The Last Art College, un défi pour le monde de l'art actuel

Par Lizzy Hill le 08 février 2016

  

Guido Molinari, Opposition triangulaire (1971), lithographie sur papier allemand pour eau-forte, imprimé au NSCAD, 56 x 56 cm. Collection de l’Université NSCAD

Les visiteurs de The Last Art College: Nova Scotia College of Art and Design, 19681978 [Le dernier collège d’art : le Nova Scotia College of Art and Design] peuvent facilement manquer un petit morceau de papier glissé sous une vitre, à côté d’autres imprimés. Pourtant cette feuille à tirage limité de Garry Neill Kennedy n’a rien d’ordinaire : Page 141, qui décrit l’un des établissements plus novateurs de son genre au monde, et à son époque, résume l’esprit même de l’exposition.

En 1972, lorsqu’il accepte de rédiger un essai sur le Nova Scotia College of Art and Design (NSCAD) pour Studio International, Garry Neill Kennedy, alors président du NSCAD, opte pour une approche ludique et inattendue et livre un texte, Page 141, qui rassemble une curieuse compilation de faits allant de récapitulatifs de signes astrologiques des étudiants du NSCAD au budget d’entretien de l’établissement, sans oublier la longueur totale du corps professoral et son volume.

« [Voilà] des choses qui ont de l’importance pour Kennedy, explique à Magazine MBAC le commissaire de l’exposition David Diviney. Cette œuvre à la fois factuelle et pince-sans-rire correspond aux stratégies de fabrication d’art et d’art conceptuel de Kennedy. »

Page 141 aborde aussi un autre domaine, à savoir que les actions collectives des étudiants du NSCAD ont été les pierres d’assise d’un épicentre culturel et d’un âge d’or de l’art canadien. Le  NSCAD a attiré plusieurs grandes figures de l’art pendant cette décennie déterminante, dont John Baldessari, Sol LeWitt, Vito Acconci, Claes Oldenburg, Joyce Wieland, David Askevold et Gerald Ferguson.

 

Gerald Ferguson, Length Four (1971), 27 minutes, n/b, son. Collection des ressources visuelles de l’Université NSCAD

Inspirée du livre éponyme de Garry Neill Kennedy, The Last Art College rend hommage à un petit collège d’art isolé des Provinces atlantiques qui a su s’imposer comme un foyer de l’art post-minimaliste et conceptuel pendant les années 1960 et 1970. Réunissant plus de cent œuvres d’art faisant appel à différents procédés, l’exposition présente aussi bien des œuvres créées au NCSAD de Halifax que des clips, des publications et des documents éphémères produits à la gloire des expérimentations artistiques de cette décennie clé.

 « J’ai pensé qu’il se passait quelque chose de particulier et d’unique au collège », déclare Garry Neill Kennedy en entrevue avec Magazine MBAC. Au lieu de chercher d’autres modèles bureaucratiques du monde universitaire, celui-ci s’est plutôt inspiré du monde de l’art lui-même. Si les élèves découvraient l’art d’un point de vue académique, rien n’empêche qu’ils se salissaient aussi les mains, influençant souvent la démarche des artistes qu’ils étudiaient.

L’un de ces exemples probants est le travail confié par Sol LeWitt aux participants du légendaire atelier de lithographie du maître graveur Jack Lemon. Venu au NSCAD pour créer une série limitée, LeWitt avait envoyé une note explicite dans laquelle il donnait ses instructions pour la réalisation d’une série de dix lithographies. La note, qui fait partie de l’exposition, est la suivante : « Dans un carré de 51 cm, tracer à main levée et au hasard dix mille lignes de toutes les longueurs au crayon lithographique noir, dur. » [Trad.]

    

Joyce Wieland, Ô Canada (1970), lithographie sur papier Arches, imprimé au NSCAD, 57 x 76,3 cm. Collection de l’Université NSCAD

Les œuvres ainsi créées (et exposées ici) sont importantes car elles s’éloignent stylistiquement des œuvres typiques de LeWitt. Deux étudiants, Richards Jarden et Tim Zuck, ont su laisser leur propre marque, tendant un « piège » intelligent à LeWitt qui, comme se le rappelle Gary Neill Kennedy, avait hésité à signer leur travail. « Non seulement LeWitt avait-il été amené à voir une forme d’expression inattendue, écrit-il dans son livre, mais les étudiants avaient repoussé les limites de l’ambiguïté de l’acte créateur. » [Trad.]

Parmi d’autres gravures notables issues du NSCAD, citons la célèbre série de baisers marqués au rouge à lèvres de Joyce Wieland. Selon Gary Neill Kennedy, Ô Canada est l’une des plus grandes œuvres de Wieland car « elle démontre une compréhension astucieuse, intuitive et personnelle de la lithographie, un procédé fondé sur l’antagonisme entre l’eau et le corps gras (ici, le rouge à lèvres)». Et comment oublier l’œuvre de Baldessari, Je ne ferai plus d’art ennuyeux (1971)? Dans cette lithographie dont l’influence n’est plus à démontrer, l’artiste demande aux étudiants de recopier sans cesse sur un mur cette phrase … aujourd’hui devenue la devise des étudiants en art du monde entier.

 

John Baldessari, Je ne ferai plus d’art ennuyeux (1971), lithographie sur papier Arches, imprimé au NSCAD, 57,1 x 76,4 cm. Collection de l’Université NSCAD

Beaucoup de visiteurs s’interrogent sur le signe de mauvais augure que transmet le mot « dernier » dans le titre de Gary Neill Kennedy. Lors d’une visite guidée de l’exposition, celui-ci a déclaré que le titre de l’ouvrage devait lancer un « défi ». À ceux qui lui ont demandé quel conseil il pouvait donner à ceux qui espéraient reprendre la tâche là où il l’avait laissée, il a répondu avec un malin sourire qu’il n’avait « aucun conseil ».

Comme le déclare David Diviney : « De 1968 à 1978, il s’est passé quelque chose de tout à fait unique au NSCAD, qui ne se reproduira certainement jamais. Bien que l’exposition rende hommage à la rencontre de personnes et d’idées à un moment légendaire de l’histoire de Halifax, j’espère qu’elle incitera aussi les gens à réfléchir à ce qui peut se faire ici — ou n’importe où, en fait —, et à ce que nous réserve l’avenir. Il faut comprendre le titre du livre et de l’expo, The Last Art College, comme un défi. »

The Last Art College [Le dernier collège d’art] est à l’affiche au Musée des beaux-arts de la Nouvelle-Écosse de Halifax jusqu’au 3 avril 2016.


Par Lizzy Hill| 08 février 2016
Catégories :  Correspondants

À propos de l’auteur(e)

Lizzy Hill

Lizzy Hill

Auteure dont les textes sont publiés à l’échelle internationale, Lizzy Hill est correspondante d’Akimbo à Halifax et rédactrice en chef de Visual Arts News, seul magazine du Canada atlantique à traiter en particulier du travail d’artistes en arts visuels.

 

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