Alex Colville : où il est question de chiens, de revolvers et de baigneurs

Par Katherine Stauble, équipe MBAC le 20 avril 2015

 

Arnaud Maggs, Alex Colville (1983), épreuve à la gélatine argentique, 50.7 x 40.4 cm; image: 32.4 x 32.3 cm. Don de Eleanor Hurlbut, Penticton, Colombie-Britannique, 2001, à la mémoire de Jim Hurlbut. Musée des beaux‑arts du Canada, Ottawa

S’il était question de réincarnation … ça ne m’ennuierait pas d’être simplement un chien. Leur vie me semble totalement innocente. 

 – Alex Colville

Amoureux des chiens et d’autres sortes d’animaux, le peintre canadien Alex Colville en a fait les sujets principaux de plusieurs tableaux inoubliables : un chien de chasse courant dans un champ recouvert de plaques de neige, un cheval noir galopant vers la barrière ouverte d’un jardin d’église, une vache au repos sous la pleine lune.

Dans l’univers de Colville pourtant, cette innocence masque inévitablement une sorte de danger latent. À chaque signe extérieur de calme ou de pureté (un corps féminin dénudé, une prairie dorée, une vaste étendue d’eau) correspond une forme de menace larvée (un ciel d’orage, un revolver sur une table). Chaque tableau semble contenir un événement imminent.

À l’affiche du 23 avril au 7 septembre au Musée des beaux-arts du Canada (MBAC), Alex Colville est l’occasion d’analyser à fond les différentes couches fascinantes de l’œuvre de cet artiste. Présentée pour la première fois l’année dernière au Musée des beaux-arts de l’Ontario où elle a battu des records d'affluence, l’exposition qui s’installe au MBAC s’enrichit d’une centaine de dessins préparatoires et autres objets offerts à Bibliothèque et Archives du MBAC par l’artiste avant sa mort en 2013.

 

Alex Colville, Église et cheval (1964), acrylique sur Masonite, 55,5 x 68,7 cm. Musée des beaux-arts de Montréal. Achat, legs Horsley et Annie Townsend, et un donateur anonyme. © A.C. Fine Art Inc. Photo © MBAO

L’ampleur de cette rétrospective en fait un événement sans précédent. Parmi plus de 250 œuvres exposées figurent les mythiques Vers l’Île-du-Prince-Édouard (1965), célèbre tableau d’une femme avec des jumelles; Cheval et train (1954), une scène reprise par Bruce Cockburn pour la couverture d’un de ses disques; Pacifique (1967), une image – la plus reproduite de toutes – d’un homme torse nu regardant nonchalamment la mer tandis qu’un pistolet accapare l’avant-plan de la composition; et Chien, garçon et la rivière Saint-Jean (1958), une huile aux tons de lapis-lazuli.

D’autres sont peut-être moins familières : Taxi (1985) surprend par son cadre de Hong-Kong et Femme sur une rampe (2006), qui s’ajoute à l’extraordinaire galerie de portraits la femme et muse de l’artiste pendant 70 ans, Rhoda, représente celle-ci revenant d’une baignade. Comme le souligne la fille du couple, Ann Kitz, dans une vidéo de l’exposition : « Il s’est servi d’elle comme modèle du début à la fin. Quand on regarde Femme sur une rampe, c’est une femme très âgée, or, c’est toujours pour lui un très bel exemple d’une femme luttant contre les ravages et persistant à faire les choses qu’elle a faites toute sa vie. »

L’appariement d’œuvres de Colville à des réalisations artistiques, cinématographiques ou littéraires contemporaines qu’elles ont inspirées ou qui partagent leurs thèmes fait cependant de cette exposition un événement sans précédent.

    

Alex Colville, Vers l'Île-du-Prince-Édouard (1965), émulsion à l’acrylique sur Masonite, 61,9 x 92,5 cm. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Photo © MBAC

 

Moonrise Kingdom, 2012, Wes Anderson © 2012 Moonrise LLC

Par exemple, Vers l’Île-du-Prince-Édouard côtoie une séquence en boucle de Moonrise Kingdom, un curieux film de Wes Anderson datant de 2012. À l’écran, une fillette précoce de 12 ans observe le monde à travers des jumelles, debout sur la plateforme d’un phare. Couple sur la plage (1957) est associé à une scène de plage similaire d’un film de Sarah Polley également de 2012, Les histoires qu’on raconte. Pistolet de tir et homme (1980) est jumelé à un clip du film de 2007 des frères Coen, Non, ce pays n’est pas pour le vieil homme. Et plusieurs peintures évoquant le foyer et la famille sont entremêlées à une entrevue filmée d’Alice Munro, une célèbre nouvelliste canadienne qui décortique la vie des petites villes.

