Compte rendu d’Ai Weiwei: According to What?

Par Lizzy Hill le 08 octobre 2013

De gauche à droite : Beijing’s 2008 Olympic Stadium, 2005-08; Divina Proportione, 2006; F-Size, 2011. Vue d'installation d'Ai Weiwei: According to What? au Hirshhorn Museum and Sculpture Garden, Washington, 2012. Photo : Cathy Carver

Un énorme serpent noir, blanc et vert limette traverse en ondulant de toutes ses vertèbres sur le plafond d’un couloir du Musée des beaux-arts de l’Ontario (AGO). Faite de cartables d’enfants, l’œuvre rend hommage aux quelque 5000 écoliers qui ont perdu la vie lors du tremblement de terre de 2008 dans la province chinoise du Sichuan. Cette créature, à la fois amusante et menaçante, composante de l’immense exposition Ai Weiwei: According to What?, renvoie aux cauchemars d’enfance, telle une bête cryptozoologique issue d’un étrange conte de fées.

Au cœur de cette exposition (la première étude en Amérique du Nord du travail d’Ai) se trouve le besoin bien humain de trouver du plaisir à tout prix, même devant un gouvernement autoritaire et une tragédie d’une telle ampleur. C’est un besoin qu’Ai, récemment emprisonné en Chine, comprend bien. Dans Ai Weiwei: According to What?, l’artiste, tel un pilleur, recueille des fragments et les assemble pour réaliser un tout entièrement nouveau.

« Il dit que, en brisant ou en déconstruisant une valeur existante, on ne peut que trouver une nouvelle valeur ou quelque chose de créatif, explique Mami Katoaka, conservatrice en chef au musée d’art Mori à Tokyo (l’institution qui a organisé l’exposition itinérante en 2009). Elle a fait ce commentaire lors d’une visite guidée de l’exposition au Hirshhorn Museum de la Smithsonian, à Washington, en pointant, pour appuyer son propos, une photographie noir et blanc de l’artiste qui laisse tomber une urne de la dynastie Han en 1995 (Dropping a Han Dynasty Urn [Laisser tomber une urne de la dynastie Han]). De même, dans Colored Vases [Vases colorés] (2008), Ai traite, en les trempant dans de la peinture d’intérieur industrielle aux couleurs bonbon, des vases du néolithique comme des ready-mades. « Il transforme magnifiquement l’objet historique », ajoute Katoaka, qui cite cette œuvre comme un exemple de Weiwei créant une « autre valeur ».

Ai Weiwei, Kippe (2006). Collection : Honus Tandijono. Image avec l'autorisation de l'artiste

Le lien inexorable entre la volonté de jouer et le désir de vivre est l’un des thèmes les plus clairs de l’exposition. Dans Kippe (2006), Ai travaille avec 6000 cubes de bois, à la manière d’une tour assemblée avec les pièces d’un jeu de construction pour enfants, qu’il empile différemment chaque fois qu’il présente l’œuvre. Les éléments s’insèrent soigneusement entre un jeu de barres parallèles, et font référence aux souvenirs d’enfance de l’artiste.

Pendant la Révolution culturelle, le gouvernement chinois a exilé le père d’Ai Weiwei, le poète Ai Qing, à Shihezi, une ville dans le nord du Xinjiang, où la famille a vécu pendant 16 ans. « Il a dit qu’à l’école il n’y avait que ces barres parallèles et un filet de basket-ball pour jouer, ce qui poussait les enfants à être très créatifs pour profiter de leur cour », poursuit Katoaka. Le matériau fait référence au bois de chauffage que sa famille empilait à l’extérieur de la maison, souvent joliment disposé, et il relie les thèmes du jeu, de l’esthétique et de la survie, alors que les cubes évoquent l’impulsion d’Ai à fusionner des éléments disparates et créer une « nouvelle valeur ».

