Réinventer le musée

Par Nancy Tousley le 09 septembre 2013

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Non seulement Il Palazzo Enciclopedico, exposition remarquable et fouillée de Massimiliano Gioni, est-elle la pièce maîtresse de la 55e Biennale de Venise, actuellement en cours, mais elle éclipse aussi les pavillons nationaux des Giardini et dans d’autres lieux à travers la ville. Voilà qui est rarement le cas. Dernièrement, les expositions de la Biennale ont eu tendance à aborder des thèmes vastes et généraux qui permettaient à leurs commissaires de présenter des plateaux éclectiques truffés d’incontournables : des événements qui tiennent plus de la foire artistique que d’un véritable travail muséologique. Rompant avec cette habitude, Gioni, 39 ans, directeur associé et directeur des expositions du New Museum à New York, a élaboré une vision convaincante, concrétisée dans une exposition brillante pleine de surprises, de provocations et d’artistes dont vous n’avez probablement jamais entendu parler, aux côtés d’autres très connus, voire même faisant partie des vedettes de l’heure.

Voici le genre de présentation, où s’entrecroisent des thèmes récurrents et où résonnent des rimes visuelles, que l’on peut voir plusieurs fois. Impossible de la traverser en courant : le traitement que fait Gioni de son sujet, et son sujet lui-même, est vaste et rassembleur. L’exposition nous dévoile œuvres d’art et artefacts, artistes de formation et autodidactes, initiés et marginaux, comiques et mystiques, artistes vivants et décédés, et un spectacle dans le spectacle, organisé par Cindy Sherman. Véritable contrepoids à Wikipédia et à l’immatérialité d’Internet, elle semble être l’équivalent des intérêts de toute une carrière, appuyée par de solides recherches et une formidable attention au détail.

Gioni qualifie l’exposition de « musée temporaire » d’images. Un musée où l’on découvre de multiples façons de représenter la connaissance, mais aussi des pistes pour chercher à mieux saisir et représenter le monde et nous même en tant que partie intégrante de celui-ci. Avec beaucoup de profondeur, c’est une exposition sur la soif de l’humain pour le savoir, une soif inextinguible, car elle est liée au mystère de la vie sur laquelle s’attardent, chacune à sa façon, les deux œuvres qui concluent la visite, Solo Scenes [Scènes intimes] (1998), de Dieter Roth, chronique remplie de détails et d’émotion réalisée au cours de la dernière année de sa vie, et Raw materials with continuous shift-MMMM [Matériaux bruts en mouvement continu-MMMM] (1991), pièce abstraite et existentielle de Bruce Nauman.

Plus de 150 artistes de 38 pays sont représentés dans l’exposition de la Biennale au pavillon central et à l’Arsenale, alors que des artistes de 88 pays occupent les pavillons nationaux dans les Giardini et dans la ville, sans compter ceux qui participent à 47 événements parallèles. Parmi ceux-ci, on trouve Ai Weiwei, avec S.A.C.R.E.D. [S.A.C.R.É.] (2013), une installation dans l’église de Sant’Antonin, où six grandes boîtes de fer renferment des dioramas illustrant le séjour de 81 jours en prison du dissident chinois sous la surveillance constante de deux gardes; également, Lawrence Weiner, avec The Grace of a Gesture [La grâce du geste] (2013), texte présenté en 10 langues, de l’italien au chinois, sur cinq vaporetti qui le promènent sur le Grand Canal jusqu’aux Giardini et au-delà. Voir tout ce que la Biennale a à proposer prendrait des jours. Et en plus, outre la plus ancienne des rencontres artistiques internationales et souvent indépendamment d’elle, Venise est actuellement inondée d’art.