Pour le commissaire de l’exposition et conservateur Fredrik S. Eaton du Musée des beaux-arts de l’Ontario Andrew Hunter, ces « jumelages  provocants sont essentiels à l’exposition. Ce ne sont pas de simples ajouts. » Au contraire, ils démontrent la grande influence de la vision de l’artiste ainsi que l’universalité et la contemporanéité de ses thèmes.

 

Alex Colville, Salon (1999–2000), acrylique sur Masonite, 41,8 x 58,5 cm. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. © A.C. Fine Art Inc. Photo © MBAC

À l’instar de Colville, la cinéaste canadienne Sarah Polley s’efforce de brouiller la frontière entre réalisme et invention. Tentant dans son film autobiographique de mettre au  jour ses secrets familiaux les plus profondément enfouis, elle fusionne harmonieusement des images de sa mère extraites de films maison à des performances originales et théâtrales, laissant le spectateur s’interroger sur les limites de la réalité et de la fiction. Citons l’enthousiaste et chaleureux Andrew Hunter : « Polley a eu une influence déterminante sur le projet. »

Alex Colville est né à Toronto en 1920 et déménage en 1929 avec sa famille à Amherst, en Nouvelle Écosse. Étudiant en beaux-arts à l’Université Mount Allison de Sackville, au Nouveau-Brunswick, il y rencontrera sa future femme Rhoda et vivra la majeure partie de sa longue vie productive dans les Maritimes. En 1942, peu après son mariage, il s’engage dans l’armée canadienne et devient artiste de guerre officiel. Il fera partie du groupe chargé de documenter la libération du célèbre camp de concentration de Bergen-Belsen en avril 1945. Exposé ici, Corps dans une tombe, Belsen (1946) témoigne de la scène sinistre qu’il a vue et qui l’a hanté jusqu’à la fin de ses jours.

 

Alex Colville, Soldat et fille à la gare (1953), tempéra avec glacis sur panneau dur, 40,6 x 61 cm. La collection Thomson, Musée des beaux-arts de l’Ontario, Toronto. © A.C. Fine Art Inc. Photo © AGO

La guerre terminée, Colville retourne à Sackville et enseigne à la Mount Allison jusqu’en 1963, année où il commence à peindre à temps plein. Au cours des décennies suivantes, il expose un peu partout au Canada et à l’étranger. Il représente le Canada à la Biennale de Venise de 1966 et reçoit de nombreux honneurs, dont le Prix du Gouverneur général et l’Ordre du Canada. En 1973, Alex et Rhoda Colville s’installent définitivement vi v lle natale de Rhoda, Wolfville, en Nouvelle-Écosse.

David Collier illustre un grand nombre de ces détails dans Colville’s Comics, une délicieuse bande dessinée de commandée expressément pour l’occasion et également exposée (en vente sur AchatsMBAC.ca). 

L’œuvre de Colville a alimenté quantité de débats du vivant de l’artiste, notamment parce que lui-même ne se sentait lié à aucun mouvement. Comme le note David Collier : « À l’époque de l’Expressionnisme abstrait, les critiques ont presque toutes été sévères. » Rendant hommage à la complexité, à la contemporanéité et à la grande influence de l’œuvre de Colville, la rétrospective offre un nouveau regard sur cet artiste canadien fondamental.

Le Musée des beaux-arts du Canada présente sa propre version de l’exposition Alex Colville jusqu’au 7 septembre. Un catalogue relié, en anglais, accompagne cette présentation coordonnée par Adam Welch, conservateur associé de l’art canadien moderne. Notons que l’essai du catalogue d’Andrew Hunter a été traduit pour les lecteurs francophones qui recevront l'encart avec leur commande.

À l’étage supérieur, le MBAC propose une petite exposition consacrée à Mary Pratt, élève et amie de Colville. Mary Pratt. « Cette petite peinture » s’articule autour des toiles luminescentes de pots de gelée peintes par l'artiste. Organisée par Mireille Eagan, de The Rooms, à St John’s, et par Jonathan Shaughnessy, conservateur associé de l’art contemporain au MBAC, l’exposition se poursuivra jusqu’au 4 janvier 2016.

En même temps, la Bibliothèque du MBAC accueille jusqu’au 7 septembre Un mécène américain. Alex Colville et Lincoln Kerstein, une présentation d’œuvres du fonds Colville centrée sur la relation professionnelle et personnelle qui unissait l’artiste à son agent artistique, Kerstein.



Par Katherine Stauble, équipe MBAC| 20 avril 2015
Catégories :  Expositions

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