Vers de nouveaux sommets. Lawren S. Harris et ses contemporains nord-américains

Par Antonio Aragon le 15 mai 2017


Lawren S. Harris, Abstract Sketch in Oil, #41 [Esquisse abstraite à l’huile, no 41], 1934–1938, huile sur masonite, 55,9 x 45,7 cm. Collection particulière. Photo : Alexandra Cousins. © Famille de Lawren S. Harris

Lawren S. Harris a-t-il vécu une crise de la quarantaine ? A-t-il simplement été atteint par Cupidon ? Toujours est-il que ce membre du Groupe des Sept a complètement réorienté sa vie à la fin des années 1930. En rupture avec les conventions de son époque, il a quitté femme et enfants et s’est installé au Dartmouth College (États-Unis) avec sa nouvelle âme sœur, Bess Housser. Il a vécu de 1936 à 1940 au New Hampshire et au Nouveau-Mexique, jusqu’au moment où la Seconde Guerre mondiale l’a forcé à revenir au Canada. De retour au pays, il s’est établi à Vancouver, tirant un trait sur Toronto, sur sa famille et, en l’occurrence, sur la peinture paysagère.

Célèbre dans le monde entier pour ses monumentaux paysages glacés stylisés, Harris a dépeint une nature sauvage nordique qui, pour beaucoup, en est venue à incarner le Canada et l’art canadien jusqu’à aujourd’hui. En tant que membre du Groupe des Sept, il a contribué à la naissance d’un style de peinture distinctement canadien, se faisant connaître pour son approche picturale novatrice des grands espaces arctiques. Pourtant, en 1936, il prit la décision peu facile d’abandonner pour toujours cette imagerie emblématique. 

L'exposition de la Collection McMichael d’art canadien, Higher States: Lawren Harris and his American Contemporaries [Vers de nouveaux sommets. Lawren Harris et ses contemporains américains] risque de surprendre les visiteurs qui s’attendent à retrouver la vision du peintre paysager et qui devront plutôt découvrir, ou redécouvrir, le peintre abstrait.


Lawren S. Harris, The Earth, the Sun and the Moon [La terre, le soleil et la lune], 1938–1942, huile sur carton, 61 x 53,3 cm. Collection de The Faculty Club of the University of Toronto. © Famille de Lawren S. Harris

Organisée par les commissaires invités Roald Nasgaard et Gwendolyn Owens, Higher States offre une nouvelle perspective sur une production moins connue de tableaux peints par Harris après son arrivée aux États-Unis. Regroupant quelque soixante-dix œuvres, l’exposition met en évidence le travail de plusieurs grands contemporains américains et canadiens de Harris dont Bertram Brooker, Emily Carr, Lionel LeMoine FitzGerald, Arthur Dove, Georgia O’Keeffe, Raymond Jonson, Emil Bisttram et Marsden Hartley.

Les croyances théosophiques de Harris et son engagement profond pour le « spirituel dans l’art » pourraient aussi avoir influencé sa métamorphose personnelle et artistique. Bien que de tempérament pragmatique, Harris a été l’un des fondateurs du Transcendental Group of Painters de Santa Fe, un groupe ancré dans la modernité visuelle qui se réclamait de Kandinsky. Les œuvres de ce groupe sont souvent très imprégnées du vocabulaire du transcendantalisme américain célébré entre autres par les poètes Ralph Waldo Emerson et Walt Whitman.

Comme l’explique à Magazine MBAC Sarah Stanners, conservatrice en chef de la Collection McMichael d’art canadien : « Quand on tombe en pâmoison devant un paysage de montagnes enneigées de Lawren Harris, c’est qu’il est temps de s’intéresser à ce qui l’a le plus passionné dans les 35 dernières années de sa vie, l’art abstrait. »


Lawren S. Harris, Triangle blanc, v. 1939, huile sur toile, 129,5 x 93,2 cm. Don de la succession de Bess Harris, et des trois enfants de Lawren S. Harris, 1973. MBAC. © la famille de Lawren S. Harris

Quatre huiles sur toile prêtées au McMichel proviennent de la collection permanente du Musée des beaux-arts du Canada : trois ont été peintes par Harris – Étude pour « Le phare de Pointe-au-Père » (1929), Esquisse abstraite (1936) et Triangle blanc (v. 1939) – et la quatrième, Brésil (v. 1950–1951), par L.L. FitzGerald.

