Une beauté fatale : Water, d’Edward Burtynsky

Par Lizzy Hill le 19 novembre 2013

Edward Burtynsky, Bassin de décantation de phosphore no 2, comté de Polk (Floride), É.-U., 2012. Photo © Edward Burtynsky, avec l’autorisation de Nicholas Metivier Gallery, Toronto / Howard Greenberg Gallery, et Bryce Wolkowitz Gallery, New York

Edward Burtynsky survole les sommets enneigés du parc provincial du mont Edidza. En dessous, un paysage de volcans en sommeil sur lequel tranchent cinq lacs à l’eau pure. Quatre d’entre eux alimentent la partie britanno-colombienne de la rivière Stikine, cours d’eau qui s’étire sur 610 kilomètres jusqu’en Alaska. Il s’agit d’une région topographique inhabituelle, où le roc est teinté de blanc, de rouge vif, de jaune et de violet par les eaux minérales sulfureuses. Accessible uniquement par un vieux chemin couvert de mauvaises herbes, cette nature isolée possède une géographie que peu de Canadiens ont eu l’occasion d’admirer.

Dans cette entrevue pour MagazineMBAC, le photographe Edward Burtynsky admet s’être posé la question « Sommes-nous en sécurité ? » en immortalisant la beauté austère de ce bassin hydrographique pour son plus récent projet, Water. « Il arrivait parfois, dans les montagnes de C.-B., que l’hélicoptère soit chahuté comme une balle de ping-pong quand je me levais de mon siège », se souvient-il. Pour prendre le cliché parfait, le photographe torontois s’asseyait avec la porte de l’hélico grande ouverte, alors que des vents violents ballotaient le petit aéronef. « Vous vous frappez partout, et comme il fait -10 degrés, vous gelez en même temps, précise-t-il. Il faut une bonne dose de confiance ».

Burtynsky concède qu’il a passé beaucoup de temps à bord d’un petit engin à plus de 120 mètres au-dessus du sol, pas exactement ce qu’il y a de plus prudent. À cette hauteur, « si le moteur lâche, aucune chance de s’en tirer, on tombe et on s’écrase », dit-il prosaïquement. Son séjour dans l’Ouest canadien ne représente qu’une partie de sa production la plus récente, considérable et ambitieuse, le résultat d’un voyage épique autour du globe qui l’a mené à travers 10 pays en cinq ans, à explorer notre relation avec l’une de nos plus précieuses ressources naturelles.

Edward Burtynsky, Barrage de Xiaolangdi no 3, fleuve Jaune, province du Hunan, Chine, 2011. Photo © Edward Burtynsky, avec l’autorisation de Nicholas Metivier Gallery, Toronto / Howard Greenberg Gallery, et Bryce Wolkowitz Gallery, New York

Ses photographies des mondes aquatiques de notre planète sont réunies dans un ouvrage de 228 pages publié cet automne; le projet fait également l’objet d’une exposition itinérante, inaugurée à la Nicholas Metivier Gallery de Toronto (du 5 septembre au 12 octobre) et de Watermark, long-métrage produit en collaboration avec les réalisateurs Jennifer Baichwal et Nick de Pencier. Le film, présenté pour la première fois au Festival international du film de Toronto cet automne, est maintenant à l’affiche des cinémas dans plusieurs villes au Canada.

Dans son exposition, l’artiste nous transporte de l’étrange beauté d’un puits en degré tari du Rajasthan aux affluents radiculaires du delta du Colorado, en passant par une véritable tapisserie de terres morcelées aux teintes argileuses, vouées à l’aridoculture de l’Aragon, en Espagne. Ce qui est frappant dans ses œuvres c’est leur esthétique, même lorsqu’elles illustrent des systèmes d’eau non viables ou en voie d’épuisement. Son puits en degré asséché et oublié, Stepwell #4 (2010), évoque peut-être une crise de l’eau naissante en Inde, mais l’on ne peut s’empêcher de rester bouche bée devant la complexité de son architecture. Toute aussi frappante est la juxtaposition de 2011 du désert de l’Arizona et d’une banlieue voisine de Scottsdale, Phoenix, parsemée des motifs tourbillonnants de piscines turquoise et de luxuriantes rues arborées. « Quand je le regarde, mon travail m’apprend que je cherche à y nouer une universalité du désir humain à être en présence de quelque chose d’esthétique », explique Burtynsky.

