Un non-conformisme affirmé : lʼart à Terre-Neuve-et-Labrador

Par Lizzy Hill le 19 février 2014

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Ned Pratt, May 10th [10 mai] (2011), épreuve archive à base de pigment sur papier, 152,4 x 152,4 cm. Collection du Groupe Banque TD

Terre-Neuve-et-Labrador est depuis toujours difficile à classer par les critiques désireux de définir les mouvements créatifs locaux et qui cherchent des caractéristiques communes. Si dʼautres régions du Canada atlantique sont connues pour leur tradition bien établie de conceptualisme ou de réalisme, la province fait bande à part avec ses communautés artistiques aux multiples facettes, souvent ignorées des grands médias du domaine.

Changing Tides: Contemporary Art of Newfoundland and Labrador (à lʼaffiche à la Collection McMichael dʼart canadien jusquʼau 1er juin 2014), récent projet muséal de Patricia Grattan, proclame cette diversité comme rien de moins que la signature de lʼendroit. Reflet des tendances créatives et non conformistes des artistes de cette province de lʼAtlantique, lʼexposition, présentée comme le premier grand événement consacré à lʼart contemporain terre-neuvien en dehors de Terre-Neuve, regroupe près de 30 artistes, allant de photographes de la relève comme Ned Pratt à des peintres de paysages chevronnés comme Ron Bolt.

« Il nʼy a jamais eu “dʼécole” ou de “style” dans lʼart de Terre-Neuve-et-Labrador, dit Grattan. Cela illustre probablement le caractère individualiste desTerre-Neuviens. » Sur un ton plus sérieux, elle ajoute que lʼon peut sans doute attribuer cette diversité au fait que, jusquʼau milieu des années 1980, il nʼexistait pas dʼécole dʼart organisée dans la région. « Il nʼy a jamais eu beaucoup de débats et commentaires critiques », remarque-t-elle. Et sʼil nʼy a en effet aucun lien stylistique ou conceptuel évident entre les différentes œuvres de lʼexposition, le trait dʼunion entre la plupart des artistes représentés est véritablement un sentiment dʼappartenance.

Michael Gough explique à Magazine MBAC que son « travail tourne autour de la mémoire et du témoignage » par rapport à ses propres expériences. Terre-Neuve est enracinée dans son identité créative. « Même quand je vivais ailleurs, je sentais lʼappel de lʼîle, et celle-ci sʼest toujours frayé un chemin jusque dans mes œuvres, constate-t-il. Cʼest en moi, la terre, lʼeau. » Nombre des peintures de Gough, comme The Impression of Something Real [Lʼimpression dʼune réalité], sont autant de « cartes mémoires » colorées et abstraites qui transcrivent le paysage extérieur dans lʼunivers intérieur de lʼartiste. « Je mʼintéresse à ce que lʼon oublie à propos dʼun lieu, dʼune expérience ou dʼune personne, précise-t-il. Quʼest-ce que nous conservons, et quʼest-ce que nous perdons ? »

Bien que son travail nʼait guère de proximité esthétique avec celui de Gough, la peintre Kym Greeley sʼinspire aussi de la géographie locale, mais dans un sens assez différent. « Le paysage terre-neuvien est si vaste quʼil est impossible quʼil nʼinfluence pas mon art », affirme-t-elle. Sa Terra Nova 2 (2012), sérigraphie dʼune route traversant la forêt, évoque les rapports terre à terre que la plupart dʼentre nous entretenons avec la nature. « Je mʼintéresse plus, dit-elle, au fait que lʼessentiel de notre exposition au paysage soit réalisée à travers une vitre de la voiture qui nous transporte dʼun endroit à un autre, de la maison à un chalet sur la baie, par exemple ».

Dʼautres artistes représentés voient en leur travail une performance réalisée en collaboration avec la nature. Lʼartiste Marlene Creates parle de son œuvre comme dʼune « coproduction » avec son environnement. « Elle prend forme à lʼendroit où se rejoignent lʼintérieur (ma pensée) et lʼextérieur (cet environnement) », explique-t-elle à Magazine MBAC. Sa série dʼépreuves photographiques intitulée About 8 1/2 Minutes from the Sun to the Moon to the River to My Face to the Camera, Blast Hole Pond River, Newfoundland, 2012 [Environ 8,5 minutes du soleil à la lune à la rivière à mon visage à lʼappareil photo, rivière Blast Hole Pond, Terre-Neuve, 2012] est un autoportrait élaboré étudiant la réflexion de la lumière naturelle sur son visage. « Mon art découle dʼun lent travail sur les détails de ce coin de forêt boréale en particulier, qui se concentre délibérément sur ses dimensions sensorielles, en observant, touchant, écoutant et ressentant. »

