Un devoir de mémoire. Les photos de David McMillan

Par Becky Rynor le 24 avril 2014

David McMillan, Arbre d’hôtel (2004), arbre dans une chambre d’hôtel, Pripyat, 2004. Tirage numérique, 91,44 x 111,76 cm. © David McMillan

Originaire de Dundee en Écosse, le photographe de Winnipeg David McMillan est connu pour s’intéresser à la relation entre la culture et la nature. Une relation particulièrement incontournable dans la nouvelle exposition de l’Art Gallery of Southwestern Manitoba de Brandon, David McMillan: Growth and Decay [David McMillan. Croissance et décadence].

L’exposition regroupe 25 photos de la ville autrefois prospère et animée de Pripyat, en Ukraine. Fondée en 1979 pour héberger les employés de la centrale nucléaire voisine de Tchernobyl, Prypiat a été abandonnée après la fusion d’un réacteur en 1986. Fuyant des seuils mortels de radioactivité, ses 50 000 habitants sont partis en laissant tout derrière eux, sauf des documents personnels, quelques biens de peu de valeur et un peu de nourriture.

Une trentaine d’années plus tard, la ville déserte est toujours inhabitable et tombe lentement en ruines. David McMillan y est pourtant retourné dix fois depuis 1994 pour documenter la marche régulière du temps et l’avancée inexorable de la nature. 

Pour Natalia Lebedenskaia, commissaire de l’exposition, ces photos sont en même temps inquiétantes et « curieusement rassurantes ». Elle ajoute : « Le travail de David McMillan suscite à la fois une légère tristesse, une nostalgie, et une sorte de vague optimisme prudent. » 

David McMillan explique à Magazine MBAC : « Au début, c’était assez bizarre, surréaliste, parce qu’on avait parfois l’impression que les habitants venaient juste de partir. Surtout dans les écoles où la plupart des objets ont été abandonnés : manuels, affiches, photos d’élèves au mur. C’est un phénomène rarissime d’entrer dans une ville moyenne complètement inhabitée. »

Les images de l’exposition sont entre autres un arbre poussant au centre d’un ex-élégant salon, un lot de poupées dans une ancienne garderie, des souliers d’enfants éparpillés et non réclamés. 

« On comprend que les lieux ont été habités, on voit les traces des gens qui ont vécu là, mais la nature se réapproprie ces endroits qui seront à jamais désertés, note Natalia Lebedenskaia. On a aussi le sentiment d’une perte d’utopie pour une ville qui a été l’une des plus agréables d'Union soviétique. Elle venait d’être construite. Sur le plan technologique, c’était une ville très en avance avec des beaux bâtiments publics, des jardins d’enfants, des écoles. La disparition de cette utopie fait écho à la dissolution de l’Union soviétique. »

David McMillan, Étagères bleues (2002), salle de classe, Pripyat, 2002. Tirage numérique, 111,76 x 137,16 cm. © David McMillan

La collection permanente du Musée des beaux-arts du Canada compte une bonne centaine de photos de David McMillan. En fait, celui-ci était déjà célèbre pour ses photos de paysages lorsqu’il a commencé à s’intéresser à la « tension » née dans le sillage de la catastrophe de Tchernobyl. 

« Par certains côtés, c’est un peu réconfortant parce qu’on se rend compte que le monde naturel semble pouvoir vivre et presque prospérer malgré nous, dit-il. Mais c’est à double tranchant parce que c’est très triste de voir cette infrastructure complète, de voir que des gens en chair et en os ont habité ici et ont été heureux, et qu’ils ont été déplacés par la nature. En même temps c’est bien parce qu’il y a au moins quelque chose qui vit ici. »

Natalia Lebedenskaia note que les images de David McMillan expriment un engagement inhabituel. « Il y a une différence entre ce que l’on appelle aujourd’hui la “photo de catastrophes” où quelqu’un va photographier un déversement de pétrole et repart, ou photographier les conséquences de l’ouragan Katrina et repart pour toujours. Ces gens là n’établissent pas de lien avec les lieux, comme le fait David. Tous ces voyages qu’il fait d’une année sur l’autre créent une sorte de devoir de mémoire du lieu et de l’événement. » 

David McMillan affirme que le sujet l’incite à poursuivre sa quête de compréhension des grands enjeux. « Souvent, la façon dont nous transformons le paysage représente une forme de dégradation. Voilà pourquoi je m’intéresse à notre relation au monde naturel : à la façon dont nous le gérons et continuons à vivre avec la possibilité de détruire les lieux dans lesquels nous vivons – ou nous-mêmes, si nous ne faisons pas attention. »

David McMillan: Growth and Decay [David McMillan. Croissance et décadence] est à l’affiche à l’Art Gallery of Southwestern Manitoba de Brandon jusqu’au 7 juin 2014.


Par Becky Rynor| 24 avril 2014
Catégories :  Correspondants

À propos de l’auteur(e)

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Basée à Ottawa, Becky Rynor est journaliste et rédactrice en chef.

 

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