Alex Janvier : le cercle de la vie et autres formes vives

Par Katherine Stauble, équipe MBAC le 19 décembre 2016


Photo : Fred Cattroll

Les trente-quatre peintures et aquarelles circulaires flottant sur un mur bleu nuit à l’entrée de l’exposition Alex Janvier rappellent des corps célestes. Lumineux, riches et variés, parfois petits parfois grands, certains veinés de lignes sinueuses et d’autres facettés comme des pierres précieuses, les disques ondoient, irradient et vibrent. Ils vous coupent le souffle.

Pour Alex Janvier, l’un des artistes autochtones les plus respectés au Canada, le cercle est une métaphore du cycle de la vie. « Il représente le continuum de la nuit et du jour, de la vie et de la mort, de la vie qui renaît », explique Greg Hill dans une entrevue à Magazine MBAC. Le conservateur Audain d’art indigène du Musée des beaux-arts du Canada (MBAC) est également commissaire de l’exposition, et un des contributeurs au catalogue qui accompagne celle-ci. « Cette installation est véritablement un échantillonnage de la peinture d’Alex avec le cercle, de 1979 jusqu’à très récemment, ajoute-t-il. Dans ces cercles, on trouve toutes ses évolutions stylistiques et préoccupations thématiques, et il y a donc cette dimension de cercle dans la vie d’Alex, et la vie d’Alex comme un cercle. »


Vue de l’installation : exposition Alex Janvier, présentée au Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. © Alex Janvier. Photo : MBAC.

Intitulée fort justement « Janvier en cercles », l’installation constitue une entrée en matière très touchante pour cette rétrospective majeure. En tout, ce sont pas moins de 155 dessins, aquarelles et toiles qui sont présentés, certains à l’échelle d’un mur. Le chef-d’œuvre de Janvier, Étoile du matin – Gambeh Then’ (1993), créé pour le dôme du Musée canadien des civilisations (aujourd’hui le Musée canadien de l’histoire), est montré sous forme de projection vidéo.

L’exposition s’intéresse à la manière dont Janvier a combiné ses influences autochtones et occidentales tout au long d’une prolifique carrière de 65 ans, définissant un style instantanément reconnaissable par ses couleurs vives, ses traits calligraphiques et ses formes abstraites, incluant notamment des motifs inspirés de la broderie perlée et de la décoration de piquants de porc-épic dénées traditionnelles.


Alex Janvier, Sans titre, 1986, acrylique sur toile, 165,1 x 266,7 cm. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa (42867). © Alex Janvier. Photo : MBAC

Provenant de collections de partout au pays, nombre des œuvres sont exposées pour la première fois, tandis que d’autres, comme la magnifique Sans titre (1986), achetée par le MBAC en 2009, seront sans doute familières aux visiteurs. Le grand tableau blanc, où s’entrelacent des vrilles colorées parmi de minuscules fleurs, oiseaux et insectes, fait partie d’une série que Janvier a réalisée à la suite de son voyage en Chine de 1985, comme membre d’une délégation culturelle. Interrogé par Magazine MBAC, l’artiste parle des jardins formels qui ont inspiré les œuvres : « Vous avez le spectacle, vous avez le parfum, cela envahit tous vos sens ».

Alex Janvier est né en 1935 dans la réserve Le Goff, dans le nord de l’Alberta. Avec des origines dénées et anishnaabées (Saulteaux), il est le fils du dernier chef coutumier des Premières Nations de Cold Lake. Janvier a grandi dans une famille de dix enfants, parlant déné, s’imprégnant des enseignements des aînés, plongé en pleine nature.

