d’adapté au décor naturel des jardins Gairloch et à la maison de style colonial abritant les Oakville Galleries – une approche adoptée plus d’une fois et pour de bonnes raisons par de nombreux artistes. Ou bien tenter quelque chose de plus perturbant : faire mon chemin sans me préoccuper ou me soucier de l’histoire des lieux et, au lieu de réagir au contexte, lancer des idées dans l’espace pour les laisser glisser comme un brouillard entre les quatre salles.


Zin Taylor, Body Alphabet (The Reclining Hippy) [Alphabet corporel (Le hippie couché)], 1/6, six photos couleurs A4, édition de 2, 2015. Avec la permission de Zin Taylor/Supportico Lopez. Photo : Zin Taylor

MMBAC : Five Units of Haze contient des références à la sculpture d’Auguste Rodin et aux mobiles d’Alexander Calder. Quelle est l’influence de ces deux artistes sur votre travail ?

ZT : Ils ont tous les deux été des outils de réflexion qui m’ont aidé à définir une approche de transposition des pensées en langage visuel, où la forme finie constitue un double du langage composé qui le sous-tend.

Rodin a pratiqué le marcottage, une opération qui lui a permis de trouver de nouvelles idées en découpant et réassemblant ses propres sculptures. J’ai vu ce procédé comme une tentative de produire un alphabet du geste, ou unités, à partir de son propre langage sculptural. Les étagères de son atelier étaient pleines de bras, de jambes, de têtes, de mains, de torses, etc., tous différents. Un alphabet d’objets géant que ses assistants utilisaient pour créer de nouvelles compositions poétiques d’influence moderniste. 

Quand on pense à Calder, on pense bien sûr à ses mobiles et surtout à ses assemblages de découpes métalliques oblongues flottant en suspension. J’ai découvert pendant toutes ces années plusieurs indices écrits qui reliaient chaque forme amorphe abstraite à un analogue alphabétique. Autrement dit, chaque assemblage de formes est la composition d’un mot. C’est littéralement un langage en suspension dans l’espace. Les œuvres de Five Units of Haze rejoignent d’une façon ou d’une autre cette approche en traduisant une pensée en quelque chose que l’on peut voir, écouter, lire visuellement, abstraire, etc.

MMBAC : L’exposition présente aussi une murale qui court dans le musée et dont vous dites qu’elle « illustre un récit sur la forme humaine par rapport à des objets dans l’espace ». Que voulez-vous dire ?

ZT : Pris comme un tout, ces dessins commencés en 2014 s’intitulent Thoughts of a Dot as it Traverses a Space (Canyon Life) [Pensées d’un point traversant un espace (Vie dans un canyon)]. C’est ce que j’appellerais une toile de fond psychologique. Pour paraphraser Paul Klee, une ligne est un point qui se déplace. La composition de chaque frise implique la construction d’unités illustrées qui, ensemble, composent un récit – un peu comme les lettres de l’alphabet. La nature du dessin mural touche à l’idée de la caricature, laquelle sert à résumer une pensée : l’apparence doit être reconnaissable, correspondre à une impression laissée par un sujet. Un exercice qui ressemble à l’expression verbale d’un son (parler, affirmer, demander), tout comme la communication abrégée transforme une réflexion en quelque chose que d’autres peuvent comprendre. Le tout doit être vu comme une nappe de brouillard à la surface d’un mur.

MMBAC : L’exposition fait référence à la figure du hippie allongé sur fond de musique psychédélique contemporaine. Pourquoi revisiter cette époque de l’histoire socioculturelle ? Que cherchez-vous à représenter ?

ZT : Je dirais que toutes les références aux années 1960 me sont venues presque par hasard. Tous ceux qui me connaissent savent que je suis intéressé par la musique et par les cultures qui s’y rattachent. J’ai écrit un livre là-dessus, Palms of the Fog (2013). Je réfléchissais aux idées des années 1960 – une époque où la critique de ce qui se passait réellement dans la société a commencé prendre les formes que nous lui connaissons aujourd’hui. L’univers psychédélique et les récits d’hallucination avaient leur place et étaient populaires. Je m’intéresse à la musique contemporaine psychédélique parce que j’étudie un genre musical qui utilise activement l’histoire pour engendrer quelque chose de neuf.


Zin Taylor, Three Ideas About Haze [Trois idées sur le brouillard], 2015, Supportico Lopez, Berlin. Avec la permission de Zin Taylor/Supportico Lopez. Photo : Roman Schramm

MMBAC : Quelles sont vos autres influences ?

ZT : À peu près tout, et toutes les personnes que j’ai pu voir ou rencontrer. Les voyages ont toujours des effets. Il y a quelques années, j’ai été contraint de trouver une idée pour une exposition à Londres. J’ai parlé au commissaire et j’ai dû admettre que je n’avais rien. Pas la moindre idée. J’étais vraiment brûlé à cause d’un horaire d’exposition particulièrement chargé et je lui ai carrément dit : « Je n’ai rien. » Mais je savais que je partais passer trois jours à Pâques dans le sud de l’Italie, plus précisément dans les Pouilles où je n’étais jamais allé, et je lui ai dit que je reviendrais le lundi suivant avec une idée. Quand je suis revenu, j’avais le début de mon exposition en tête. Présentée au Kunstraum, à Londres, The Tangential Zig-Zag est devenue l’une de mes présentations favorites des dernières années. Elle a ouvert une voie de réflexion qui est encore très exploitée aujourd’hui et qui a certainement inspiré l’exposition d’Oakville et l’idée du brouillard comme matériel narratif.