Au Palazzo Ducale, sur la place Saint-Marc, on a pu voir l’exposition Manet – Ritorno a Venezia, dans laquelle la Vénus d’Urbino (1538) du Titien figurait aux côtés d’Olympia (1867), œuvre du peintre français qu’elle a inspiré et qui fit scandale en son temps. Le sculpteur britannique Anthony Caro est de l’autre côté de la place avec une mini-rétrospective de 30 œuvres au Museo Correr. La collezione Sonnabend, hommage à la marchande d’art avant-gardiste Ileana Sonnabend, qui a ouvert sa première galerie à Paris en 1962, est à la Ca’ Pesaro. L'exposition révolutionnaire du légendaire conservateur suisse Harald Szeemann, Quand les attitudes deviennent formes, a été reconstituée sous le titre When attitudes become form: Bern 1969/Venice 2013 au Ca’ Corner della Regina, espace d’exposition vénitien de la Fondazione Prada. Robert Motherwell, incarné en jeune artiste travaillant avec le collage pour définir son propre vocabulaire, est à la Peggy Guggenheim Collection. La Punta della Dogana est l’hôte de Prima Materia, exposition tirée de la collection Pinault qui jette un nouvel éclairage sur deux mouvements d’avant-garde apparemment distincts des années 1960 : l’arte povera italien et le Mono-Ha japonais.

La plus surprenante des expositions concomitantes, toutefois, est Rudolf Stingel au Palazzo Grassi, autre espace administré par la Fondation Francois Pinault. Stingel, qui partage son temps entre New York et sa ville d’origine de Merano, dans le Tyrol italien, est le premier artiste à qui l’on confie le palais tout entier. Pour l’occasion, il a créé ce qui est peut-être son installation tapissée, architecturale, la plus spectaculaire, en recouvrant le sol et les murs de l’atrium et des étages supérieurs de moquette imprimée d'une photographie agrandie d’un tapis d’Orient ancien. Imprimé en couleur, le tapis de Stingel est inspiré de ceux, célèbres, qui se trouvaient dans le cabinet de Freud. C’est la surface sur laquelle il a accroché ses toiles : deux grandes peintures de photographies de lui-même et de son ami, l’artiste Franz West, des abstractions argent et de plus petits tableaux de photographies en noir et blanc de sculptures médiévales sur bois. Le visiteur, dans ces 5000 mètres carrés d’installation, est englouti dans un espace empli de couleur, tactile et texturé, ponctué des points d’attraction que sont les peintures monochromes, qui soit entraînent l’œil dans leur univers profondément illusionniste, soit le repoussent par la lumière qu’elles réfléchissent.

Chacun de ces aspects de l’installation renvoie en un sens à la dimension photographique et à la combinaison entre peinture et photographie, ainsi qu’aux préoccupations de Stingel quant aux relations entre espace, temps, architecture et peinture, et à la fusion entre peinture et tapis. Au Palazzo Grassi, le motif qu’il utilise, semblable à ceux des tapis Agra de l’Inde des XVIIIe et XIXe siècles, réunit aussi Orient et Occident, dans une juxtaposition d’éléments floraux de l’art islamique et des saints chrétiens médiévaux.

Les artistes des pavillons nationaux à la Biennale viennent de tous les horizons, et le nombre de pays représentés augmente à chaque édition. Le photographe Edson Changas a gagné le Lion d’or de la meilleure participation nationale pour l’Angola, un des 10 pays dont c’était la première présence à Venise, avec Luanda: Encyclopedic City [Luanda, ville encyclopédique], installation de photographies numériques à couper le souffle empilées sur des palettes au Palazzo Cini, parmi les peintures florentines du XVe siècle et les meubles anciens. Néanmoins, de nombreux visiteurs ont eu le sentiment que la meilleure création était celle de Jeremy Deller avec English Magic [Magie anglaise] (2013), installation complexe et cohésive en neuf parties au pavillon britannique, qui, à travers murales, vidéos, dessins de prison, objets et quelques fictions bien menées, dissèque l’histoire et la culture récentes de la Grande-Bretagne, avec un regard qui n’est pas sans affection, mais souvent satirique et sévèrement critique.