En 1943, alors qu’il avait huit ans, il a été envoyé au pensionnat indien de Blue Quills, près de St. Paul, en Alberta, où il a passé les dix années qui ont suivi. Comme ce fut le cas pour des milliers d’autres enfants, l’expérience du pensionnat a été traumatisante. Il lui était interdit de parler sa langue, et sa communauté lui manquait terriblement. « Je peux vous dire que ce n’a pas été une partie de plaisir », a confié l’artiste aux plus de mille personnes présentes lors du vernissage de l’exposition. Les cours d’art réguliers à l’école ont toutefois été une sorte de bouée de sauvetage. « Tous les vendredis après-midi, de 14 à 16 h, se rappelle-t-il. C’était le seul moment où je pouvais m’exprimer. »


Alex Janvier, Garçon de Wounded Knee, 1972, acrylique sur bois, 121,9 cm (diamètre). Avec l’autorisation de l’artiste et de la Janvier Gallery, Premières Nations de Cold Lake. © Alex Janvier. Photo : Don Hall, avec l’autorisation de la Mackenzie Art Gallery

Repérant le talent d’Alex, le directeur de l’école lui a organisé des cours d’été avec l’artiste Carl Altenberg, un émigrant allemand qui avait étudié dans la tradition du Bauhaus. Altenberg a également commandé à Janvier trois tableaux pour la chapelle du pensionnat. Le premier d’entre eux, Notre-Dame du tipi (1950), a d’abord causé un tollé pour sa Vierge à l’enfant autochtone, mais a finalement été présenté à Rome, où il a reçu une mention honorable lors de l’exposition internationale du Vatican cette année-là.

Notre-Dame du tipi est l’une des œuvres que l’on verra dans une salle consacrée aux débuts de Janvier, d’abord à Blue Quills, puis au Southern Alberta Institute of Technology (aujourd’hui l’Alberta College of Art) à Calgary, où il s’est inscrit en 1956. Avec Marion Nicoll comme professeure, il a été initié aux mouvements artistiques occidentaux et à l’abstraction dans les peintures de Wassily Kandinsky, Paul Klee et Joan Miró, en plus d’être poussé à explorer la peinture automatique. Au moment où il a obtenu son diplôme, son style calligraphique caractéristique s’affirmait déjà, comme les visiteurs peuvent le voir dans quatre charmants pastels réalisés en 1963 et dans une série de peintures à tempéra aux traits arachnéens et aux formes circulaires, datant de 1964.

1967 a été un moment charnière dans la carrière de Janvier, avec sa participation au comité consultatif pour le pavillon des Indiens du Canada à l’Expo 67 de Montréal. Le comité était chargé de sélectionner œuvres d’art, artéfacts, textes et images pour le pavillon, et Janvier lui-même a été choisi pour créer une murale extérieure. Le résultat a été quelque chose de totalement nouveau : une perspective autochtone sur l’histoire et les expériences des Premières Nations du Canada. Comme le dit Hill : « le message était très fort, en comparaison de tout ce qui avait été fait auparavant. Pour de nombreux visiteurs, se retrouver face à cette version de l’histoire était totalement inédit ».

Ce qu’ils ont vécu à cette occasion a donné de l’assurance à sept artistes autochtones de talent (Daphne Odjig, Jackson Beardy, Eddy Cobiness, Norval Morrisseau, Carl Ray, Joseph Sanchez et Alex Janvier), qui se sont réunis six ans plus tard pour former le premier collectif artistique autochtone au pays, le Professional Native Indian Artists Incorporated (PNIAI), qui sera par la suite connu sous le nom du Groupe des Sept Indiens. Janvier considère Bill Reid comme un huitième membre non officiel.


Alex Janvier, L’air de Cold Lake, 1994, acrylique sur toile de lin, 91,5 x 76 cm. Collection de la Fondation des arts de l’Alberta, Edmonton © Alex Janvier

Deux salles de l’exposition sont consacrées au collectif. Dans l’une, on peut voir huit grands tableaux réalisés en 2011 par Janvier en hommage à chaque membre du groupe, soulignant, par exemple, l’orfèvrerie complexe de Bill Reid, la spiritualité d’Eddy Cobiness et le pouvoir d’influence de Daphne Odjig. « Elle a vraiment été déterminante dans la cohésion du groupe, à une époque où tout le reste allait plutôt mal pour la plupart des tribus au Canada », affirme Janvier. Dans une salle attenante se trouvent des toiles des membres du groupe, ainsi qu’une vidéo humoristique de neuf minutes du réalisateur winnipegois Darryl Nepinak, qui montre pourquoi ce collectif conserve une influence sur les jeunes générations.