Lʼessentiel de lʼinspiration de lʼartiste Barb Hunt vient des usages et rituels traditionnels des Terre-Neuviens, et de leur effet sur la psyché. Son Heartʼs-Ease (2000), deux robes dʼacier avec motifs floraux découpés au plasma, évoque à la fois le nom commun de la Viola tricolor, fleur à laquelle on prête des vertus apaisantes, et celui dʼune petite collectivité de Terre-Neuve. « Mon travail à lʼépoque était centré sur les rituels de deuil communiquant lʼamour au défunt », explique-t-elle. La pièce est une brillante réinterprétation dʼun linceul traditionnel fait main; en créant une version en acier, Hunt détourne la dimension de fragilité et dʼéphémère habituellement associée à cet objet.

Pour Michael Massie, sculpteur du Labrador aux origines inuites, métisses et écossaises, lʼinspiration vient plutôt des récits attachés à un lieu en particulier. « Jʼaime lire des histoires à propos dʼévénements réels, de mythes et dʼesprits, de chamanisme, dit-il. Travailler sur de tels thèmes me donne une plus grande liberté dʼabstraction dans mes formes, en particulier les visages. » La sculpture recalling his journey [Souvenir de son voyage] (non présentée dans lʼexposition), notamment, est une illustration parfaite de cette approche, décrivant une transformation chamanique en serpentine, os, laiton, acajou, bois de Bloodwood et ébène. Sa Walrusty Teapot [Théière au morse] (dans lʼexposition) raconte une histoire plus simple, alliant forme et fonction pour capter de manière originale lʼapparence dʼun morse, animal que lʼon voit à lʼoccasion sur la côte est de la province de l'artiste.

Un des aspects les plus remarquables de cette exposition est sans doute quʼelle fait la démonstration de la vitalité croissante des pôles de créativité à Terre-Neuve-et-Labrador. Des artistes dʼautres régions viennent maintenant sʼy installer, attirés tant par ses paysages que par la liberté de création que lʼon y trouve.

Will Gill, peintre originaire dʼOttawa, est lʼun dʼentre eux. Il sʼest installé à  St. John's, en passant par le Nouveau-Brunswick, il y a quelque 15 ans, pour travailler comme apprenti dans une fonderie de bronze pour le coulage de sculptures, et a depuis adopté lʼendroit. Son œuvre, comme avec Figure in Red Pants [Figure au pantalon rouge] (2013), illustre surtout des formes humaines abstraites placées dans des situations chaotiques, périlleuses, projetant les propres angoisses de lʼartiste. Il nʼest pas surprenant que ce dernier soit attiré intuitivement par lʼocéan, cette force soulignant la fragilité de la vie qui lʼentoure. Si Gill ne saurait être qualifié de peintre régionaliste, lʼocéan est pour lui depuis longtemps une source dʼinspiration dans ses vidéos, performances et tableaux. « Pour moi, sa poésie vient de son incroyable pouvoir de donner et de prendre », explique-t-il.

Le travail de Ned Pratt suscite également une réaction émotionnelle intense chez le spectateur. Dépourvues de vie, nombre de ses photographies, telle Façade (épreuve numérique dʼune habitation rustique sur fond de paysage désert, monotone), captent un sentiment dʼisolement, inspirant un mélange de peur et de sérénité. Le lien intime qui lʼunit à son environnement est un élément central dans son processus créatif. « La connaissance profonde dʼun lieu vous permet de voir au-delà de lʼexubérance dʼune réaction initiale à quelque chose. Elle permet de se concentrer sur des subtilités que dʼautres ne percevront peut-être pas, affirme Pratt. Je ne pourrais faire ce travail nulle part ailleurs, ajoute-t-il. Je ferais des photos, bien sûr, mais elles nʼévoqueraient rien en particulier. »

Changing Tides: Contemporary Art of Newfoundland and Labrador est à l’affiche à la Collection McMichael dʼart canadien à Kleinburg, en Ontario, jusquʼau 1er juin 2014.


Par Lizzy Hill| 19 février 2014
Catégories :  Correspondants

À propos de l’auteur(e)

Lizzy Hill

Lizzy Hill

Auteure dont les textes sont publiés à l’échelle internationale, Lizzy Hill est correspondante d’Akimbo à Halifax et rédactrice en chef de Visual Arts News, seul magazine du Canada atlantique à traiter en particulier du travail d’artistes en arts visuels.

 

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