Le punk au Met

Par Lisa Hunter le 02 juillet 2013

 

D.I.Y.: Graffiti & Agitprop [Faites-le vous-même : graffiti et agit-prop]. Image © The Metropolitan Museum of Art

Le punk au Met, c’est une star du rock faite chevalier. La révolte des enfants terribles devenue propre et respectable. Les styles mode de Sid Vicious jumelés à ceux de Karl Lagerfeld pour Chanel. Une expérience à la fois hilarante et déconcertante, surtout pour ceux qui ont atteint la majorité à la fin des années 1970 ou au début des années 1980.

Punk: Chaos to Couture [Du chaos à la couture] examine comment les créateurs de mode continuent, même 30 ans après l’apogée du punk, à exploiter cette allure rebelle emblématique. Les photos et les vêtements d’époque sont associés aux tenues griffées qu’ils ont inspirées. Les jupes déchirées et les robes graffitées côtoient les vêtements créés à partir d’objets trouvés et les tenues bondages – le tout avec force clous et épingles de sûreté.

Si certains ensembles de l’exposition ont été composés par des ados en colère et d’autres par des noms tels que Rodarte, Helmut Lang, Junya Watanabe ou Comme des Garçons, tous ont un point commun : ils ont été faits à la main. C’est la revanche du do it yourself [DIY ou « faites-le-vous-même »] sur le sur mesure. Et bien que ces jumelages soient intellectuellement fascinants, comment ne pas sentir l’ironie dans ce rejet de la mode transformé en haute couture ?

À l’époque, les artistes punk n’avait pas honte de relever le défi du Met qui laissait chacun libre de fixer ses droits d’entrée en tendant un sou noir. Les dames de la Cinquième Avenue levaient les yeux au ciel. Comment auraient-elles pu croire que leurs filles se mettraient un jour sur leur trente-et-un pour participer à un gala en l’honneur de ces rustres ? Peut-on mieux faire baver le bourgeois qu’en créant des tenues haute couture avec des sacs poubelle ?

L’exposition joue d’entrée de jeu la carte de la provocation en recréant les toilettes couvertes de graffitis du légendaire CBGB de New York – un club qui, comme le sait sûrement le rusé commissaire, est aujourd’hui une boutique John Varvatos. Située six kilomètres plus loin vers le centre-ville, celle-ci conserve d’ailleurs avec un soin archivistique le graffiti punk-ado original du club à côté de ses blousons de cuir à 2 000 $.

 

 

Facsimile of CBGB bathroom [Fac-similé des toilettes du CBGB], New York, 1975. Image © The Metropolitan Museum of Art

Après tout, peut-être que la couture néo-punk de Galliano et de Versace s’inscrit simplement dans l’esprit du temps. Même l’icône punk Vivienne Westwood vend aujourd’hui des coussins à l’image du drapeau britannique à 600 $. Le Met est suffisamment futé pour voir que le punk a pris du galon.

Mais comment le punk (et surtout lui !) a-t-il récupéré par les marques de luxe ?

New York n’a toujours pas surmonté sa nostalgie de cette époque. Si les punks anglais étaient des nihilistes furieux contre Thatcher, ceux de New York évoquaient plus des enfants dissipés qui attendaient que le professeur ait le dos tourné. Ils dessinaient littéralement sur les murs. Ils s’amusaient.

Punk explore le lien entre la musique punk et la mode, mais la liberté du DIY s’était propagée à l’art à la fin des années 1970. À cette époque, personne n’avait besoin de l’imprimatur d’une école d’art, d’une maison de disques ou des studios de Hollywood pour peindre, écrire, prendre des photos, créer un groupe de musique, filmer en Super 8 ou faire des robes à partir de papier bulle. Tout était possible. Et chacun avait le temps de faire de l’art car New York n’était pas une ville chère. On pouvait survivre en travaillant à mi-temps. (La poussière et le danger éloignaient tous ceux qui écoutaient leurs parents.)

Qui pouvait prendre au sérieux une telle scène artistique ? Cet univers était trop lié au punk rock et aux boites de nuit avec son kitsch des années 1950 et ses parties nocturnes de golf miniature. En fait, les vrais artistes n’écoutaient sûrement pas les B-52s. Mais peut-être était-ce à cela que ressemblait Paris dans les années 1920 : une bande de gamins ivres et surexcités qui empêchaient les voisins de dormir.

Au milieu des années 1980, la messe était dite. Devenus adultes, les gardiens du punk roulaient en limousine au centre-ville et classaient tout le monde en Mozart ou en Salieri, perdant. Impossible tout d’un coup d’arracher des murs du métro un dessin souillé d’œufs de coquerelles de Keith Haring. Basquiat n’était plus simplement le type sympa qui dessinait des graffitis sous le pseudo de SAMO. Rien de mieux pour tuer l’esprit du DIY que de voir la tête de ses concurrents en couverture du New York Magazine. 

La plupart des ex-punks décriraient la suite de simple passage à l’âge adulte. La récession a pris fin et de vrais emplois ont permis de sortir de la pauvreté et de la bohème des communautés sommaires et des soirées chips. À l’époque, ce changement était sans doute plus vu comme une aubaine que comme une capitulation. Et les voici maintenant, 30 ans plus tard, à faire la queue pour acheter un torchon Sex Pistols alors qu’ils n’ont même pas aimé ce groupe.

            

Haut : D.I.Y.: Hardware [Faites-le vous-même : éléments métalliques]. Gauche : Zandra Rhodes (Britannique, née en 1940), robe de mariée, printemps/été 1977. Avec la permission de Zandra Rhodes. Droite : Zandra Rhodes, robe, printemps/été 1977. Avec la permission de Zandra Rhodes. Image © The Metropolitan Museum of Art / Bas : D.I.Y.: Hardware [Faites-le vous-même : éléments métalliques]. Gauche : Gianni Versace (Italien, 1946–1997), robe, printemps/été 1994. Avec la permission de Gianni Versace. Droite : Gianni Versace, robe, printemps/été 1994. Avec la permission de Gianni Versace. Image © The Metropolitan Museum of Art

Comme l’illustre l’exposition Punk, les créateurs de mode ne sont que trop heureux de se complaire dans la nostalgie, et peut-être la ressentent-ils eux-mêmes. Dans ces professions, il faut savoir s’allier avec des diables en Prada. Quel plaisir de jouer dans le bac à sable punk, de faire des robes avec des épingles de sûreté – de se faire croire que l’on est tout aussi capables d’envoyer promener le monde entier !

L’esprit punk, c’est la liberté. Voilà pourquoi nous le voulons tous.

Punk: Chaos to Couture est à l'affiche à The Costume Institute, Metropolitan Museum of Art, jusqu'au 14 août 2013 


Par Lisa Hunter| 02 juillet 2013
Catégories :  Correspondants

À propos de l’auteur(e)

Lisa Hunter

Lisa Hunter

Lisa Hunter est une scénariste et journaliste culturelle de Montréal. Son livre, The Intrepid Art Collector, a été publié par Three Rivers/Random House Canada.

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