Donald Judd. Jongler avec l’ombre et la lumière

Par Lizzy Hill le 18 juin 2013

Photo d'installation, Donald Judd, 2 février jusqu'au 4 août 2013, Los Angeles County Museum of Art, Édifice Ahmanson. Photo © 2013 Museum Associates / LACMA

Pas facile pour un conservateur d’exposer l’œuvre d’un artiste décédé en respectant sa démarche, surtout si celui-ci se nomme Donald Judd.

Peter Ballantine est l’un de ceux qui ont fabriqué les installations de Judd. Soucieux d’éviter ce qu’il qualifiait de « crise possible » dans la manipulation des œuvres de Judd, il a organisé plusieurs colloques sur ce thème à Berlin et New York en 2011. Puisque le Musée des beaux-arts du Canada abrite une vaste gamme d’œuvres de Judd créées sur plus d’une décennie, il est donc logique que ses conservateurs se penchent eux aussi sur les façons de présenter l’œuvre incroyablement protéiforme de cet artiste minimaliste. 

Voilà pourquoi, après avoir vu la nouvelle rétrospective Judd au Los Angeles County Museum of Art (LACMA), j’ai sauté sur l’occasion de discuter avec la commissaire Lauren Bergman pour savoir ce qu’elle pensait du défi que représentait l’exposition des œuvres de cet artiste.

Ce qu’il y a de fascinant dans le fait d’organiser une exposition de Judd, c’est qu’il ne s’agit pas simplement de présenter un art, mais aussi une lumière, une ombre, un lieu et des objets environnants. Au LACMA, Lauren Bergman a placé Bullnose [Arrondi] (1974) d’une façon telle que la forme en laiton poli renvoie vers le haut des rayons de lumière biens définis tandis qu’une ombre noire nettement découpée plonge vers le sol. Et comme la collection d’art moderne du LACMA est visible à travers l’exposition, la commissaire a aussi dû tenir compte du champ de vision des visiteurs qui détourneraient leur regard des œuvres de Judd. « Nous voulions être vraiment certains d’offrir des perspectives déterminantes aux visiteurs qui allaient devoir traverser la collection d’art moderne », explique-t-elle. Rien n’a été laissé au hasard, qu’il s’agisse du Josef Albers que l’on aperçoit en tournant le dos à une série d’estampes de Judd ou du Picasso visible de Prototype Desk [Prototype de bureau] (1978).

J’étais intriguée de voir Prototype Desk côtoyer les estampes et les sculptures de Judd (que lui-même aurait sans doute plutôt appelé des « objets spécifiques »), surtout sachant que l’artiste a lui-même expliqué son refus d’exposer ses meubles dans des musées. Dans un texte de 1993 intitulé « It’s hard to find a good lamp » [en anglais seulement], il déclare que le mobilier n’est rien de plus que du mobilier car sa « nature » est fondamentalement différente de celle de l’art, et il exprime l’espoir que l’absence de ses meubles dans les musées permettra de prévenir l’inflation des prix.

Cette tension n’a pas échappé à Lauren Bergman qui a installé le bureau dans une section surélevée de la salle pour lui donner un « vocabulaire différent ». Celle-ci a cependant dû également prendre garde à ne pas le placer sur un piédestal. L’initiative des colloques de Peter Ballantine était entre autres une réaction à un choix controversé de la Tate Modern, qui avait installé une œuvre en contreplaqué de Judd sur un piédestal en 2004. Judd, qui s’occupait souvent lui-même d’installer ses œuvres, s’opposait expressément à toute décision ayant pour effet de couper son travail de l’espace d’exposition. Il croyait à l’intégration de l’art et de l’architecture, un concept qu’il avait d’ailleurs appliqué à sa maison de cinq étages de Soho (qui ouvre ce mois-ci au public), un lieu de rencontre capital pour Judd et ses contemporains à la fin des années 1960. 

Photo d'installation, Donald Judd, 2 février jusqu'au 4 août 2013, Los Angeles County Museum of Art, Édifice Ahmanson. Photo © 2013 Museum Associates / LACMA

En surélevant le plancher d’une partie de la pièce d’un mur à l’autre de la salle, Lauren Bergman s’est assurée que le bureau « n’aurait pas l’impression d’être un objet sur un piédestal ou de bénéficier d’un quelconque privilège ». Elle note : « En fait, ce bureau est celui qui a été utilisé par son fils, et nous voulions qu’il soit à une hauteur telle que tout le monde verrait qu’il avait servi. Ce n’est pas un objet neuf, c’est un élément de mobilier qui avait une fonction utilitaire dans le monde. »   

Le choix d’intégrer le bureau illustre la logique limpide de l’exposition puisque celui-ci – avec ses lignes épurées et équilibrées et ses étagères ouvertes qui invitent la lumière à briller de tous côtés – incarne la vision esthétique de l’artiste. « On peut voir que la répétition des plans et des divisions délimitent l’espace selon un rythme absolument semblable à celui de son œuvre », note Lauren Bergman. Effectivement, une série d’estampes sans titre, réalisée en 1988, joue sur les mêmes notions spatiales avec ses motifs en alternance de blocs rectangulaires en noir et blanc. L’esprit ne peut faire autrement qu’intervertir les formes géométriques car tous les cubes, noirs ou blanc, ont les mêmes dimensions.

Quand j’ai vu Prototype Desk, je dois dire que je n’ai pas pu résister à l’envie de m’en approcher et de noter quelques idées dans mon Moleskine®. Je pense que Judd aurait approuvé.

Donald Judd est à l'affiche au Los Angeles County Museum of Art jusqu'au 4 août 2013

 


Par Lizzy Hill| 18 juin 2013
Catégories :  Correspondants

À propos de l’auteur(e)

Lizzy Hill

Lizzy Hill

Auteure dont les textes sont publiés à l’échelle internationale, Lizzy Hill est correspondante d’Akimbo à Halifax et rédactrice en chef de Visual Arts News, seul magazine du Canada atlantique à traiter en particulier du travail d’artistes en arts visuels.

 

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