C’est d’ailleurs une impulsion qu’il explore dans Straight [D’un seul bloc] (2008–2012), une grande sculpture au sol composée de 38 tonnes de barres d’armature récupérées après le tremblement de terre du Sichuan. L’œuvre confronte le besoin de transformer et de communiquer le traumatisme en rassemblant des pièces brisées. « Comment puis-je exprimer simplement et directement un tel événement historique et désastreux ? », se demande Ai dans une vidéo en parlant de la fabrication de l’œuvre.

Après avoir recueilli les barres d’armature en acier, ces artefacts des écoles mal construites qui se sont effondrées, Ai explique que son équipe les a martelées jusqu’à ce qu’elles soient « retournées à leur état presque d’origine à la suite du traitement ». Straight illustre notre désir de rétablir l’ordre et l’harmonie après des périodes de chaos et de destruction, mais une fissure déchiquetée traversant le centre des barres semble pointer vers la futilité de parvenir un jour à remettre les pièces ensemble correctement.

Ai Weiwei, Straight (2008–12). Collection de l'artiste. Vue d'installation au Hirshhorn Museum and Sculpture Garden, Washington, 2012. Photo : Cathy Carver

Ai a lui-même vu sa propre vie bouleversée de multiples façons : les autorités gouvernementales ont détruit son atelier de Shanghai, l’ont battu jusqu’à provoquer un début d’hémorragie cérébrale, puis l’ont mis en prison pendant trois mois sans accusations officielles. Il passe maintenant son temps dans son atelier de Beijing, où chacun de ses mouvements est surveillé 24 heures sur 24.

À l’entrée de l’exposition à l’AGO, les visiteurs baignent dans un montage d’images numériques montrant Ai Weiwei au travail dans son atelier au nord-est de Beijing, entre 2003 et 2011, l’atelier même où la police avait fait une descente et qu’elle avait occupé en 2011, au moment de l’arrestation de l’artiste. Ce groupe de photographies, 258 Fake [258 imitations], offre un regard intime sur la vie personnelle d’un artiste, incluant un autoportrait montrant les marques sur son visage après son passage à tabac par la police. Ces images représentent nettement le désir d’Ai de reconstituer le récit de sa propre vie devant un régime qui cherche à le faire taire.

Ai Weiwei, He Xie (2010–). Collection de l'artiste. Vue d'installation au Hirshhorn Museum and Sculpture Garden, Washington, 2012. Photo : Cathy Carver

L’exposition a également donné aux spectateurs canadiens la possibilité de partager leur opinion sur l’artiste par l’entremise de réactions individuelles sur vidéo. Gillian McIntyre, planificatrice de l’interprétation à l’AGO, affirme avoir été « enchantée par la diversité démographique représentée par les visiteurs. » Nombreux ont d’emblée fait part de leur opinion au sujet de la liberté d’expression, s’interrogeant sur les politiques du Canada. « Selon Ai Weiwei, l’art, la vie et le militantisme ne font qu’un, c’est ce qui, je crois, a rendu ce travail accessible à un public plus vaste que ne l’est habituellement l’art contemporain », ajoute McIntyre.

Malgré de nombreuses épreuves, Ai demeure créativement sûr de lui, comme il l’écrit dans un texte sur sa démarche artistique dans le cadre de son exposition en Amérique du Nord. « Certaines de mes expériences de vie ont été tragiques et douloureuses, dit-il, mais j’accorde de l’importance à chacune. » 

Ai Weiwei: According to What? est à l'affiche au Musée des beaux-arts de l’Ontario (AGO) jusqu'au 27 october 2013. Acheter vos billets ici.


Par Lizzy Hill| 08 octobre 2013
Catégories :  Correspondants

À propos de l’auteur(e)

Lizzy Hill

Lizzy Hill

Auteure dont les textes sont publiés à l’échelle internationale, Lizzy Hill est correspondante d’Akimbo à Halifax et rédactrice en chef de Visual Arts News, seul magazine du Canada atlantique à traiter en particulier du travail d’artistes en arts visuels.

 

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