Tourner le dos à la ville

Par Lisa Hunter le 22 août 2013

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Extérieur de l’atelier de Jackson Pollock, Springs, East Hampton, État de New York. Photo : avec l'autorisation du Pollock-Krasner House and Study Center

Au milieu des années 1940, Jackson Pollock souhaite fuir les tentations et le stress de New York. Ou peut-être est-ce sa nouvelle épouse, Lee Krasner, qui pense qu’il en a besoin. Ils s’installent dans une modeste maison de ferme à Springs, East Hampton, pour vivre plus tranquillement. Mais un fait cocasse va se produire.

Rapidement, la faune artistique qu’ils avaient quittée décide d’acheter des maisons dans les Hamptons, également. Rivaux de Pollock, critiques, copains de boisson et flagorneurs s’installent tous à quelques kilomètres, comme si la Cedar Tavern, principal repaire new-yorkais du monde des arts à l’époque, s’était téléportée d’un coup à la campagne. Fantastique. Quoi de plus reposant qu’une petite ville pleine des insignifiantes jalousies et des acolytes de beuverie que vous pensiez avoir laissés au loin ? 

Malgré tout, le séjour de Pollock à East Hampton va s’avérer essentiel pour son parcours artistique, et son environnement en est peut-être la raison. Une modeste grange derrière la maison des Pollock-Krasner offre à l’artiste la possibilité de travailler sur de grands formats et de créer les peintures « goutte à goutte » pour lesquelles il est surtout connu. Au départ, Pollock est installé dans une petite chambre dans la maison, mais une fois la grange convertie en atelier, ses tableaux gagnent de plus en plus en dimensions et en liberté. Fait à noter, la production de Lee Krasner suivra le même cheminement après qu’elle eut repris l’atelier de Pollock à la mort de ce dernier.

Malheureusement, le musée ne possède aucun de ces imposants tableaux, même si l’on peut en voir un en fac-similé au Springs General Store voisin. Pollock, toujours à court d’argent, paye un jour sa facture d’épicerie avec une toile, qui est aujourd’hui propriété du Centre Pompidou à Paris (les Canadiens, pour leur part, peuvent admirer le grand No 29, 1950 au Musée des beaux-arts (MBAC)).

 

Lors de la visite du Pollock-Krasner House and Study Center, on est frappé par l’excellent état de conservation de l’atelier. Dans les années 1950, Pollock rénove à nouveau le bâtiment, recouvrant le plancher d’origine de carreaux qui vont préserver en dessous les éclaboussures de peinture historiques, sans que cela soit intentionnel. Les carreaux ayant été retirés par les restaurateurs, on peut maintenant voir où Pollock a fait goutter et lancé de la peinture pour certaines de ses créations les plus emblématiques, comme Autumn Rhythm [Rythme d’automne], Convergence et Blue Poles [Mâts bleus]. Si l’on connaît bien l’œuvre de l’artiste, on peut même déterminer, d’après les démarcations nettes, où dans la pièce chacune des toiles a été réalisée.

Les visiteurs doivent enfiler des couvre-chaussures, un peu comme dans les hôpitaux, pour évoluer sur le plancher, qui est en soi presque une œuvre d’art. Une traînée de peinture aura bien pu atterrir à moitié sur la toile, à moitié sur le sol. La première demie fait partie d’un tableau valant plusieurs millions dans un musée. L’autre ? Vous marchez dessus.

La maison elle-même est étonnamment modeste pour un artiste si majeur (surtout si on la compare aux somptueuses demeures des vedettes de l’art contemporain dans les Hamptons). Pourtant, à l’époque où il s’installe ici avec Krasner, Pollock n’est pas un parfait inconnu. Il expose déjà à la galerie de Peggy Guggenheim, qui va d’ailleurs lui prêter le montant de la mise de fonds pour la maison, laquelle n’a même pas au départ de plomberie intérieure.

Quelque chose dans cette propriété de Springs semble avoir inspiré ou nourri l’artiste. Même quand il deviendra assez célèbre auprès du grand public pour faire les pages du magazine LIFE, Pollock ne songera pas à la vendre pour en acheter une plus grande. Alors, même si aucune de ses grandes peintures ne s’y trouve, la maison Pollock-Krasner est une destination de choix.

Pollock-Krasner House and Study Center à Springs, East Hampton, État de New York est ouvert chaque année de mai à octobre, du jeudi au samedi


Par Lisa Hunter| 22 août 2013
Catégories :  Correspondants

À propos de l’auteur(e)

Lisa Hunter

Lisa Hunter

Lisa Hunter est une scénariste et journaliste culturelle de Montréal. Son livre, The Intrepid Art Collector, a été publié par Three Rivers/Random House Canada.

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