Au-delà des frontières à la Galerie d’art de l’Université Carleton

Par Ariana Armstrong le 18 juillet 2014

 

Scottie Wilson, Untitled (Far Eastern Town) [Sans titre (ville d’Extrême-Orient)], sans date, encre et crayon de couleur sur mine de plomb sur papier, collection de la Galerie d’art de l’Université Carleton, legs de Frances Barwick au département d’histoire de l’art, Université Carleton, transféré à la collection d’art de l’Université, 1988. Photo : Justin Wonnacott

Où il est question d’artisanat, de peau et de l’artiste Scottie Wilson.

De prime abord, le lien entre les trois expositions indépendantes présentées à la Galerie d’art de l’Université Carleton (CUAG) peut ne pas sembler évident. Mais pour la commissaire Heather Anderson, le rapport est clair : « Un des points de convergence entre les trois expositions est l’idée d’effacement des frontières. »

Les expositions, intitulées Making Otherwise: Craft and Material Fluency in Contemporary Art, Inuit Art: Skin Deep et Imaginary Worlds: Scottie Wilson and Art Brut, remettent en question les catégories rigides et traditionnelles imposées aux différentes formes d’art. Elles montrent plutôt l’art dans une perspective de fluidité, échappant à tout catalogage.

Making Otherwise explore l’intersection entre artisanat et art contemporain. Faisant appel à des matériaux et techniques souvent associés à l’artisanat (céramique, textiles, tricot, courtepointe, travail du bois et vannerie), les pièces présentées bouleversent la hiérarchie entre art et artisanat.

« Une bonne partie de la théorie qui a créé cette hiérarchie repose sur un postulat de séparation entre pensée, réalisation et matériau, explique Anderson. Comment peut-on séparer ces choses ? »


 

Marc Courtemanche, vue de l’installation à la CUAG de The Studio [L’atelier], projet en cours depuis 2008, grès, porcelaine, glaçure, métal, corde. Photo : Justin Wonnacott

Les artistes représentés dans l’exposition ont choisi de « faire autrement » pour produire des créations qui sortent des limites, tant de l’art que de l’artisanat. Un bon exemple est The Studio [L’atelier], de Marc Courtemanche. L’installation illustre un atelier de travail du bois où sont disposés chaises et autres objets grandeur nature taillés dans le bois. Ce n’est qu’en observant de plus près que l’on s’aperçoit que le bois est en fait de l’argile. Comme le fait remarquer Anderson, « son travail de l’argile est unique en son genre ».

Inuit Art: Skin Deep rejoint Making Otherwise dans sa quête d’une remise en cause des idées reçues. L’exposition associe estampes, sculptures en pierre, objets en fourrure, fanons de baleine, métaux et tissus pour explorer l’importance pratique et symbolique de la peau.

« L’exposition s’intéresse à toutes ces pièces et pose la question : quel message la peau véhicule-t-elle ? », explique la commissaire Lisa Truong, doctorante au programme de médiation culturelle de Carleton. « En quoi est-elle source d’inspiration, d’humour ou de réflexion critique ? »

L’exposition soulève les questions de l’identité et de l’hybridité en s’intéressant aux divers usages et formes de la peau. La première partie traite de son obtention et de sa transformation en vêtements. Ce faisant, elle examine celle-ci sous l’angle d’une forme d’armure qui protège les humains des éléments, ainsi que du lien qui unit les Inuits, les animaux et la nature. La seconde partie porte sur les utilisations de la peau dans les costumes, les déguisements ou comme méthode de transformation, une matière qui permet aux gens de choisir qui ils veulent être. Un dernier volet s’intéresse à l’esthétique des vêtements en peau et en fourrure, ainsi qu’au tatouage comme maquillage ou identifiant.

 

Jean-Marie Udliak,Face of a Woman with Tattoos [Visage de femme aux tatouages], 1965, pierre, Galerie d’art de l’Université Carleton, collection d’art inuit Drew et Carolle Anne Armour

En insistant sur les transitions – entre formes animales et humaines et entre économies traditionnelle et pécuniaire –, l’exposition montre la fluidité des frontières. « Cette exposition dépeint les frontières comme perméables, et cherche constamment à les dépasser », précise Truong.

La troisième exposition porte tout autant à réflexion. Imaginary Worlds: Scottie Wilson and Art Brut revient sur le catalogage de Scottie Wilson comme créateur de l’art brut, parfois qualifié d’« art marginal » pour son mépris des conventions artistiques. En 1945, l’artiste écossais a été associé à ce style, le fait de créateurs autodidactes, naturels, dont le travail n’était pas influencé par la société ou la culture.

Mais cette étiquette semble inappropriée dans le cas de Wilson. « La vie et l’œuvre de Scottie Wilson démontrent qu’il n’était pas en marge de la société, et qu’il savait parfaitement ce qu’il faisait dans ses dessins », raconte la commissaire Pauline Goutain, doctorante participant à un programme d’échanges à Carleton, qui a organisé l’exposition avec Jill Carrick, professeure agrégée à la School for Studies in Art and Culture de Carleton. 

Si les dessins imaginatifs de Wilson peuvent par certains aspects s’apparenter au mouvement de l’art brut, ce dernier ne saurait englober toute son œuvre. Teapot [Théière] n’est qu’un des exemples de la tendance de l’artiste à travailler à l’extérieur des limites de l’art brut. En peignant sur une théière fabriquée en série, Wilson remet en cause le lien entre art brut et créations originales et faites main.


 

Scottie Wilson, Teapot [Théière], Royal Worcester, porcelainier de la Reine, années 1960, porcelaine, collection particulière. Photo : Lauren Wood. Outre la peinture sur des objets prêts à l’emploi, Wilson reçoit dans les années 1960 la commande de la Royal Worcester Porcelain Company de créer des dessins pour des services de table, de thé et de café. En acceptant de participer à des projets commerciaux comme celui-ci, Wilson fait preuve d’un certain sens des affaires, mais rend impossibles les tentatives de le classer comme artiste marginal.

L’exposition donne l’occasion au visiteur de se familiariser avec Scottie Wilson et l’art brut. Si le travail de l’artiste est représenté dans la collection permanente du MBAC, ni lui ni l’art brut n’ont reçu beaucoup d’attention au Canada.

« En Europe, Scottie Wilson est très, très connu », dit Goutain, qui a été surprise, arrivant de France, de trouver de nombreuses œuvres de l’artiste entreposées dans les réserves plutôt qu’exposées à la CUAG. « C’est une bonne occasion de montrer que Scottie Wilson a été un artiste important au Canada. »

Si elles sont aussi uniques et autonomes, les trois expositions sont néanmoins reliées. Qu’il s’agisse d’artisanat, de peau ou de Scottie Wilson, elles illustrent l’importance de faire les choses différemment, de bousculer les idées reçues et d’aller au-delà des frontières.

Inuit Art: Skin Deep est présentée à la CUAG jusqu’au 10 août, Imaginary Worlds: Scottie Wilson and Art Brut jusqu’au 7 septembre et Making Otherwise: Craft and Material Fluency in Contemporary Art jusqu’au 14 septembre. Vous trouverez de plus amples renseignements en cliquant ici.


Par Ariana Armstrong| 18 juillet 2014
Catégories :  Correspondants

À propos de l’auteur(e)

Ariana Armstrong

Ariana Armstrong

Ariana Armstrong possède un baccalauréat avec mention en affaires publiques et gestion de politique, et est actuellement en deuxième année de maîtrise en journalisme à l’Université Carleton. Elle a été stagiaire au magazine Muse et à Global National avant de rejoindre Magazine MBAC.

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