Les transformations du piano

Par Nancy Tousley le 23 juillet 2013

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Charles Stankievech, Una Nota Sola (Asylum Session for Scelsi) [2007], vidéo HD avec son, 1 h en boucle. Avec la permission de Charles Stankievech. Photo : C. Stankievech

Ta ta ta TAM, ta ta ta TAM ! Le piano droit ou à queue, populaire instrument à clavier de la famille des cordes, a été un symbole de classe, de culture et de statut social jusque tard dans le XXe siècle. Des pianos à queue noirs et luisants agrémentaient les salons de l’aristocratie et des nantis ; des pianos droits trouvaient leur place dans les salles de séjour des familles des classes moyennes qui aspiraient à la culture et engageaient des professeurs de piano pour leurs enfants. Le piano était à la fois le cœur de la vie sociale de la maison et l’un des pivots des divertissements publics. Ses 52 touches blanches et 36 touches noires ont déployé au fil du temps toute leur flexibilité et donné naissance, selon les musiciens, à des musiques de toutes sortes – de la plus classique à des chansonnettes de bal populaire en passant par des balades et des mélodies, sans oublier le boogie-woogie, le blues et le jazz ou encore les hymnes rock ou les compositions avant-gardistes. Au XXe siècle, le piano était omniprésent et faisait partie intégrante de la vie culturelle. Dans les années 1940, le compositeur-pianiste classique en était arrivé à incarner l’image romantique du génie artistique en proie aux plus vifs tourments. Et la tendance se maintient : depuis, plus de 50 films, de Cinq pièces faciles à Great Balls of Fire et à La leçon de piano, ont mis en vedette des pianistes et des pianos. 

Aujourd’hui pourtant, c’est le piano lui-même qui subit tourments, sévices et transformations. Au vernissage de l’exposition The Piano, à l’affiche à l’Art Gallery of Alberta (AGA) jusqu’au 18 août, le musicien Nic 7, membre du groupe électro-dance-punk d’Edmonton Shout Out Out Out Out, a rejoué la performance créée en 1962 par George Maciunas, Piano Piece #13 (for Nam June Paik). Pendant 30 minutes, il a cloué chacune des 88 touches du piano, en commençant par les blanches, détruisant bruyamment l’instrument et envoyant voler en éclats ses fragments d’ivoire et d’ébène tout en le réduisant efficacement au silence. Comme l’a appris le jeune artiste visiblement fatigué, la destruction d’un piano à l’aide de clous et d’un marteau est un travail pénible, qui produit un vocabulaire sonore différent.

Organisée par les commissaires Catherine Crowston et Barbara Fischer, l’exposition de l’AGA réunit notamment les photos de Pete Moore de George Maciunas performing his Piano Piece No. 13 (aka Carpenter’s Piano Piece), Fluxhall, 359 Canal Street, N.Y. [hammer down] (9 mai 1964). Vingt-cinq ans plus tard ou presque, Gordon Monahan prit l’initiative de louer un hélicoptère pour transporter un piano droit au sommet de Gibbet Hill, une colline près du port de St. John’s (Terre-Neuve), et le faire ensuite basculer du haut de la falaise. Cette expérience, Piano Airlift (1988-2006), nous est présentée dans une vidéo qui combine deux transports aériens de pianos distincts conçus pour tester la capacité de la nature et du piano à produire des sons « éoliens » uniquement sous l’action du vent. Une composition synchronisée « joue » sur un piano, dans la salle, pendant que défile la vidéo.

Comme le démontre amplement The Piano, les artistes sont fascinés par le piano en tant que machine, instrument et objet, de même que par ses sonorités et ses mécanismes sonores, par sa structure et son statut de symbole de la « grande » culture. Être témoin de la destruction d’un piano est une expérience à la fois consternante et palpitante. Depuis les années 1960, les artistes qui se sont intéressés au piano ont entre autres remis en question les modèles culturels que le clavier en est venu à représenter, par exemple, comme le proposent les commissaires, dans « les canons de la musique classique européenne, l’idée d’une expressivité subjective et le rôle que le piano a joué pour les classes moyennes aspirant à la grande culture ». La destruction libère une nouvelle énergie créatrice. Les œuvres et la prédilection des treize artistes de cette exposition pour des compositeurs tels que Beethoven, Bach et Erik Satie illustrent l’incroyable variété des recherches sur le piano objet/sujet qui se sont poursuivies après la guerre.

