Earthlings : enquête surréaliste sur ce qu’est être humain

Par Tina Reilly le 01 mars 2017


Pierre Aupilardjuk, Shary Boyle et John Kurok, Nuliajuk oqaluppoq, 2016, 22 x 21 x 27 cm, grès cuit en atmosphère réductrice et vernissé. Photo : M.N. Hutchinson

L’exposition Earthlings [Terriens], à l’affiche à l’Esker Foundation à Calgary, dévoile le travail de sept artistes canadiens contemporains dans une fascinante collaboration entre créateurs autochtones et non-autochtones.

Conçue d’abord en 2014 comme une exposition individuelle par l’artiste torontoise Shary Boyle (présentation du Canada à la Biennale de Venise en 2013), Earthlings a par la suite pris de l’ampleur pour devenir un projet sur invitation. On y trouve quatre-vingt-cinq sculptures en céramique et trente œuvres sur papier signées par Boyle et plusieurs artistes inuits confirmés : Shuvinai Ashoona (qui collabore souvent avec Boyle), Roger Aksadjuak, Pierre Aupilardjuk, Jessie Kenalogak, John Kurok et Leo Napayok. 

Comme l’explique Boyle, Earthlings a germé à l’occasion d’événements entourant une exposition conjointe avec Ashoona chez Pierre-Francois Ouellette art contemporain à Montréal en 2015. Avant celle-ci, Boyle s’est rendue à Cape Dorset, au Nunavut, pour dessiner et travailler avec Ashoona. En chemin, elle a visité Rankin Inlet, toujours au Nunavut, où elle a découvert le travail extraordinaire des artistes céramistes inuits à la galerie Matchbox.


Pierre Aupilardjuk et Shary Boyle, Facing Forward [Droit devant], 2016, 34 x 18 x 28 cm, grès cuit en atmosphère réductrice et porcelaine peinte à la main. Photo : M.N. Hutchinson

Pour Boyle, cette expérience a tout changé. « Les céramiques produites par ces artistes dégagent une sensibilité bienveillante, narrative et artisanale que Shuvinai et moi avons toutes deux dans notre travail », confie-t-elle à Magazine MBAC. « J’y ai vu une magnifique occasion d’élargir la conversation en invitant les artistes de Rankin à exposer à l’Esker. »

Shauna Thompson, conservatrice de l’Esker, remarque qu’Earthlings met en relief le langage commun des artistes dans le traitement de sujets métaphoriques, hors du monde. L’exposition est empreinte d’éléments de surréalisme, comme des figures humaines qui se transforment en animaux ou en d’autres êtres. « Ces œuvres sont étayées par des récits complexes et personnels », explique Thompson en entrevue avec Magazine MBAC. « Nous cherchons à dégager les affinités qui existent entre elles. »

Les artistes, en réalisant certaines collaborations originales spécifiquement pour Earthlings, ont exploré un idiome qu’ils partagent. Avec Greek Tragedy [Tragédie grecque], par exemple, Boyle a créé une sculpture de femme dans le style de Rodin, puis a éliminé le visage et a demandé à John Kurok de faire un masque miniature, semblable à ceux qui ornent ses célèbres vases. Le résultat est une sculpture qui semble examiner le masque, sans visage pour le voir.


Shary Boyle et John Kurok, Greek Tragedy [Tragédie grecque], 2016, 54 x 24 x 30 cm, porcelaine et grès cuit en atmosphère réductrice. Photo : M.N. Hutchinson

« Dans une pièce comme celle-ci se produit une conversation remarquable à travers les cultures et une histoire difficile », juge Boyle. C’est cette conversation culturelle qui est au cœur de la proposition, et qui enthousiasme tant Boyle et Thompson. « Une des lectures de cette exposition est qu’il existe un langage du visuel qui est égalisateur », ajoute Boyle. Elle souligne le souci de mettre l’accent sur la vérité personnelle et culturelle de chaque artiste, un hommage à son parcours et aux expériences autochtones. D’où le titre de l’exposition, Earthlings, allusion aux éléments communs à tous les êtres humains.

L’exposition comprend un espace consacré aux œuvres réalisées en collaboration dans une salle évoquant une grotte au centre de la galerie. « Nous nous intéressons aux “conversations” qui se nouent entre les œuvres lorsqu’elles sont placées à proximité les unes des autres ». 