MMBAC : Pouvez-vous décrire votre approche, ou votre processus, quand vous conceptualisez une nouvelle œuvre? Repose-t-elle sur une forme, sur une pensée, sur un mot, ou sur une combinaison de tous ces éléments ?

ZT : Tout commence par une pensée que je traduis sous diverses formes. C’est chaque fois un peu différent. Le matériel est généralement secondaire, sauf si je suis expressément invité à travailler dans certaines limites, par exemple un papier peint, une sculpture publique ou un caisson lumineux à deux côtés de 12 mètres. Mais ces limites sont aussi des occasions à saisir, des possibilités d’envisager des sujets et des formes sous des angles différents. 

MMBAC : On vous a qualifié de « narrateur exquis ». Quels récits, quelles histoires voulez-vous raconter ?

ZT : J’ai toujours voulu raconter un récit différent, c’est aussi simple que ça. Je cherche comment échafauder une histoire plus large, plus variée, pour accompagner les choses ou les sujets que je croise. Je travaille vraiment beaucoup pour m’assurer que les objets, les images, ou ce qui est fait, puissent parler sans moi.

MMBAC : Voyez-vous les formes et les images que vous utilisez comme un « langage » ? Comment décririez-vous ce langage ?

ZT : Je crois que le rôle de l’artiste est de créer son propre langage. À quoi ressemble la parole ? À quoi ressemblent vos opinions ? Ce sont des questions qui portent sur l’acte de création et que je me pose sans cesse pour avancer et m’épanouir. Si je devais définir le tout, je dirais que je veux brosser un tableau de l’organicisme : montrer comment s’emboîtent l’engagement, la réflexion et l’abstraction.


Zin Taylor, La proposition d’une surface (le mur de lichen), 2013, impression numérique sur papier peint texturé, 3000 cm x 550 cm. Avec la permission de Zin Taylor/Supportico Lopez et Kunsthalle Wien. Photo : Andrea Fichtel

MMBAC : Le Musée des beaux-arts du Canada a récemment acheté votre murale avec impression numérique La proposition d’une surface (le mur de lichen) (2013). Comment a évolué cette œuvre conceptuelle ? 

ZT : Elle a été conçue précisément pour une exposition au Salon der Angst de la Kunsthalle Wien. Nicolaus Schafhausen m’avait emmené à Vienne pour me présenter les lieux et créer un papier peint. Lui et moi travaillions comme ça depuis quelque temps et je comprenais donc bien mon rôle. Au début, le papier peint devait couvrir deux étages complets du Salon. Cette expérience a vraiment changé ce que je pensais pouvoir infliger au public. Cette chose est totalement immersive et un peu violente, et pas toujours dans le bon sens. Ce qu’il y a de mieux dans une sculpture, c’est qu’on peut s’en éloigner, s’en détourner, regarder ailleurs. J’aime les conversations et je crois qu’une œuvre d’art devrait s’y intéresser d’une façon ou d’une autre. L’immersion ne fait pas ça. C’est trop la même histoire. 

J’ai tout de suite su que les tableaux seraient accrochés au mur et les objets seraient disposés tout autour, quoique je décide. Finalement les deux étages de papier peint sont devenus un mur d’un seul étage. C’est à ce moment que les choses ont commencé à s’organiser de façon plus cohérente pour moi, car un mur implique un début et une fin.

À l’époque, je travaillais sur la vidéo Lichen Voices pour l’île Fogo. Un an plus tôt (en 2012), j’avais commencé à photographier ce végétal et à examiner ce qu’il était vraiment : un organisme à multiples facettes qui existait comme une surface et qui changeait de forme selon son environnement. C’est une sorte d’outil d’enregistrement organique qui réagit à ce qui l’entoure, qui change de forme et de couleur en conséquence. Les lichens aussi des végétaux préhistoriques. Je crois qu’ils observent et qu’ils enregistrent de longues périodes de temps et qu’ils intègrent ces données à leurs formes visibles.

Les photos de Mur de lichen représentent une région de l’île Fogo. Je les ai superposées dans Photoshop pour élargir le motif. Les couleurs étaient très blanches, très vertes et très noires. Comme le résultat était sans intérêt, j’ai inversé les couleurs, comme pour un négatif. Le négatif, ou l’inverse, donne l’impression d’être dans l’image et de regarder vers l’extérieur. Du moins c’est comme ça que je voyais la chose. Et comme ça ressemblait aussi à quelque chose à laquelle quelqu’un voulait réfléchir, c’était bon. 

Ensuite j’ai fait un négatif des ces photos couleurs en positif et le résultat ressemblait à ces spectacles de lumières liquides de la fin des années 1960 qui avaient pour objectif de rendre visibles les pensées qui affluent à l’esprit pendant un épisode hallucinatoire. Voilà à quoi ressemblent des idées sous l’influence d’hallucinogènes.

MMBAC : Qu’est-ce que vous aimeriez créer maintenant ?

ZT : Heureusement, je n’en ai pas la moindre idée. Mais ça pourrait être quelque chose sur les pommes de terre.

MMBAC : Un conseil aux artistes de la relève ?

ZT : C’est normal d’être bizarre.

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Five Units of Haze est à l'affiche aux Oakville Galleries à Oakville, Ontario jusqu'au 30 décembre, 2016. Pour de plus amples renseignements veuillez cliquer ici 


Catégories :  Artistes

À propos de l’auteur(e)

Becky Rynor, avec dossiers de l'équipe Magazine MBAC

Becky Rynor, avec dossiers de l'équipe Magazine MBAC

Basée à Ottawa, Becky Rynor est journaliste et rédactrice en chef.

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