L’Amérique de Walker Evans

Par Stephen Dale le 17 mai 2017


Walker Evans, Allie Mae Burroughs, Wife of a Cotton Sharecropper, Hale County, Alabama [Allie Mae Burroughs, femme d’un métayer cultivant le coton, comté de Hale, Alabama], 1936, épreuve à la gélatine argentique, collection de Pier 24 Photography, San Francisco. © Walker Evans Archive, The Metropolitan Museum of Art, New York

Malgré la priorité presque absolue que le photographe documentariste d’avant-garde Walker Evans a accordée à la culture américaine, la grande rétrospective de son œuvre organisée par le Centre Pompidou, à Paris, représente curieusement une sorte de retour aux sources.

Un retour qu’explique l’empreinte durable d’un séjour en France effectué par Evans en 1926–1927 pour s’immerger dans la littérature et la culture française. Comme le rappelle en entrevue à Magazine MBAC Clément Chéroux, commissaire de l’exposition, Evans a déclaré vers la fin de sa vie que Baudelaire et Flaubert avaient fait partie des figures qui l’avaient le plus influencé : « Baudelaire pour ses sujets et Flaubert pour sa méthode ». Lecteur vorace par définition, Evans tenait à donner une structure littéraire à son travail de photographe.

Toutefois l’influence française la plus directe ne s’est fait sentir qu’une fois de retour à New York, lorsqu’Evans a découvert le travail d’Eugène Atget. « Evans voulait faire avec l’Amérique ce qu’Atget avait fait avec Paris, explique le commissaire. Tout comme Atget avait photographié la spécificité parisienne, Evans a photographié la spécificité américaine. »


Walker Evans, Subway Portrait [Portrait dans le métro], 1938–1941, épreuve à la gélatine argentique, collection du J. Paul Getty Museum, Los Angeles. © Walker Evans Archive, The Metropolitan Museum of Art, New York

L’exposition du Centre Pompidou documente abondamment cet attachement de 50 ans à une approche dite vernaculaire — autrement dit, la volonté d’Evans de saisir les objets et les moments du quotidien. Elle réunit plus de 300 clichés qui retracent l’évolution du photographe entre la fin des années 1920 et le début des années 1970. De ce total, une vingtaine sont des prêts du Musée des beaux-arts du Canada qui a acquis près de 400 clichés en 1975, après la mort d’Evans.

La carrière professionnelle d’Evans a véritablement pris son essor lorsque celui-ci a accepté la commande de la Farm Security Administration (FSA), un service du gouvernement américain, de photographier les vies moroses des métayers et des pauvres des régions rurales pendant la Grande Dépression. Bien que le but immédiat de l’exercice ait été politique —cultiver le soutien aux programmes de bien-être social du « New Deal » du président Roosevelt—, Evans a toujours apporté une vision indépendante à sa tâche, créant des œuvres-choc qui ont conservé tout leur mordant.


Walker Evans, Family Snapshots in Frank Tengle’s Home, Hale County Alabama [Photos de famille chez Frank Tengle, comté de Hale, Alabama] (juillet-août 1936, tiré en avril 1969), épreuve à la gélatine argentique, 20,2 x 25,2 cm; image: 19,1 x 24,1 cm. Musée des beaux-arts du Canada (nº 21720). © Walker Evans Archive, Metropolitan Museum of Art


Clément Chéroux présente une photo extrêmement poignante de cette époque, Family Snapshots in Frank Tengle’s Home, Hale County Alabama [Photos de famille chez Frank Tengle, comté de Hale, Alabama] (1936), qui représente pour lui un prêt bien particulier du Musée des beaux-arts du Canada. Accompagnée d’un un essai de James Agee portant sur trois familles de métayers, l’image figure dans un célèbre livre réalisé en collaboration par l’écrivain James Agee et par Evans, Louons maintenant les grands hommes. Le contraste entre les portraits de famille et les conditions éprouvantes exprime toute la compassion de ceux qui doivent affronter des situations désespérées.

