Art jetable, Process Art, Art médiatique : le pionnier Les Levine

Par Sierra Bellows le 01 février 2017


Les Levine,
Red Tape [Table d’écoute], 1970. Collection du Museum of Mott Art © Les Levine

1966 : Les Levine transforme une salle du Musée des beaux-arts de l’Ontario avec des planchers, des murs et des plafonds de vinyle réfléchissant, doublé de Mylar. Derrière le vinyle, des éventails gonflent et dégonflent les murs, créant une impression d’ondulation. Grâce à une boucle vidéo, les visiteurs se voient entrer dans l’installation sept secondes après y être entrés et découvrent, projetées sur les murs miroitants de Mylar, toutes les œuvres exposés précédemment dans la salle. L’œuvre s’intitule Slipcover: A Place by Les Levine [Housse : un lieu de Les Levine] (1966).

1970 : Les Levine est invité à produire une installation sculpturale adaptée au quadrangle de la maison Hart de l’Université de Toronto. Se heurtant à la résistance farouche de l’administration universitaire, sa proposition — des matériaux de construction, dont 24 parpaings et 24 briques, accrochés à des cordes suspendues entre les bâtiments —n’aboutira pas à la réalisation d’une sculpture suspendue. En fin de compte, l’artiste choisira d’illustrer les conflits entre la bureaucratie et lui-même en s’appuyant sur une compilation de photos, de correspondance et de transcriptions de conversations téléphoniques. Le résultat, Red Tape, A New Work by Les Levine [Tracasseries administratives, Une nouvelle œuvre de Les Levine] (1970), relève du Process Art.        

Toujours en 1970 : inauguration du Levine’s Restaurant, unique restaurant de cuisine canadienne, juive et irlandaise à New York à offrir « un goût des souvenirs d’enfance de M. Levine ». Au menu par exemple, une « soupe aux boulettes matzoh et foies de poulet haché ». L’établissement consent aussi un rabais de 20 % à toute personne dénommée Levine. Plus tard, les éditions Domberger concevront un coffret d’estampes et de multiples, Levine’s Restaurant (1970), contenant des sérigraphies, des menus, un paquet de petits pois et une sculpture de pommes de terre râpées en plastique formées sous vide.


Les Levine, Levine’s Restaurant [Restaurant Chez Levine], 1969. Collection du Museum of Mott Art © Les Levine

L’exposition organisée aux Oakville Galleries jusqu’au 12 mars 2017, Les Levine. Transmedia, réunit un ensemble choisi d’œuvres créées par Levine entre le milieu des années 1960 et le début des années 1970. Comme le rappelle à Magazine MBAC  la commissaire de l’exposition, Sarah Robayo Sheridan : «  Ces œuvres sont les premières qui lui ont valu d’être applaudi. Elles ont introduit un nouveau modèle du rôle et de la modernité de l’art à Toronto. La ville était en mode transition. Il y avait une ouverture d’esprit et un désir de nouveaux modèles, même si le langage qui allait décrire de futurs concepts tels que l’Art conceptuel, le Process Art ou l’Art médiatique n’était pas encore né. »

Né en 1935 à Dublin, en Irlande, Les Levine a suivi les cours de la Central School of Arts and Crafts de Londres avant d’émigrer au Canada en 1957. « J’ai enseigné le dessin au NSCAD, la production télé à la Wayne Paterson University du New Jersey, les communications à la NYU et l’art de la performance à Columbia. Je suis comme les chats, j’ai neuf vies », s’amuse-t-il en entrevue avec Magazine MBAC. Sa carrière de plus d’un demi-siècle est ponctuée de nombreuses expositions individuelles et de quantités de prix, et il été comparé à Andy Warhol.

Les Levine est un novateur, il utilise de nouveaux outils — c’est un pionnier de l’art vidéo — et un nouveau vocabulaire pour décrire le travail de l’artiste. « Slipcover, son installation monumentale de 1966, est sans doute l’un des premiers exemples canadiens d’installations avant la lettre », souligne Robayo Sheridan. C’est un artiste médiatique qui « façonne le média comme d’autres façonnent la matière ».