« Triangle blanc est un exemple magistral de la créativité de Harris face à la culture visuelle moderniste nord-américaine qui l’a fasciné, indique Roald Nasgaard à Magazine MBAC. Il a ici peint un objet multicouche complexe, composé de bakélite de différents bruns et de Plexiglas transparent réfléchissant. »

Pour Roald Nasgaard, Triangle Blanc semble suspendu dans l’espace alors qu’il est posé sur un piédestal classique, schématisé, comme s’il était une sculpture traditionnelle. Les plans transparents et les matières rappellent les sculptures constructivistes, par exemple les créations de 1927 de Naum Gabo. Nasgaard précise : « Comme dans plusieurs autres toiles, dont le Memorial to an Airman de la collection de l’Art Gallery of Hamilton, Harris a astucieusement repensé sa construction comme s’il s’agissait d’un monument public abstrait. »

Brésil est un autre exemple de peinture abstraite qui incorpore des éléments de modernisme. L’œuvre doit son titre à sa présentation à la Biennale de São Paolo, en 1961. « L’huile de LeMoine FitzGerald, Brésil, propose une ouverture lumineuse sur l’espace lointain d’un ciel de prairie, explique Roald Nasgaard. Ou, pour une lecture plus spirituelle, elle s’élance vers le mystique infini. » Ce choix stylistique a été celui de Harris et de ses collègues de Santa Fe ainsi que celui de plusieurs artistes contemporains canadiens, dont FitzGerald.


L.L. FitzGerald, Brésil, v. 1950–1951, huile sur toile, 50,8 x 56 cm. Don de la Collection Douglas M. Duncan, 1970. MBAC. © Avec la permission de Patricia et Earl Green, les co-détenteurs du droits d'auteur de FitzGerald

Bien que très réduits et très abstraits à leur façon, note Roald Nasgaard, les paysages des années 1920 de Harris « ne sont pas issus de son imagination comme ses abstractions plus tardives. Ses paysages étaient sombres et sérieux, et ce n’est que lors de son séjour au Dartmouth College qu’il a peint des toiles beaucoup plus joyeuses, souvent légères, exprimant même parfois un sens de l’humour. »

Comment expliquer cette transformation ? Harris a-t-il choisi d’évacuer la peinture paysagère au profit de l’abstraction d’une façon aussi définitive qu’il a déménagé aux États-Unis ? Roald Nasgaard s’interroge : « Ce choix faisait-il partie de sa relation avec Bess ? Son inspiration s’est-elle tarie au début des années 1930 ? »

Il n’existe sans doute pas de réponse simple ou unique à ces questions. Quoiqu’il en soit, l’exposition Higher States, Lawren Harris and his American Contemporaries est une occasion unique de réfléchir à l’humeur des dernières œuvres de l’artiste. Elle est la chance de découvrir l’humour et le côté spirituel unique de l’homme.

Higher States: Lawren Harris and his American Contemporaries [Vers de nouveaux sommets. Lawren Harris et ses contemporains américains] est à l’affiche à la Collection McMichael d’art canadien de Kleinburg (Ontario) jusqu’au 4 septembre 2017. L’exposition sera ensuite accueillie par le Glenbow Museum de Calgary.


Par Antonio Aragon| 15 mai 2017
Catégories :  Correspondants

À propos de l’auteur(e)

Antonio Aragon

Antonio Aragon

L’auteur et éducateur colombien Antonio Aragon travaille fréquemment dans le monde en développement. Il a publié deux romans.

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