Plus tard, devenu photographe pour la revue Fortune (non sans attirer en même temps l’attention de plusieurs institutions artistiques, dont le Museum of Modern Art), Evans a adopté une approche moins ouvertement politique et plus centrée sur les détails de la vie courante américain : panneaux d’affichage, signalisation, publicités, bâtiments et autres éléments éphémères du quotidien. Il a aussi documenté des scènes urbaines et photographié clandestinement des passagers du métro de New York, souvent perdus dans leurs pensées, à l’aide d’un appareil caché dans son manteau. À la fin de sa carrière, dans les années 1970, Evans a adopté le nouveau Polaroid SX-70 pour poursuivre ce même objectif.


Walker Evans, Floyd and Lucille Burroughs, Hale County, Alabama [Floyd et Lucille Burroughs, comté de Hale, Alabama], 1936, épreuve à la gélatine argentique, collection du J. Paul Getty Museum, Los Angeles. © Walker Evans Archive, The Metropolitan Museum of Art, New York

Selon Ann Thomas, coordonnatrice du prêt Evans et conservatrice de la photographie au Musée des beaux-arts du Canada, le portrait cumulatif de l’Amérique réalisé par Evans à la suite de son travail pour la FSA pourrait se comparer à l’odyssée du romancier beatnik Jack Kerouac, Sur la route. Si Evans a collectionné des images d’anciennes demeures de l’époque victorienne de Boston et d’architectures du sud d’avant la guerre qui incarnaient un ancien ordre terrien en rapide disparition, il a aussi révélé l’émergence d’une nouvelle culture effervescente, toujours en mouvement.

« Je crois qu’Evans anticipe cette image de l’Amérique, dit Thomas à Magazine MBAC. L’essence est importante. La voiture est importante. Le train est important. Les rames de métro sont pleines. L’agitation est à son comble. Les gens vont toujours quelque part. En même temps, c’est très commercial. Il y a des panneaux, de la signalisation. On annonce des produits, on fabrique des produits. On fait de l’argent. C’est l’Amérique. »

Evans a durablement inspiré plusieurs générations de photographes au sens où, selon Thomas, « il leur a permis de voir des choses ordinaires, banales, quotidiennes, et de découvrir leur intérêt. Il leur a permis de travailler sans respecter l’idée que l’on se faisait de la légitimité des thèmes artistiques. »


Walker Evans, Roadside Stand Near Birmingham/Roadside Store Between Tuscaloosa and Greensboro, Alabama [Éventaire en bord de route près de Birmingham/Magasin en bord de route entre Tuscaloosa et Greensboro, Alabama], 1936, épreuve à la gélatine argentique, collection du J. Paul Getty Museum, Los Angeles. © Walker Evans Archive, The Metropolitan Museum of Art, New York

De plus, Evans a été un artiste discipliné qui a été important pour « le vocabulaire formel de la photographie qu’il utilisait », poursuit Thomas. « Son vocabulaire a influencé la façon dont la nouvelle génération de photographes allait envisager ses sujets et la façon elle pouvait composer ses images. Par exemple, les photos architecturales d’Evans présentent parfois deux images d’un même objet, mais il a très légèrement repositionné son appareil et pour l’une d’entre elles. Il recherche donc une certaine modulation dans ses photos. »

Cette composition soigneuse, ajoute-t-elle, exprime aussi sa vision de la photographie en tant que moyen d’expression littéraire : « Il a une façon bien à lui de décrypter les images. C’était un homme d’une grande culture, et je pense qu’il ‟écrivait ses imagesʺ ».

Walker Evans est à l’affiche jusqu’au 14 août 2017 au Centre national d’art et de culture Georges Pompidou, à Paris. L’exposition sera ensuite présentée du 30 septembre 2017 au 4 février 2018 au Museum of Modern Art de San Francisco. Les fans de photo qui visiteront Ottawa au printemps et à l’été à Ottawa ne voudront pas manquer deux expositions du Musée des beaux-arts du Canada : La photographie au Canada, 1960–2000, à l’affiche jusqu’au 17 septembre 2017, et PhotoLab 2 : Quand les femmes prennent l’art au mot, à l’affiche jusqu’au 10 septembre 2017.


Par Stephen Dale| 17 mai 2017
Catégories :  Correspondants

À propos de l’auteur(e)

Stephen Dale

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Le dernier livre de l’auteur ottavien Stephen Dale s’intitule Noble Illusions: Young Canada Goes to War [Nobles illusions. Young Canada, sur le chemin de la guerre], Fernwood Books, 2014.

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