Russe blanc

Par Lisa Hunter le 15 juillet 2013

 

Eve Sussman et Monia Lippi, Jeff dans le bureau d’Iouri (2010), épreuve numérique en couleur, collection de l’artiste. Avec la permission de la Cristin Tierney Gallery, New York 

L’artiste Eve Sussman et la Rufus Corporation sont des fines mouches. Leur art, aussi dense qu’un roman de James Joyce, est truffé de références intellectuelles qui viennent de partout et d’ailleurs. Ils m’intimident beaucoup.

whiteonwhite est cependant une expérience étonnamment sensorielle où le cerveau se transforme en un de ces standards téléphoniques d’autrefois dont les lumières s’allumaient à chaque branchement de fiches. L’exposition fait constamment des branchements, associant des choses aussi disparates que des cosmonautes, la route de la soie et Blow Up d’Antonioni. Et d’une certaine manière, tout se met en place même si l’on ne sait pas pourquoi.

Whiteonwhite propose un film, une vidéo et des installations qui ont tous quelque chose en commun avec la Russie ou l’Asie centrale, à commencer par un diorama grandeur nature du bureau de l’astronaute soviétique Iouri Gagarine. Comme le donne à penser la grisaille de la pièce, nous sommes en pleine guerre froide, mais nous sommes aussi au cœur d’une vision dépassée de ce que l’avenir devait être : le mobilier inspiré de l’ère atomique et la maquette de la fusée aérodynamique correspondent exactement au style des années 1950 – et pourtant ce n’est pas le cas. Nous voilà immédiatement avertis : l’exposition joue sur les notions de temps et d’espace.

 

 

Eve Sussman et Rufus Corporation, whiteonwhite:algorithmicnoir (photo de film) [2009–2011], vidéo, code de programmation unique, code écran, durée indéterminée. Collection Richard J. Massey, New York 

L’appréhension de la guerre froide est sans ambiguïté. Nous avons constamment l’impression d’être observé et espionné. Nous voyons des vieux magnétophones et un film aux images floues qui mise sur la surveillance. Les antennes paraboliques envahissent les images de voyage ; même les immeubles d’habitation les plus délabrés en sont dotés. Ce paradis des travailleurs ne laisse jamais personne vraiment seul. 

Trois grandes images de fenêtres d’appartements semblent être des photos rétro-éclairées jusqu’au moment où une main agite un rideau et que l’on comprenne qu’il s’agit d’une vidéo. À attendre debout qu’il se passe quelque chose, nous devenons voyeur, tel un espion du KGB attentif aux moindres détails, et ce sentiment qui donne la chair de poule nous accompagne dans la salle suivante où des paysages défilent à toute vitesse à travers les vitres d’un train. Nous scrutons alors instinctivement le détail inhabituel, comme si notre esprit traquait un indice dans des heures de séquences.

 

 

Eve Sussman et Rufus Corporation, whiteonwhite:algorithmicnoir (photo de film) [2009–2011], vidéo, code de programmation unique, code écran, durée indéterminée. Collection Richard J. Massey, New York 

Il n’est pas facile de décrire le film principal de l’exposition qui est  généré par algorithme et qui change donc continuellement. Aussi chaque visiteur vit-il une expérience unique, comme la mémoire elle-même. Quand je l’ai vu, il jouait un riff sur le thème de l’idéalisme soviétique, proposant de façon absurde que chacun ait le même vocabulaire. Dans cette utopie linguistique, les orateurs cultivés qui ne géreraient pas soigneusement le nombre de mots imparti à la naissance perdraient leur langue.

Il est évident que vous vivrez une expérience différente de la mienne. Comme le reste de whiteonwhite, le film est une sorte de Rashomon en Sensurround et en temps réel. Il est infiniment fascinant, même s’il ne donne jamais l’heure juste.

whiteonwhite Eve Sussman et la Rufus Corporation est à l'affiche au Musée d’art contemporain de Montréal jusqu'au 8 septembre 2013


Par Lisa Hunter| 15 juillet 2013
Catégories :  Correspondants

À propos de l’auteur(e)

Lisa Hunter

Lisa Hunter

Lisa Hunter est une scénariste et journaliste culturelle de Montréal. Son livre, The Intrepid Art Collector, a été publié par Three Rivers/Random House Canada.

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