Ironique et emblématique à Lethbridge

Par Becky Rynor le 08 mai 2014


Jeff Thomas, Richard Poafpybitty, Pink Panther [Richard Poafpybitty, Panthère rose], 1982, épreuve numérique au jet d’encre. Jeff Thomas, tous droits réservés

Deux musées de Lethbridge en Alberta accueillent ce printemps des expositions qui mettent en vedette de nombreux artistes canadiens de premier plan.

Sovereign Acts, à la Southern Alberta Art Gallery, jette un regard perçant sur une pratique historique : celle de membres des Premières nations interprétant, devant des publics coloniaux, des danses et cérémonies traditionnelles et autres rituels culturels. L’Anishnabée Wanda Nanibush, auteure, commissaire d’exposition et artiste des médias, a choisi pour l’exposition des œuvres de Rebecca Belmore, Robert Houle, Terrance Houle, Shelley Niro, Jeff Thomas, Lori Blondeau et Adrian Stimson parce que, selon elle, ces artistes autochtones partagent « un profond respect de leur propre peuple. » Elle ajoute qu’ils offrent aussi un large éventail des approches artistiques permettant de revenir sur l’histoire de la performance, des artistes, des acteurs et des ancêtres autochtones.

« Certaines pièces présentent un aspect vraiment ludique, dit-elle. Lori Blondeau et Adrian Stimson optent résolument pour l’esthétique campement. Ils abordent des sujets assez dévastateurs par le recours à la parodie et à l’humour. Jeff Thomas a voyagé et photographié des pow wows, mais il ne fait pas des images colonialistes du danseur dans toute sa tenue cérémonielle. Il le représente plutôt en train de revêtir son costume, ou de marcher, portant celui-ci en ville, bouleversant les idées reçues quant à l’appartenance. L’image remet la cérémonie dans le quotidien de la vie des gens. »

Bien que les interprètes autochtones aient perpétué des stéréotypes sur scène, Nanibush note que « dans leur vie, ces actions étaient en quelque sorte émancipatoires », assurant parfois la survie de danses et de pratiques interdites. Elle ajoute que les protagonistes y trouvaient un certaine indépendance économique et mobilité à une époque où de nombreux Autochtones avaient besoin de laissez-passer pour ne serait-ce que sortir des réserves.

Lori Blondeau, Betty Daybird’s Vision Quest [La quête de vision de Betty Daybird], 2010, épreuve numérique au jet d’encre. Lori Blondeau, tous droits réservés

« Certaines personnes voient l’utilisation de stéréotypes comme un processus de victimisation, mais, à mon avis, il est possible de les apprivoiser et d’en jouer de façon à augmenter la responsabilisation, souligne-t-elle. Une autre histoire de la performance émerge de ces spectacles d’Autochtones sur des scènes coloniales, qu’il s’agisse du Wild West Show ou de diverses prestations culturelles lors d’expositions universelles. L’histoire pourrait retenir qu’ils étaient des artistes ayant intégré le contexte de situation coloniale. On peut voir des artistes de performance contemporains faire la même chose. »

Par ailleurs, ce sont les voyages épiques et l’attrait durable d’un photographe canadien emblématique qui sont à l’affiche à l’Helen Christou Gallery de la University of Lethbridge. A Canadian Abroad: Photographs and Prints by Roloff Beny est fondée sur la série Odyssey: Mirror of the Mediterrean de Beny, encore jamais exposée.

Selon la conservatrice Jane Edmundson, Beny était l’un des premiers photographes canadiens à susciter l’intérêt, en grande partie grâce à la publication de plusieurs recueils de ses œuvres. « C’était l’un des premiers photographes canadiens dont le travail était diffusé en dehors des musées. Ma grand-mère n’aurait jamais mis les pieds dans un musée d’art, mais elle possédait un des livres de Beny. Je pense que ce dernier s’est démarqué du fait même de cette reproduction de ses œuvres, ainsi rendues accessibles à des personnes qui ne seraient pas allées les voir dans un musée, ou qui n’auraient pas eu les moyens de voyager là où il se rendait. »

Beny a commencé à peindre et à faire de la photographie dès son enfance à Medicine Hat, en Alberta, et, à 15 ans, a présenté sa première exposition d’aquarelles. Après des études en beaux-arts à la University of Toronto, au Banff Centre for Continuing Learning et à la University of Iowa, il a surtout fait de la peinture et de la gravure, mais est rapidement revenu à la photographie.

Roloff Beny, Autoportrait, sans date. Collection d’œuvres d’art de la University of Lethbridge, legs de l’artiste, 1984

Après sa première exposition à Londres en 1955, Beny a entrepris des tournées et présenté ses œuvres un peu partout. Il a réalisé plus d’une douzaine de beaux livres aux illustrations magnifiques représentant des lieux exotiques. La collection permanente du Musée des beaux-arts du Canada (MBAC) compte 69 photographies de Beny.

« Beny est à mes yeux un personnage très intéressant, affirme Edmundson. Je le vois comme un touriste du XVIIIe siècle et du début du XIXe en route pour le Grand Tour. Quand vous veniez d’une famille aisée, vous deviez visiter les principales églises et les musées importants, voir les œuvres d’art et vous rendre dans les hauts lieux culturels de l’Europe occidentale. Les photographies de la série Odyssey proviennent toutes de la région de la Méditerranée, et présentent des parallèles intéressants avec ce concept de voyageurs de toute l’Europe venant explorer les trésors de l’Antiquité, du Moyen-Âge et de la Renaissance. »

Beny a été fait officier de l’Ordre du Canada en 1972. Il s’est installé à Rome, où il est décédé en 1984.

Sovereign Acts est présentée à la Southern Alberta Art Gallery à Lethbridge jusqu’au 15 juin 2014. A Canadian Abroad: Photographs and Prints by Roloff Beny est à l’affiche à la Helen Christou Gallery de la University of Lethbridge du 23 mai au 4 juillet 2014.  


Par Becky Rynor| 08 mai 2014
Catégories :  Correspondants

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Basée à Ottawa, Becky Rynor est journaliste et rédactrice en chef.

 

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