La citadelle secrète de Graeme Patterson. Amitiés enfantines : de l’allégresse au chagrin

Par Lizzy Hill le 17 mars 2014

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Graeme Patterson, Player Piano Waltz [La valse du piano mécanique] (détail), 2013, haut. : 2,13 m; largeur :  1,52 m; longueur : 1,22 m, piano mécanique en fonction, bois, matériaux mixtes, éléments audio/vidéo. © Graeme Patterson

Un bison vêtu d’un blazer bleu flamboyant enchaîne les huit à une vitesse prodigieuse en fauteuil roulant. Derrière lui, un couguar en veste orange vif, le regard fixe évoquant celui d’un chaton prêt à bondir, défie d’un air espiègle le visiteur de bouger le premier. Puis un tourbillon emporte soudain ce duo anthropomorphe. Cette scène finale de l’animation image par image créée par Graeme Patterson et projetée sur un mur de l’Art Gallery of Nova Scotia, à Halifax, fait partie de la toute dernière exposition personnelle de l’artiste, Secret Citadel [Citadelle secrète]. Entrer dans le monde soigneusement construit de Graeme Patterson, c’est un peu s’aventurer dans un vortex tourbillonnant, du genre de ceux qui jouent en boucle des souvenirs choisis du périple menant de l’enfance à l’âge adulte.  

L’exposition analyse aussi bien ce que nous perdons au seuil de l’âge adulte que les vies compliquées et les relations interpersonnelles propres à l’enfance. Le récit qu’elle propose tourne autour de la notion voulant que les liens sociaux se fragmentent de plus en plus en arrivant à l’âge adulte. Dans un entretien avec Magazine MBAC, l’artiste affirme que « les enfants n’ont aucun mal à exprimer leur amour pour un ami ». Pour les adultes en revanche, « surtout les hommes », la tendance est plutôt de « prétendre que ça n’a pas d’importance ».

Secret Citadel entremêle les faits et la fiction et fonctionne comme une sorte d’étude de cas, retraçant l’évolution d’une profonde amitié entre deux hommes – de ses débuts, dès l’enfance, à son effondrement, à l’âge adulte. Patterson a fouillé son passé pour reconstruire le roman de sa relation avec un grand ami d’enfance qu’il a perdu de vue à l’âge adulte, créant avec soin des maquettes miniature des lieux où leur amitié s’est épanouie. Ce n’est pas la première fois qu’il recrée et réinterprète de manière sélective des fragments de sa mémoire. Monkey and Deer [Le cerf et le singe] et L’élévateur de grain, deux œuvres de la collection du MBAC, proposent par exemple un portrait ré-imaginé de la ferme familiale et de la petite ville de Woodrow, en Saskatchewan.

Graeme Patterson, Camp Wakonda (détail), 2013, haut. : 1,82 m; largeur :  3,05 m; longueur : 2,13 m, bois, tissu, matériaux mixtes, éléments audio/vidéo. © Graeme Patterson

The Mountain [La montagne], une installation qui a aussi fait partie de l’exposition présentée par le Mass MoCA en 2013, Oh Canada, met en scène des enfants qui incarnent des personnages-mascottes imaginaires : un couguar et un bison (les avatars adoptés par l’artiste et son ami lorsqu’ils jouaient ensemble). La montagne est devenue lieu de liberté créative et de collaboration.

Dans Grudge Match [Match revanche], les deux amis ont perdu leur forme animale et leur relation n’existe qu’à travers un sport organisé. Nous fouillons du regard une reconstitution à l’échelle d’un gymnase miniature créé par l’artiste qui contient tous ses éléments habituels – du ring de boxe au vestiaire crasseux –, ainsi que deux lutteurs prêts à en découdre. Le gymnase apparait comme une sorte de temple moderne : un lieu propice à l’apparition de liens personnels à l’âge difficile de l’adolescence. Le fait que le sport soit l’une des rares activités où les hommes nord-américains ont de tout temps été encouragés à déployer leur sensibilité et leurs émotions a influencé Graeme Patterson : « Les joueurs de football ont le droit de s’agenouiller et de prier pour un camarade qui est tombé ou autre, de verser une larme et de se serrer mutuellement dans leurs bras. » 

Les scènes de Graeme Patterson liées à l’âge adulte représentent des buveurs solitaires dans une maquette de bar insérée au-dessus d’un piano mécanique. L’installation Player Piano Waltz [La valse du piano mécanique], qu’il décrit comme le « tombeau » d’une amitié disparue entre ses deux sujets, est une critique intense du manque généralisé d’espaces de création sociale dans une société adulte. Fini le temps où l’on jouait dans la forêt avec ses amis. À la place, nous glissons une pièce de monnaie dans un piano et des clés fantomatiques produisent une mélodie obsédante qui rappelle l’image mélancolique d’adultes assis dans des bars, prêts à payer pour se souvenir de leur jeunesse.

« On se retrouve tous dans les bars, et il y a une distance entre la majorité d’entre nous, note Graeme Patterson. On ne partage pas vraiment notre besoin d’être ensemble, du moins c’est mon impression. » 

Secret Citadel [Citadelle secrète] est à l’Art Gallery of Nova Scotia jusqu’au 30 mai 2014.


Par Lizzy Hill| 17 mars 2014
Catégories :  Correspondants

À propos de l’auteur(e)

Lizzy Hill

Lizzy Hill

Auteure dont les textes sont publiés à l’échelle internationale, Lizzy Hill est correspondante d’Akimbo à Halifax et rédactrice en chef de Visual Arts News, seul magazine du Canada atlantique à traiter en particulier du travail d’artistes en arts visuels.

 

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