Images de notre passé

Par Lisa Hunter le 07 octobre 2013

Serge Clément (né à Valleyfield (Québec) en 1950), Valleyfield, Qc, de la série « Affichage et automobile » (1976, tirage 1980), épreuve à la gélatine argentique, 27,6 x 35,2 cm. MBAM. Don de Serge Clément. © Serge Clément / SODRAC (2013)

Le Québec adore se regarder, surtout dans le domaine des arts. Il ressemble à une ado qui garde l’œil sur son miroir tout en ruminant sur sa place dans le monde. C’est l’une des raisons pour lesquelles je trouve l’art québécois si intéressant. Même les œuvres les plus personnelles ont tendance à dépasser l’artiste, et même les pièces les plus légères expriment un contexte historique : le Québec est-il défini par son passé ? Le progrès est-il une bonne chose ou bien détruit-il l’identité ? 

Ce genre de questions abonde dans La photographie d'auteur au Québec, une exposition du Musée des beaux-arts de Montréal qui rassemble des images de onze photographes aux antécédents très variés. De toutes les expositions que j’ai vues depuis des années, celle-ci est l’une de celles qui méritent la palme de la conservation : ses strates de sens sont si nombreuses qu’elle est pratiquement un mille-feuille.

La strate la plus évidente est bien sûr le contenu des images dont la plupart datent des années 1970 et 1980. Album de famille devenu  album de toute une société, La photographie d'auteur est une parodie d’images typiquement québécoises qui réunit aussi bien des religieuses et des mafiosi, des graffitis sécessionnistes et des crucifix, sans oublier les panneaux en anglais des quartiers pauvres et francophones . . .  de tout sauf de la poutine. Les souvenirs associés à ces images ne sont pas les miens – mes origines sont ailleurs –, mais les visiteurs entassés dans la salle bondée se montraient du doigt les photos en chuchotant « Tu te souviens de ça ? », « Et de ça ? »

Brian Merrett (né à Saint John (Nouveau-Brunswick) en 1945), Démolition, rues Baile et du Fort, de la série « Autoroute Ville-Marie » (1971, tirage 2010), impression à jet d'encre pigmentée, à partir d'un négatif numérisé, 2/7. 35,6 x 28 cm. MBAM. Don de Brian Merrett

La madeleine de Proust est inévitable. Presque toutes les images illustrent la tension entre l’ancien et le nouveau. Brian Merret photographie la démolition de maisons historiques pour une nouvelle autoroute. Clara Gutsche présente une scène incongrue : des religieuses en train de regarder une actrice et bombe sexuelle à la télévision. Norman Rajotte propose une grange québécoise traditionnelle affichant un panneau McDonald de mauvais goût. Alain Chagnon montre les clients d’une taverne réservée aux hommes pousser leur dernier hourra avant l’arrivée du féminisme.

L’exposition offre une vision curieusement déprimante du progrès, surtout lorsque l’on sait l’effervescence des années 1960, années de tous les possibles. (Au Québec, les cinéphiles disent en plaisantant que – question de fierté – tous les films devraient renfermer une séquence de Jackie Kennedy à Expo 67.) Mais disons que voir sa maison démolie pour une bretelle d’autoroute n’est pas tout à fait aussi glorieux que d’accueillir les Olympiques.

Beaucoup d’images expriment un sentiment d’urgence documentaire, comme si les photographes tentaient fiévreusement de figer quelque chose avant qu’il ne soit trop tard.  Mais ce ne sont pas des photos « documentaires » au sens que les photographes accordent à ce mot. Et c’est là que le concept de La photographie d'auteur au Québec devient intéressant.

L’exposition comprend trois types de photographie : la photographie d’auteur, qui trouve les images pour conforter une vision artistique préétablie ; le photojournalisme, qui s’efforce de saisir le « point de bascule » d’un événement ; et la photographie documentaire, qui veut présenter les choses avec objectivité, sans l’intervention du photographe.

Gabor Szilasi (né à Budapest en 1928), Chez les Houde, Lotbinière (1977, tirage 2011), épreuve à la gélatine argentique, 27,7 x 35,5 cm. MBAM. Don de Gabor Szilasi

L’art ne se laisse cependant pas si facilement catégoriser. Quel que soit le degré d’objectivité que peut atteindre un photographe documentaire, le résultat sera toujours en quelque sorte une image d’auteur. Les photos ne se prennent pas toutes seules. Derrière le choix du sujet et la manière de le représenter se cache forcément un auteur.

Toutes les images de l’exposition ont un son différent. Elles sont des visions d’un monde perdu – mais uniquement au sens littéral, concret du terme. Comme l’a noté William Faulkner en parlant de l’Amérique du Sud : au Québec, « le passé ne meurt jamais. Il n’est même pas passé. »

La photographie d'auteur au Québec – Une collection prend forme au Musée est  à l’affiche au Musée des beaux-arts de Montréal jusqu’au 10 novembre 2013.

 

 


Par Lisa Hunter| 07 octobre 2013
Catégories :  Correspondants

À propos de l’auteur(e)

Lisa Hunter

Lisa Hunter

Lisa Hunter est une scénariste et journaliste culturelle de Montréal. Son livre, The Intrepid Art Collector, a été publié par Three Rivers/Random House Canada.

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