Les rêves éveillés de Freeman Patterson. Saisir l’éphémère

Par Lizzy Hill le 09 décembre 2013

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Freeman Patterson, Magritte, Elisabethbaai, Namibie, 1996. Photographie sur papier aquarelle. Collection privée. Photo avec l'autorisation des éditions Goose Lane. © Freeman Patterson

Beaucoup ne prêteraient pas attention à un tas de feuilles, d’herbes et de neige; pourtant, cette scène du quotidien provoque une expérience quasi extracorporelle chez le photographe néo-brunswickois Freeman Patterson. « J’ai été fasciné au plus haut point par les feuilles, l’herbe et la neige dans le champ à côté de chez moi », s’est-il confié à Magazine MBAC dans une récente entrevue. « Je me suis tout simplement abandonné, et je me suis senti décoller de plus en plus au fur et à mesure que je photographiais. » L’expérience a été si enivrante qu’il se souvient avoir dû « [s]’asseoir et [s]’être dit : oh, que se passe-t-il ? »

Patterson ne s’arrête pas au fait qu’un tel sujet passerait souvent pour « très ennuyeux ». Aborder la nature avec un sentiment d’émerveillement et de respect est une seconde nature pour l’artiste, comme l’illustrent les 12 photographies qui figurent dans la collection du Musée des beaux-arts du Canada (MBAC), ainsi que dans l’importante rétrospective Place à la création, à l’affiche à la Galerie d’art Beaverbrook à Fredericton, au Nouveau-Brunswick, jusqu’au 12 janvier 2014.

L’exposition, organisée par le conservateur invité Tom Smart, regroupe des photographies de 1966 à aujourd’hui; celles-ci, qu’elles montrent des topographies luxuriantes ou des gros plans très détaillés du monde qui nous entoure, captent des moments à un point de rupture.

Comme Smart l’explique, l’exposition « cadre dans un cheminement religieux qui cherche dans la photographie un mode de transmission et un vocabulaire qui transcendent la réalité de notre monde, ce qu’il transmet par son iconographie unique, son intuition et un constant désir d’approfondissement. » Il ajoute que, pour l’artiste, titulaire d’une maîtrise en théologie du Union Theological Seminary de la Columbia University, cette « quête de sens l’a mené à chercher différents modes d’apprentissage et à former un environnement de pensée à plusieurs facettes ». Si Patterson est effectivement à la recherche d’un sens spirituel, il utilise aussi des processus surréalistes, comme l’automatisme, laissant les symboles se révéler à lui de manière organique, comme ils le feraient en songe pour un dormeur.

Patterson a, au bout du compte, réalisé, en observant les feuilles, les herbes et la neige, qu’un symbole l’avait trouvé, lui. « Je vois une relation très forte entre les symboles qu’utilisent des artistes différents travaillant avec des techniques différentes : des symboles qu’ils invitent consciemment ou non dans leur œuvre, et le même type de symboles qui peuplent nos rêves », a-t-il confié à Magazine MBAC. Pour lui, la matière organique qui l’a tellement subjugué dans le champ proche de chez lui symbolisait le concept d’intégration. « Plus je le regardais, plus je réalisais que ce qui me fascinait dans ce champ était la texture. Elle était incroyablement intégrée. Je crois que, en prenant de l’âge, l’un de nos principaux défis dans la vie est de faire la somme de toutes nos expériences, en d’autres mots, de devenir des personnes mieux intégrées. Et au moment où cela m’a frappé l’esprit, j’ai réagi en poussant un “Aha !” »

Plutôt que de se contenter de documenter le monde autour de lui, il permet aux symboles cachés de faire surface, chaque photographie étant liée à des éléments de sa psyché et suscitant des émotions chez le public. En souvenir de ma mère, qui figure dans la rétrospective, montre un enchevêtrement diaphane d’hostas en pleine décomposition, leurs feuilles s’oxydant et se fondant lentement dans l’humus. Les hostas fanés « me rappellent toujours ma mère dans les derniers jours de son existence », écrit Patterson sur son site Web. « Ce doit être la beauté de leurs nuances blêmes : blanc, beige crème, gris, avec quelques touches de bleu. Ce doit être leur fragilité. Ce doit être les tiges tendues comme des bras, les feuilles comme des mains, attendant qu’on vienne les chercher. »

