Mary Pratt. 50 ans d’images en rétrospective

Par Becky Rynor le 14 novembre 2013

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Mary Pratt, Table du diner (1969), huile sur toile, 61 x 91,4 cm. Collection de Mary Pratt

Il faudra bien trois bonnes heures pour assimiler cette rétrospective actuellement en tournée portant sur 50 ans de création de Mary Pratt. Du moins, c’est ce que cette dernière dit avoir expérimenté par elle-même.

« Je n’arrive pas à y croire », affirmait Pratt à Magazine MBAC dans une récente entrevue de chez elle à St. John’s, Terre-Neuve. « Je regarde l’exposition et je me demande comment j’ai bien pu peindre tout cela ».

Pratt, 78 ans, est considérée comme l’une des meilleures peintres réalistes de natures mortes au Canada. Elle a commencé en réalisant des huiles et des esquisses d’objets, de la vie et des relations de tous les jours alors qu’elle élevait avec son ex-mari, l’artiste canadien Christopher Pratt, leurs quatre enfants. Elle peignait pour l’essentiel dans l’isolement, le couple vivant dans des communautés éloignées telles Salmonier, à Terre-Neuve.

« Je ne savais pas conduire, alors impossible de faire monter les enfants dans l’auto et partir en promenade; je devais donc rester à la maison, ou surveiller qu’ils ne se noient pas dans la rivière, se rappelle-t-elle. Et je cuisinais, faisais le ménage et repassais, toutes ces tâches routinières. Mais le monde est venu jusqu’à moi. Il s’est imposé à moi. Et ça avait tout d’une réaction érotique. J’ai pensé que je n’allais rien peindre qui ne me touche personnellement et physiquement. Pour moi, la créativité était très proche du processus de maternité, et c’est une créativité à la fois exaltante et merveilleuse. Une expérience physique. »

Ce qui a surgi devant Pratt, ce sont des pots de gelée aux reflets de pierres précieuses refroidissant sur un comptoir de cuisine, un poulet cru et vidé, un orignal suspendu à l’auvent et le désordre et les restes après un repas en famille. Pour Catharine Mastin, directrice de l’Art Gallery of Windsor, où les 75 pièces de la rétrospective sont exposées jusqu’au 5 janvier 2014, son œuvre est à la fois esthétique, captivante et troublante. Mastin a également beaucoup écrit sur Mary Pratt, dont l’essai « Base, Place, Location and the Early Paintings » dans le catalogue accompagnant la rétrospective.

« Nous ne faisons que commencer à comprendre qui elle est », confie Mastin à Magazine MBAC. « Sa voix est celle d’une témoin et d’une actrice de la vie dans une communauté retirée en tant que seule femme artiste dans les alentours, travaillant qui plus est à l’ombre d’un peintre bien plus connu à l’époque, son mari, Christopher Pratt. Elle a fait de sa situation de vie une entreprise économique, et je crois que cette exposition raconte une histoire très puissante. »

Le Musée des beaux-arts du Canada (MBAC) possède 16 œuvres de Pratt dans sa collection permanente, dont Amaryllis, Bouilloire sur le poêle et Gelée de groseilles.

« Ma force a toujours été de trouver quelque chose là où les autres ne voyaient rien, explique Pratt. Il y a une profondeur dans tout, et tout mérite qu’on le regarde, comme ces roses aujourd’hui fanées. Tout vaut considération. J’en suis persuadée. »

Selon Timothy Long, conservateur à la MacKenzie Art Gallery à Regina, « les objets que Pratt prend pour sujet ont beau être ceux du quotidien, ils n’en renvoient pas moins à de profondes expériences de vie qui façonnent notre existence. » Son institution accueillera la rétrospective Pratt du 16 mai au 24 août 2014.

« Mariage, séparation, l’éventail de l’expérience humaine et, toujours, la richesse de la peinture et la beauté de la couleur et de la lumière; elle vous présente tout cela en plein visage, explique-t-il à Magazine MBAC. C’est très direct. Un morceau de morue crue sur une pellicule plastique, si vous vous prêtez au jeu, vous déstabilisera et évoquera les thèmes de la violence cachée, de la nature brute de nos vies. »

Pratt trouve la rétrospective à la fois gratifiante et douce-amère. Aujourd’hui affectée par des problèmes de santé, elle ne peut plus peindre avec la concentration et l’intensité de ses jeunes années. Sa vue se détériore, et elle s’inquiète de l’éventualité de « ne plus pouvoir voir de choses à peindre. J’ai bien peur que ce soit d’une certaine façon terminé, car quand je regarde la rétrospective, je sais qu’il y a deux fois, peut-être trois fois plus de travail – je crois que c’est derrière moi. »

Puis elle se souvient d’une jeune femme venue récemment la rencontrer. « Je l’ai connue enfant, elle est venue faire dédicacer son livre et m’a apporté un gros bouquet de roses blanches, raconte Pratt. Elle était magnifique! Son visage est sans doute parfait et elle portait ses cheveux noirs attachés avec un grand ruban blanc; elle s’est assise sur mon canapé dans sa jupe ample à l’ourlet recouvert d’une sorte de brillant, les ongles d’orteils rouge vif. C’est la première fois depuis longtemps que je voyais un sujet qui me donnait vraiment envie de peindre. Peut-être, pourrais-je la rappeler et elle reviendrait. », lâche-t-elle d’un air songeur.

La rétrospective thématique Mary Pratt est une collaboration entre le musée provincial The Rooms (RPAG) et le Musée des beaux-arts de la Nouvelle-Écosse (AGNS). L'exposition itinérante a commencé à The Rooms en mai 2013, et est à l'affiche à l'Art Gallery of Windsor, Windsor, Ontario, jusqu’au 5 janvier 2014; Collection McMichael d’art canadien, Kleinburg, Ontario, du 18 janvier au 27 avril 2014; MacKenzie Art Gallery, Regina, Saskatchewan, du 16 mai au 24 août 2014; Musée des beaux-arts de la Nouvelle-Écosse, Halifax, Nouvelle-Écosse, du 12 septembre 2014 au 11 janvier 2015.


Par Becky Rynor| 14 novembre 2013
Catégories :  Correspondants

À propos de l’auteur(e)

Becky Rynor

Becky Rynor

Basée à Ottawa, Becky Rynor est journaliste et rédactrice en chef.

 

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