Les Levine, Disposables [Jetables], Collection du Museum of Mott Art © Les Levine

Levine est aussi le père d’un art jetable. En 1966, il crée Disposables [Jetables], une série de milliers de reliefs en plastique formés sous vide vendus 3 à 6 $ pièce.

« Les gens aiment penser que l’art est éternel mais comme tout chose, il a une durée de vie limitée », dit-il. Réfléchissant à la finalité de l’art, il conclut que celui-ci a une fonction de sensibilisation et de transmission d’idées. Une fois le processus de fabrication achevé, l’art cesse d’être de l’art et devient « un objet historique, exotique ». Selon lui, l’œuvre « produit une vision qu’elle communique mais ensuite, elle ne fait que mourir sur nos murs. Pourquoi alors ne pas l’accrocher pendant un court laps de temps et s’en débarrasser ensuite ? »

Transmedia met aussi en scène Table d’écoute (1970), une installation sonore composée de douze haut-parleurs fixés au mur diffusant des conversations téléphoniques enregistrées pendant un an dans l’atelier de l’artiste. Occupant à elle seule toute une salle des Oakville Galleries, l’œuvre fait partie de la collection du Musée des beaux-arts du Canada.

Comme les conversations téléphoniques sont surtout des discussions « avec les fabricants avec lesquels je travaillais, la qualité des enregistrements est d’offrir une visite en coulisses de la production d’une œuvre d’art : où je pouvais trouver le plastique, comment je devais le mouler », explique-t-il.

« [Table d’écoute] est un journal de bord de sa pratique en atelier à l’époque, note Robayo Sheridan. D’un autre côté, elle marque un virage important par rapport à ce que peut constituer la matière et le sujet de l’art— un nouvelle forme de nature morte. »

Rendant publiques des conversations privées, Table d’écoute incarne aussi une sorte d’autosurveillance. « À l’époque, il y avait un intérêt culturel pour les espions et pour les écoutes téléphoniques, souligne l’artiste. Aujourd’hui, l’œuvre semble visionnaire quand on pense à la surveillance étatique et à Snowden. Il n’y a aucun doute que la vie privée n’existe plus. »


Les Levine, Environment III: Slipcover [Environnement III : Housse] à l’Architectural League de New York, 1967. Collection du Museum of Mott Art, Inc. © Les Levine

L’œuvre de Les Levine est à la fois ludique et perspicace. Sa créativité donne à son art une certaine légèreté, et ses expérimentations en ont fait une sorte d’iconoclaste. Lui-même précise : « Les gens m’ont traité de charlatan, d’enfant terrible, d’à peu près tout ce qui frôlait le criminel. Je n’essaie jamais de tromper qui que ce soit. Je suis très sérieux. Je suis un bourreau de travail. Tout ce que j’ai fait, je l’ai fait avec le plus grand sérieux. »

« Levine ne manque pas d’humour, mais sa stricte littéralité attire moins l’attention, ajoute Robayo Sheridan. Son pragmatisme fait parfois sursauter. La plupart du temps, son approche vise une franchise à l’opposé de la mystification. »

Le travail de pionnier de Les Levine a débuté dans les années 1960, et les années 1970 ont vu fleurir l’Art conceptuel au Canada : « J’espère avoir affirmé l’autorisation d’essayer de nouvelles idées. Parce que c’est plus ou moins ça qui est important : toute œuvre d’art qui se respecte devrait contenir une autorisation. »

Les Levine: Transmedia est à l’affiche jusqu’au 12 mars 2017 aux Oakville Galleries, Centennial Square, à Oakville (Ontario). L’exposition sera accueillie à l’Agnes Etherington Art Centre de Kingston (Ontario) au printemps de 2017.


Par Sierra Bellows| 01 février 2017
Catégories :  Correspondants

À propos de l’auteur(e)

Sierra Bellows

Sierra Bellows

Sierra Bellows est une auteure, une journaliste et une cinéaste. Elle vit à Ottawa.

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