Associations provocatrices : obsessions partagées de Francis Bacon et Henry Moore

Par Becky Rynor le 17 avril 2014

Henry Moore, Group of Shelterers during an Air Raid [Groupe de personnes aux abris durant un raid aérien],1941, techniques mixtes sur papier vélin, 38,3 x 55,5 cm. Musée des beaux-arts de l’Ontario, Toronto. © The Henry Moore Foundation. Tous droits réservés, DACS / SODRAC (2013) www.henry-moore.org


Depuis toujours, Mary Moore s’intéresse aux sculptures emblématiques de son père. Mais une exposition au Musée des beaux-arts de l’Ontario (MBAO) associant les œuvres d’Henry Moore à celles du peintre Francis Bacon lui a fait voir « les plâtres » sous un jour nouveau. 

« Ma réaction première est que l’on assiste à la rencontre des vocabulaires de deux immenses artistes », confiait-elle récemment à Magazine MBAC. Moore, 68 ans, était à Toronto le 5 avril pour le vernissage au MBAO de Francis Bacon and Henry Moore: Terror and Beauty. « Je découvre des choses dont je n’aurais pas imaginé qu’elles soient partagées par les deux artistes, comme leur imprégnation de cultures antérieures, de créateurs passés. »

De prime abord, les deux Britanniques forment un duo improbable. Mais l’on retrouve des similitudes dans leurs œuvres, comme cette aversion partagée pour la guerre, la fascination pour la forme humaine et une profonde admiration pour l’ampleur de la résilience de l’homme.

La collection permanente du Musée des beaux-arts du Canada (MBAC) regroupe 54 œuvres d’Henry Moore, dont la sculpture Femme couchée (1930), et de nombreux dessins, aquarelles et estampes.   

« À 19 ans, mon père combattait lors de la Première Guerre mondiale, dit Moore. Il était dans les tranchées; il était mitrailleur; il a participé à la bataille de Boulogne, où, sur 500, seuls 42 ont survécu. Il a vu des choses dont il ne voulait pas parler. Les gens de cette génération ne disaient pas : “Ce fut très traumatisant”. Ils faisaient avec, tout simplement. »

À l’éclatement de la Deuxième Guerre mondiale, Moore était trop âgé pour s’enrôler, mais il a traité du conflit en descendant dans le métro, et dans les abris de fortune où se cachaient les Londoniens pendant le Blitz.

« Je crois que mon père était terrifié par leur vulnérabilité, ajoute Moore. Il ne voulait pas les montrer stoïques; il voulait illustrer l’impression qu’ils se sentaient physiquement protégés du fait qu’ils étaient loin de la surface. Mais la peur les habitait. Il y avait une sorte d’horreur d’êtres humains broyés ensemble, sans défense aucune. »

Francis Bacon, Sans titre (figure agenouillée), 1982, huile sur toile, 212 x 161 cm. © Succession de Francis Bacon / SODRAC (2013)

Terror and Beauty est la première exposition organisée au Canada des œuvres de Francis Bacon. Le MBAC possède une huile de cet artiste, aussi dans l'exposition du MBAO, Étude pour portrait no 1 (1956), ainsi qu’une collection de documents connexes provenant de son atelier, acquis après sa mort en 1992, dont une image fortement retravaillée du Portrait d’Innocent X (1650) de Diego Velasquez, qui a inspiré la célèbre série de portraits de papes de Bacon.

Le commissaire Dan Adler explique que Bacon était également profondément affecté par ses expériences de la guerre, ce qui instaure un « dialogue », certes involontaire, mais évident, entre les deux hommes.

« Je crois qu’il y a différents états émotionnels qui se répondent les uns aux autres et s’amplifient lorsqu’associés, développe Adler. L’un de ces états est la précarité, ce sentiment d’être seul, vulnérable, fragile. Nombre des œuvres présentées dans l’exposition ont pour sujet un personnage isolé, quelqu’un pris au piège, parfois morcelé. Il y a cette impression que les figures sont endommagées, que leur intégrité est atteinte, qu’elles luttent pour survivre, pour persister dans la voie de la souffrance, du traumatisme. »

Adler affirme avoir été attiré par ce projet en raison du défi muséologique qu’il présente. « Il s’agit de deux personnalités très différentes, avec chacun son mode de vie et son approche de la création, ajoute-t-il. Mais l’exposition démontre néanmoins que tous deux partagent une obsession pour l’être humain. Ce fut une expérience formidable pour moi que d’arriver à faire des associations provocatrices d’œuvres en matière de sujets communs. Il y a, par exemple, le nu couché, la violence qu’ils exercent sur la figure humaine, le fait de travailler le plâtre, la peinture, la pierre ou le bronze, ainsi que les distorsions et contorsions du corps. En préparant ce projet, j’ai vraiment découvert ce qu’ils partageaient, que j’espère révéler aux visiteurs de l’exposition. »

Mary Moore est aussi d’avis que les deux artistes présentent des points de convergence.

« On peut, devant les juxtapositions, découvrir constamment de nouveaux éléments; les deux suggèrent un récit de terreur, de vulnérabilité, d’anxiété, de peur, etc. Mais on peut aussi voir des références formelles, et ce sont celles-ci qui donnent vraiment les indices pour mieux comprendre ces narrations. »

L’exposition a été organisée par le MBAO, en association avec l’Ashmolean Museum, en Angleterre. Elle présente plus de 60 oeuvres des deux artistes, ainsi que des photographies et documents d’archives datant de la Deuxième Guerre mondiale.

Francis Bacon and Henry Moore: Terror and Beauty est à l’affiche au MBAO, à Toronto, jusqu’au 20 juillet 2014.


Par Becky Rynor| 17 avril 2014
Catégories :  Correspondants

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Basée à Ottawa, Becky Rynor est journaliste et rédactrice en chef.

 

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