Dans son étude de la nature, il explore un cycle universel de la mort et de la renaissance, et s’intéresse depuis longtemps à l’éphémère dans notre monde. Une photographie d’un oiseau mort gisant, comme par accident, dans une poêle noire comme de la suie, prise en Patagonie en 1988 et intitulée La fin repoussée, brosse un portrait plus sombre du cycle de la mort, de la vie et de la consommation. Alors que Souvenirs, œuvre de 1966 prise dans sa maison à Shamper’s Bluff montrant des feuilles mortes dans une sombre embrasure de porte en bois, traite plutôt de la manière dont nous faisons face à la perte et au passage du temps en continuant à nous raccrocher à des moments déjà envolés. Ces deux œuvres font partie de la rétrospective, illustrant non seulement les préoccupations de l’artiste relatives au cycle de la vie, mais aussi sa virtuosité en tant que photographe.

La connexion intime de Patterson à la nature est en partie le résultat d’une enfance isolée. « J’y suis ancré parce que j’ai grandi à la campagne, dans une ferme du sud du Nouveau-Brunswick. J’ai été pendant plusieurs années le seul enfant de mon âge dans la communauté, et j’avais comme meilleurs amis les arbres, les oiseaux et le paysage même de la vallée du Bas-Saint-Jean. Tout ça m’a laissé une impression profonde qui m’a accompagné toute ma vie. »

Bien qu’il ait ses racines au Nouveau-Brunswick, Patterson a pris la liberté de parcourir le monde, trouvant son inspiration dans des paysages étranges et étrangers. Au cours des dernières années, il s’est souvent rendu sur la côte Atlantique de l’Afrique australe, où il anime des ateliers de photographie. « À la différence des provinces maritimes canadiennes, où la terre est couverte d’un tapis de végétation, là, en Afrique australe et dans le sud-ouest africain, le sol est nu, dit Patterson. Vous pouvez voir l’ossature de la terre, et ça me fascine énormément. »

Une série de photographies de Kohlmanskop (ville fantôme du sud de la Namibie, dans le désert du Namib) qui figuraient déjà dans l’exposition Odysseys, de 1996, contrastent ainsi avec l’essentiel de ses œuvres des Maritimes, aussi dans la rétrospective. Les images de Kohlmanskop renvoient à un sentiment irréel d’intemporalité et cartographient un nouveau terrain psychologique. À la différence des photographies des Maritimes, celles du désert du Namib confrontent les spectateurs à des pièces remplies de sable et abandonnées, qui semblent silencieuses et sans vie. « Quand je vais en Afrique australe, je ressens beaucoup plus le non-passage du temps, de l’éternité », ajoute Patterson. Pourtant, le sable accumulé dans les pièces abandonnées témoigne d’un lent écoulement du temps, qui semble s’étendre beaucoup plus loin que nos vies quotidiennes.

Saisir ce flot est à la base même de l’œuvre de Patterson : « La créativité repose entièrement sur le changement. Quand les choses sont trop ordonnées, elles deviennent statiques et rien ne se passe, affirme-t-il. Je suis fasciné par la différence dans l’aspect d’une feuille entre hier et aujourd’hui. »

Freeman Patterson. Place à la création est à l’affiche à la Galerie d’art Beaverbrook à Fredericton, au Nouveau-Brunswick jusqu’au 12 janvier 2014. Pour de plus amples renseignements, cliquez ici. Les éditions Goose Lane et la Galerie d’art Beaverbrook publient un ouvrage de référence (en anglais) qui accompagne l’exposition.


Par Lizzy Hill| 09 décembre 2013
Catégories :  Correspondants

À propos de l’auteur(e)

Lizzy Hill

Lizzy Hill

Auteure dont les textes sont publiés à l’échelle internationale, Lizzy Hill est correspondante d’Akimbo à Halifax et rédactrice en chef de Visual Arts News, seul magazine du Canada atlantique à traiter en particulier du travail d’artistes en arts visuels.

 

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