L’art à la plage

Par Lisa Hunter le 26 août 2013

 

April Gornik, Light Before Heat [Lumière avant la canicule], 1983, huile sur lin, 167,5 x 335,3 cm. Parrish Art Museum, Southampton, État de New York, don de Jeanette Sarkisian Wagner

Le Parrish Art Museum est certainement le musée régional le plus chanceux en Amérique.

Les Hamptons, comme la Côte d’Azur, comptent parmi leurs résidants un nombre disproportionné d’artistes influents. Avant même que l’impressionniste William Merritt Chase n’attire les peintres dans les années 1890, les Hamptons ont déjà tout pour séduire les créateurs : un cadre inspirant, d’autres artistes et de riches mécènes. C’est ainsi qu’ils vont devenir une colonie artistique pour des générations. Ici, un musée peut collectionner principalement les œuvres locales et se retrouver néanmoins avec un bottin mondain de l’art américain.

Le Parrish assume pleinement son statut régional. Jusqu’à son architecture qui rappelle un hangar à pommes de terre traditionnel des Hamptons. Et pourtant, grâce à l’influence exercée par la région, sa collection a une tout autre dimension.

Par hasard, j’ai visité le musée « à rebours », en commençant à la toute fin par l’exposition American Views: Artists at Home and Abroad. Le personnage incontournable ici est William Merritt Chase (le Musée possède la plus vaste collection publique de ses œuvres au monde). Le maître a été formé en Europe, comme à l’époque la plupart des gens qui comptaient dans le milieu des arts. Chase est quelqu’un de très engagé : il fonde la Parsons School of Design à New York (encore probablement aujourd’hui l’école d’art la plus en vue en Amérique) et crée la première colonie artistique des Hamptons quand des admirateurs locaux lui demandent de diriger la Shinnecock Hills Summer School of Art.

 

William Merritt Chase, The Bayberry Bush (Chase homestead in Shinnecock Hills) [Le buisson de myrique (maison de Chase à Shinnecock Hills)], [vers 1895], huile sur toile, 64,8 x 83,8 cm. Parrish Art Museum, Southampton, État de New York, don de Mme Robert Malcolm Littlejohn, collection Littlejohn

Shinnecock est alors le lieu de rendez-vous des impressionnistes, la première école en Amérique consacrée à la peinture en plein air. Et quel endroit formidable Southampton doit être alors pour peindre en extérieur ! Les toiles de Chase illustrant les plaisirs balnéaires estivaux sont une pure merveille.

Et il est pourtant loin d’être connu de tous. Celle qui m’accompagne dans cette visite du musée, une New-Yorkaise raffinée ayant un doctorat, avoue : « J’ignorais même qu’il existait des impressionnistes américains ».

Elle n’est pas seule. Jusqu’à la moitié (ou même la fin) du XXe siècle, les États-Unis sont affligés d’une « gêne culturelle » particulière, un complexe d’infériorité qui conduit les Américains, même les plus patriotes, à croire que les artistes européens sont par nature supérieurs. Des danseuses de ballet russifient leur nom, estimant que « Tatiana » sonne plus élégant que « Betty Lou ». Les peintres américains essaient de « vendre » leur formation européenne. Naturellement, plus vous vous définissez en termes d’une autre culture, « meilleure », plus vous avez tendance à traiter la vôtre avec mépris.

C’est ainsi que débute l’histoire de l’art dans les Hamptons, le regard tourné par-delà l’Atlantique. Mais la visite du Parrish Art Museum dévoile un aspect intéressant : sa collection permanente raconte, sans doute involontairement, le cheminement qui a permis aux États-Unis de gagner l’estime de soi sur le plan artistique.

 

Billy Sullivan, Max, Sam and Edo [Max, Sam et Edo], 2011, huile sur lin, 182,9 x 259 cm. Parrish Art Museum, acquis avec des fonds provenant du Parrish Art Museum Collector’s Circle et don partiel de l’artiste, 2012.2

La rivalité des années 1940 entre Jackson Pollock et Willem de Kooning est encore bien présente dans les mémoires des habitants des Hamptons (le jour de ma visite, des commissaires installaient une exposition consacrée à Pollock juste en face d’une salle où trône une peinture de de Kooning). Les deux peintres ont vécu et travaillé dans les Hamptons, et on ne saurait trop souligner l’importance symbolique de la compétition qui les oppose. C’est le cowboy du Wyoming contre l’héritier de Vermeer, face à face, sur un pied d’égalité. On peut avancer que le succès de Pollock dans son propre pays va aider l’Amérique à surmonter sa gêne culturelle.

Et les artistes des Hamptons qui lui succèdent ne regardent certainement plus vers l’Europe, mais à travers leurs propres fenêtres.

Sans surprise, le Parrish Art Museum possède une vaste et superbe collection de paysages. Les murs regorgent d’évocations de plages, de marais et de maisons de style Domestic Revival américain. Depuis plus de 100 ans maintenant, des artistes de renom occupent la région. Et si vous la visitez, vous ne pourrez sans doute pas vous empêcher de vouloir la peindre, vous non plus.

American Views: Artists at Home and Abroad est une exposition qui continue au Parrish Art Museum, Southampton, État de New York


Par Lisa Hunter| 26 août 2013
Catégories :  Correspondants

À propos de l’auteur(e)

Lisa Hunter

Lisa Hunter

Lisa Hunter est une scénariste et journaliste culturelle de Montréal. Son livre, The Intrepid Art Collector, a été publié par Three Rivers/Random House Canada.

Partagez cette page

Ajouter un commentaire

Commentaire

HTML autorisé : <b>, <i>, <u>

Commentaires

© 2013 Le Musée des beaux-arts du Canada. Tous droits réservés.

 2014