Le Musée des beaux-arts du Canada (MBAC) a prêté six dessins pour Earthlings, dont quatre d’Ashoona – Sans titre (De grandes fleurs roses) (2009–2010), Toutes sortes d’araignées dans les différents points de vue (2011), Oh My Goodness (2011) et Sans titre (Capuchon d’amauti rose) (2010) – et deux de Boyle : S’immoler (2011) et Marée noire au large de l’île de Baffin (2011).


Shuvinai Ashoona, Sans titre (de grandes fleurs roses), 2009–2010, crayon de couleur et crayon feutre noir avec mine de plomb sur papier vélin, 124,5 x 182,5 cm; image: 114,3 x 172 cm. MBAC. Tous droits réservés, Dorset Fine Arts

Oh My Goodness, d’Ashoona, traite d’un sujet difficile souvent exploré par les artistes inuits contemporains, avec le corps inerte d’un enfant sans bras, tenu par un personnage plus grand. Toutes sortes d’araignées dans les différents points de vue, d’un autre côté, est un retour aux forces exprimées à ses débuts par Ashoona : des dessins complexes en noir et blanc qui montrent à la fois le territoire et ses propres pensées et émotions. 

« Les dessins d’Ashoona, explique Thompson, sont habités d’une énorme quantité de monstres, serpents, créatures hybrides humaines, œufs, araignées, personnes, paysages nordiques, intérieurs banals et planètes anthropomorphiques surréalistes et énigmatiques qui se concurrencent, interagissent ou coexistent en harmonie. Ses univers sont des paysages fantastiques tour à tour ludiques et troublants, mais ils sont toujours ancrés dans l’expérience vécue et observée. »

Rhiannon Vogl, conservatrice associée de l’art contemporain au MBAC, ajoute que le dessin S’immoler de Boyle illustre une sirène séduisante, mais inquiétante, une référence à la fois au mythe inuit de Sedna, déesse de la mer, et à La petite sirène d’Hans Christian Andersen. C’est un bon exemple du mélange de mythes européens occidentaux et nordiques avec lequel Boyle travaille. « Les sirènes sont vulnérables, mais elles expriment aussi la colère et exercent un pouvoir, précise Vogl à Magazine MBAC. Cette pièce illustre les préoccupations récurrentes chez Boyle en matière de compréhension empathique des liens complexes qui unissent les humains et les autres espèces, la nature et la spiritualité, thèmes qu’elle explore abondamment. »



Shary Boyle, Marée noire au large de l’île de Baffin, 2011, aquarelle avec pinceau et encre sur mine de plomb sur papier. 56,5 x 76 cm. MBAC

Sa Marée noire au large de l’île de Baffin revisite le thème de la sirène, mais cette fois-ci sous l’angle de la vulnérabilité de Cape Dorset telle que perçue par l’artiste (elle y a effectué une résidence en 2011) face aux menaces que représentent l’extraction des ressources et l’isolement propre à l’environnement nordique.

Earthlings, qui présente de remarquables artistes inuits dans une collaboration avec l’une des artistes contemporaines les plus connues au Canada, se penche sur les créatures bizarres et merveilleuses qui habitent nos têtes et hantent nos rêves, mais aussi sur l’essence même de ce qui fait de nous des humains.

Earthlings est à l’affiche de l’Esker Foundation à Calgary, en Alberta, jusqu’au 7 mai 2017. Cliquez ici pour de plus amples renseignements. Pour en savoir plus sur la Biennale de Venise, à laquelle Shary Boyle a participé en 2013 et où nous serons représentés en 2017 par Geoffrey Farmer, cliquez ici.


Par Tina Reilly| 01 mars 2017
Catégories :  Correspondants

À propos de l’auteur(e)

Tina Reilly

Tina Reilly

Tina Reilly préside Lightning Media Inc., une entreprise de services de rédaction professionnelle d’Ottawa.

Partagez cette page

Ajouter un commentaire

Commentaire

HTML autorisé : <b>, <i>, <u>

Commentaires

© 2013 Le Musée des beaux-arts du Canada. Tous droits réservés.

 2017