Et pourtant le sujet, aussi séduisant soit-il, révèle souvent à quel point notre relation avec la nature est tendue, et combien nos systèmes écologiques sont au bord de l’effondrement. « Il y a une autre histoire plus profonde, sans doute plus troublante, juste sous cette surface. C’est, je crois, ce que j’ai toujours voulu faire dans mes œuvres : mettre l’observateur dans la position instable d’être attirée par elles, et en même temps lui faire prendre un peu de recul pour réfléchir à leurs tenants et aboutissants », précise Burtynsky.

Nombre des paysages de Burtynsky ont l’air extraterrestre, habitués que nous sommes à regarder le monde à hauteur humaine. « C’est comme ça depuis quelque temps, je m’éloigne de plus en plus du paysage pour avoir une vue d’ensemble, dit-il. Pour ce projet, j’ai mis de côté toute restriction, de façon à être où je devais être pour prendre la photo [...], une aventure intéressante. »

Edward Burtynsky, Déversement de pétrole no 5, plate-forme de forage Q4000, golfe du Mexique, 24 juin 2010. Photo © Edward Burtynsky, avec l’autorisation de Nicholas Metivier Gallery, Toronto / Howard Greenberg Gallery, et Bryce Wolkowitz Gallery, New York

Ses vues en plongée sont comme une thérapie de choc par laquelle le spectateur s’extrait du paysage et réalise combien chaque système est interconnecté. « Ce point de vue en hauteur permet d’illustrer les divisions que nous appliquons au territoire, et nos projets d’infrastructure les plus importants, là où nous faisons passer nos routes ou construisons des aqueducs, barrages, etc. Quand on s’élève et s’en éloigne un peu, ces ouvrages commencent à se dévoiler d’une manière impossible à saisir quand on est dessus. »

Les œuvres de Burtynsky, représentées dans les collections du Musée des beaux-arts du Canada depuis un certain temps, sont tout sauf didactiques, et invitent au contraire le public à tirer ses propres conclusions. L’artiste admet qu’il doit s’astreindre à un certain niveau d’objectivité avant de se rendre sur plusieurs des sites qu’il photographie. « Il ne s’agit pas de me conditionner pour être ce que certains qualifieraient d’“écologiste militant”, car je marche sur des œufs du fait que je travaille dans des endroits très sensibles, dit-il. Et je dois avoir une position franche et directe, mais en même temps étoffée sur ce sujet, parce qu’une bonne partie de mon travail se passe à l’intérieur des clôtures barbelées d’une entreprise, dont il faut que j’obtienne l’autorisation pour entrer. »

« Ce qui m’irrite un peu, ajoute-t-il, c’est cette polémique facile et inutile mauvaises entreprises/bons écologistes, ils finissent par se lancer des pierres les uns les autres, le genre d’échange qui ne fait pas avancer grand-chose. » Il est toutefois évident qu’une profonde sensibilité à l’égard de l’environnement constitue le fil conducteur de ses divers projets, qu’il photographie des résidus de nickel près de Sudbury, en Ontario, des sites d’exploitation des sables bitumineux en Alberta ou des mines de charbon à ciel ouvert. « Je me soucie de la manière dont nous traitons la planète, ce que chacun devrait faire, car si nous la détruisons, c’est la prochaine génération qui en paiera le prix. »

Après avoir vu ses images, un sentiment de culpabilité persiste. Burtynsky attire notre attention sur le fait que beaucoup de nos activités quotidiennes contribuent à un portrait plus général de dévastation écologique, puisque tout ce à quoi nous nous sommes habitués peu à peu (« prendre l’auto et partir en vacances [...] la nourriture que l’on consomme, le grille-pain ») est d’une façon ou d’une autre extrait de la nature.

« Je pense que beaucoup de gens, après m’avoir entendu ou vu mes œuvres, ce que moi j’ai vu, vont en venir à la conclusion que nous sommes de parfaits imbéciles », s’esclaffe-t-il. Puis il ajoute, sur un ton plus sérieux : « Je crois que les gens sont un peu horrifiés ».

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Par Lizzy Hill| 19 novembre 2013
Catégories :  Correspondants

À propos de l’auteur(e)

Lizzy Hill

Lizzy Hill

Auteure dont les textes sont publiés à l’échelle internationale, Lizzy Hill est correspondante d’Akimbo à Halifax et rédactrice en chef de Visual Arts News, seul magazine du Canada atlantique à traiter en particulier du travail d’artistes en arts visuels.

 

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