Y-a-t-il un fantôme dans l’appareil ?

Par Lisa Hunter le 18 septembre 2013

Faire défiler pour la galerie de photos


 

Chaque édition du Mois de la Photo m’en met plein la vue. Tous les deux ans, la ville déploie soudainement des panneaux géants qui ne veulent pas me  vendre du rouge à lèvres ou une assurance-auto. Les lieux publics que je traverse normalement sans état d’âme deviennent des lieux d’exposition de photos instantanées, et des musées fondés sur des mandats aussi différents que l’architecture, l’histoire ou l’art accueillent tous des présentations organisées autour d’une thématique centrale.

J’ai un peu l’impression d’être de retour sur les bancs de l’université, à l’époque où nous flottions légèrement dans un océan d’idées brillantes sans même faire l’effort de lever le petit doigt.

Cette année le Mois de la Photo, Drone : L’image automatisée, se révèle un événement fascinant, qui utilise des concepts forts. Sous la baguette du commissaire venu de Londres Paul Wombell, il approfondit l’idée de l’image « sans auteur », telles celles  de Google Earth, des photomatons ou des caméras de surveillance. Drone nous rappelle que le procédé photographique peut échapper à l’homme.

L’appareil photo serait-il le requin qui erre en mer, gueule ouverte pour avaler tout ce qu’il trouve sur sa route? Ou représente-t-il davantage?

L’appareil photo a bien sûr certains avantages. Il voit des choses que l’œil ne voit pas et atteint des endroits inaccessibles – que ce soit à l’intérieur du corps ou à l’extérieur du système solaire. Avec la technologie robotique et informatique, il est devenu plus que notre instrument. Comme le souligne Paul Wombell, il joue son propre jeu. Y a-t-il littéralement un fantôme dans l’appareil ?

Si l’appareil photo fonctionne comme fonctionnent nos yeux ou nos mains, le résultat est-il une humanisation de la technologie ou une déshumanisation de l’humain ? Certains des points de vue les plus intéressants nous viennent d’artistes, tels David K. Ross et Jana Sterbak, dont la collection du Musée des beaux-arts du Canada abrite plusieurs œuvres.

Plusieurs explorent l’idée d’une séparation entre l’appareil photo et le photographe (humain). Par exemple, David K. Ross a fixé au fameux phare installé sur le toit de la Place  Ville-Marie, à Montréal, un appareil photo pour « voir » ce qu’il voit. Jana Sterbak a installé une caméra sur le corps d’un terrier Jack Russell et obtenu une image du monde qui remet en question nos hypothèses anthropocentriques. (Ceux qui ne se sont jamais rendu compte que les photos étaient très souvent prises à hauteur de l’œil humain s’en rendront sûrement compte après avoir vu cette œuvre.)

Pour élever la prise de vue, le travail de Jana Sterbak a été associé à une œuvre de Kevin Schmidt,  High Altitude Balloon Harmless Amateur Radio, pour laquelle l’artiste a attaché à un ballon météorologique un appareil photo afin de prendre des images de l’extérieur de la stratosphère. Quelle est la place de l’homme dans cette vision ? Il en fait partie. Comme les images sont projetées sur un mur et qu’elles sont vues de face, les spectateurs créent des silhouettes. D’où la naissance d’une collaboration hybride entre la technologie et l’humanité.

Toutefois Drone transcende le drone.

Dans l’installation Max Dean, As Yet Untitled, un bras robotique « archive » ou « déchiquète » des photos de famille, des images personnelles et pleines d’émotion s’il en est. Le destin de la photo appartient au spectateur : d’une façon ou d’une autre, la photo est effectivement « morte ».

Cheryl Sourkes joue aussi sur des instantanés très personnels. Dans Everybody’s Autobiography et Facebook Albums, elle étudie le phénomène de collusion qui se produit entre les images des médias sociaux et le voyeurisme. En documentant constamment notre vie, nous sommes en quelque sorte devenus nos propres drones.

Barbara Probst exploite l’idée d’appareils prenant des photos d’autres appareils photos. Dans un appartement vide, elle a fixé de multiples appareils photo sur des minuteurs, de telle manière que ceux-ci se photographient constamment les uns les autres, créant une sorte de galerie des glaces où surgissent des réflexions de réflexions qui semblent infinies. 

Dans l’exposition de Michel Campeau, Splendeur et fétichisme industriel. La collection Bruce Anderson,  des appareils photo prennent aussi littéralement des images d’autres appareils photo. Les images à grande échelle d’appareils analogiques possèdent une qualité documentaire troublante. Ceux qui ont déjà vu des archives d’histoire naturelle où des conservateurs ouvrent des tiroirs pleins d’oiseaux des tropiques empaillés ou de papillons comprendront ce que je veux dire.  Ce n’est que lorsque les choses sont mortes que nous pouvons les voir à plat, de cette façon.

La photographie telle que nous la connaissons est-elle morte? Comme d’habitude, le Mois de la Photo nous livre largement de quoi réfléchir. Je ne suis pas sûre qu’un seul mois suffise.

Le  Mois de la Photo à Montréal est à l'affiche jusqu'au 5 october, 2013. Cliquez ici pour infos à propos des artises ainsi que les lieux d'exposition.


Par Lisa Hunter| 18 septembre 2013
Catégories :  Correspondants

À propos de l’auteur(e)

Lisa Hunter

Lisa Hunter

Lisa Hunter est une scénariste et journaliste culturelle de Montréal. Son livre, The Intrepid Art Collector, a été publié par Three Rivers/Random House Canada.

Partagez cette page

Ajouter un commentaire

Commentaire

HTML autorisé : <b>, <i>, <u>

Commentaires

© 2013 Le Musée des beaux-arts du Canada. Tous droits réservés.

 2014