Au pavillon autrichien, Imitation of Life [Imitation de la vie], de Mathias Poledna, film d’animation fait main de trois minutes, met en scène comme personnage principal un âne dansant en costume de marin, et semble à première vue une resucée d’un Disney des années 1930. Mais le malaise affleure sous le vernis de familiarité, quand l’âne, qui bouge comme Gene Kelly, chante « J’ai l’impression que vous riez, vous moquez de moi ». L’animal, qui incarne peut-être le spectateur dans cette imitation animée de la vie, semble penser qu’il se fait avoir. Est-ce un quidam, le reflet du visiteur de la Biennale ? L’œuvre introspective, qui intègre les dessins et les fiches techniques montrant l’énorme somme de travail qu’exige la production d’un film d’animation réalisé à la main, fait ressortir l’idée théorique que le capitalisme, comme le film, est une illusion, et que le piège se referme brusquement. Le médium avec le message, au pavillon roumain (qui, lors des dernières biennales, s’est concentré sur l’art conceptuel), ce sont cinq artistes en performance qui personnifient les œuvres des Biennales passées dans An Immaterial Retrospective of the Venice Biennale (2013) [Une rétrospective immatérielle de la Biennale de Venise (2013)] : peinture figurative, rayures de Daniel Buren, pape terrassé par une météorite de Maurizio Cattelan. Leur performance dématérialise l’art et le transforme en action avec des mimes forcément ridicules.

Pour cette édition de la Biennale, la France et l’Allemagne ont échangé leurs pavillons, gommant ainsi la structure nationale de l’événement pour célébrer le 50e anniversaire du traité de l’Élysée sur l’amitié franco-allemande. L’Allemagne accueille quatre artistes au pavillon français (Ai Wei Wei, Romuald Karmakar, Santu Mofokeng et Dayanita Singh), dont un seul est Allemand, alors que la France présente, dans le pavillon allemand, Ravel Ravel Unravel (2013) de l’artiste albanais Anri Sala, dans laquelle les pianistes Louis Lortie et Jean-Efflam Bavouzet, ainsi que DJ Chloe, jouent sur vidéo dans une installation sur la répétition et la différence. Parmi les autres œuvres qui se distinguent du lot dans les pavillons nationaux, on notera la provocante et irrévérencieuse Danaé (2013) de Vadim Zakharov au pavillon russe, dans laquelle le mythe grec de la princesse fécondée par Zeus grâce à une pluie d’or est actualisé pour illustrer la luxure et la cupidité dans la société contemporaine; et Triple Point (2013), de Sarah Sze, qui remplit les salles du pavillon des États-Unis avec un microcosme délicat, tout en détails et réalisé avec minutie, qui est également envoûtante avec la façon dont elle se répand frénétiquement dans la cour à l’entrée du bâtiment néoclassique. Ce faisant, Sze crée l’impression que le pavillon a servi de laboratoire ou d’atelier pour la création de cette œuvre in situ.

Parmi les installations extérieures et les performances d’artistes d’Il Palazzo Enciclopedico, il ne faut pas manquer S.S. Hangover, de Ragnar Kjartansson : un bateau de pêche traditionnel islandais est orné à la façon d’un drakkar viking et transporte un orchestre de cuivres qui joue un morceau mélancolique à chaque arrivée et départ du navire, encore et encore, dans les bassins du XVIe siècle tout proches, derrière l’Arsenale. Il est facile d’imaginer qu’il s’agit d’un scénario qui déroule les phrases : « mon bateau accoste » et « mon bateau a navigué », tandis que la musique lugubre de Kjartansson pleure le boom puis l’effondrement économique de l’Europe, qui a sévèrement touché l’Islande.

Une libéralité de cette année de Bienniale, sous les auspices de Jung, dont le Red Book [Livre rouge] ouvre Il Palazzo Enciclopedico, et de Freud, dont les tapis ont inspiré Rudolf Stingel, sans oublier deux versions illustrées du premier livre de la Bible, l’une commandée par le Saint-Siège, et l’autre dessinée par R. Crumb. Inhabituel, pour le moins. Cette Biennale, présentée jusqu’au 24 novembre, est vraiment à voir.


Par Nancy Tousley| 09 septembre 2013
Catégories :  Grands titres|Correspondants

À propos de l’auteur(e)

Nancy Tousley

Nancy Tousley

Nancy Tousley, auteure, critique d’art et commissaire indépendante reconnue, lauréate d’un prix du Gouverneur général en arts visuels et en arts médiatiques en 2011, réside à Calgary.

 

 

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