Les sons qui se télescopent et jaillissent de dizaines de vidéos, de films et d’installations emplissent l’exposition d’une énergique cacophonie. L’œuvre créée par Carole Itter à partir d’objets trouvés capables de reproduire des sons, Grand Piano Rattle: a Bosendorfer for Al Neil, est la seule à ne pas avoir de bande sonore. Chaque création émerge indépendamment de la cacophonie ambiante, et toutes surprennent. Évoquant Ballet mécanique de Léger (1924) et les montages cinématographiques soviétiques, le film d’Euan Macdonald, 9,000 Pieces (2010), met en vedette une machine d’une usine de Shanghai, en Chine, qui teste les pianos en infligeant aux 9 000 pièces qui les composent les tensions répétées qu’ils subissent au cours de leur existence. Monté sur un rythme saccadé, il comprime le temps et accélère son passage en même temps que défilent les étapes de la production en série d’un piano. De son côté, Michael Snow construit et déconstruit en même temps un quartet avec Piano Sculpture (2009). Ce dernier, qui est à la fois un pianiste de jazz et un artiste visuel, projette sur les quatre murs d’une salle obscure quatre vidéos de performances individuelles – chacune composée de variations sur les « glissandi » et les « clusters » qui sont sa marque –, créant ainsi un quartet improvisé et soulignant les propriétés sculpturales (lire « spatiales ») du son.

Timbral (2006), de Charles Stankievech, est une sculpture en feutre de quelque 6 mètres de long dont la forme évoque un paysage montagneux qui représente les ondes sonores produites par la reprise incessante d’une même note au piano. L’installation de Katie Paterson, Earth-Moon-Earth (Moonlight Sonata Reflected From the Surface of the Moon) (2008), envoie vers la lune une version codée en morse de la sonate Clair de lune de Beethoven et la renvoie ensuite vers la Terre. Les ombres des montagnes et des cratères lunaires absorbant une partie des informations de la transmission radio, Earth-Moon-Earth offre une nouvelle composition modifiée par le « rebond lunaire » qui est jouée, sans interprète, sur un élégant Disklavier de Yamaha – un piano de l’ère informatique.

La brillante installation vidéo de Tim Lee, The Goldberg Variations: Aria, BMV 988, Johann Sebastian Bach,  1741 (Glenn Gould, 1981) (2007), redonne à la grande musique rendue célèbre par Glenn Gould son statut original d’exercice pour piano. Enregistrées séparément, les mains droite et gauche de l’artiste jouent côte-à-côte, sur deux moniteurs différents, le spectateur occupant la place qu’occuperait un artiste inexpérimenté. L’effet, d’autant plus remarquable que le jeu de chaque main est une séquence composite numérique, est curieusement disjonctif au sens où il souligne l’essence même du jeu pianistique, chaque main exécutant simultanément des tâches distinctes et différentes.

The Piano est une exposition tonique, qui réunit tous les plaisirs de l’observation de variations soigneusement fignolées. Ces variations sur un thème permettent de nouvelles possibilités inattendues. Ici, ce sont Bar Piano (2012) de Dean Baldwin, un piano transformé en bar où ont été préparés les cocktails servis par l’artiste le soir du vernissage ; 180° (2012) de Patrick Bernatchez, où un pianiste transpirant sous l’effort interprète un concerto la tête en bas ; Onomatopoeia (1985), de Stan Douglas, qui souligne les similitudes entre les opérations d’un piano mécaniques et celles d’un métier à tisser industriel ; l’amusant A Reverie Interrupted by the Police (2003) de Rodney Graham, qui soulève des questions sur les atteintes de l’État à la liberté artistique ; et Vexations (1978–1979) de Rober Racine, une vidéo qui le représente jouant sans interruption, pendant 14 heures, une œuvre d’Erik Satie (sans doute jamais été joué par le compositeur lui-même), dont la partition exige de reprendre 840 fois un motif de 152 notes.

The Piano est à l'affiche à l'Art Gallery of Alberta jusqu'au 18 août 2013


Par Nancy Tousley| 23 juillet 2013
Catégories :  Correspondants

À propos de l’auteur(e)

Nancy Tousley

Nancy Tousley

Nancy Tousley, auteure, critique d’art et commissaire indépendante reconnue, lauréate d’un prix du Gouverneur général en arts visuels et en arts médiatiques en 2011, réside à Calgary.

 

 

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