Les salles suivantes, qui couvrent les périodes allant de la fin des années 1970 au début des années 1990, mettent en lumière le développement florissant de la carrière de Janvier, avec des pièces combinant de façon éblouissante figuration et abstraction. De loin, Eaux à gros poissons (L’ohwa’chok Touwah’) (1982) est un élégant tourbillon abstrait de couleurs saturées, mais de près, on y discerne un aigle, un bison, un castor, un papillon et même un paysage urbain. Entrée remarquée (1980), l’une des acryliques sur lin, démontre toute la maîtrise de l’artiste dans le maniement du pinceau sur une surface rugueuse. Ici, les traits colorés et infléchis évoquent la procession d’ouverture d’un pow-wow, vue de dessus.


Alex Janvier, Lubicon, 1988, acrylique sur toile, 165,2 x 267 cm. Collection de l’Art Gallery of Alberta, Edmonton. Acheté avec le fonds de succession de Jean Victoria Sinclair (98.13). © Alex Janvier

Parmi les œuvres les plus fortes présentées, on trouve Lubicon (1988), créée à une période où la Première Nation du Lac-Lubicon dans le nord-ouest de l’Alberta était en conflit avec le gouvernement fédéral et l’industrie pétrolière quant à l’extraction des ressources sur son territoire traditionnel. L’œuvre a commencé comme l’une des toiles de Janvier sur fond blanc empreinte de sérénité, mais la colère à propos du conflit de Lubicon aidant, l’artiste a peint l’arrière-plan d’un rouge rageur.

Lubicon marque le début d’une période de politisation grandissante du travail de Janvier, qui se caractérise par une approche plus figurative dans une série de peintures aux dimensions de murales. Selon Hill, c’est délibérément que l’artiste a cherché à s’exprimer d’une façon plus figurative. « Alex a été particulièrement catégorique sur la direction qu’il souhaitait prendre, dit-il. Il voulait une communication directe. Il avait des choses importantes à dire, et il voulait qu’on le comprenne clairement. » 

Prenez O’Kanada (1991), réalisée dans la foulée de la crise d’Oka, au cours de laquelle un différend territorial entre les Mohawks de Kanesatake et la municipalité d’Oka, au Québec, a conduit à une confrontation tragique avec la police. Janvier a peint un cercle central qui rappelle Étoile du matin, sauf pour les personnages mohawks derrière le réticule d’un viseur de fusil. Ou Usine à pommes (1989), avec son motif central de pomme et une jeune fille sans visage. Le titre fait allusion au terme péjoratif « pomme » dont on affublait les élèves du système des pensionnats et au processus d’assimilation par lequel on tentait de faire des Autochtones des « Peaux-Rouges » blancs à l’intérieur.


Alex Janvier, Trait jaune, 2001, acrylique sur toile, 91 x 91 cm. Avec l’autorisation de l’artiste et de la Janvier Gallery, Premières Nations de Cold Lake. © Alex Janvier. Photo : MBAC

Les dernières salles de l’exposition accueillent des œuvres plus récentes, dont une série de peintures expérimentales réalisées au début des années 2000, alors que l’artiste subissait une attaque de paralysie de Bell et ne pouvait peindre avec sa dextérité habituelle. Un exemple, Trait jaune (2001), est un dripping qui rappelle la frange perlée d’une robe de pow-wow. Une série plus récente d’aquarelles, dont Couleurs de l’autre côté de la montagne, produite en octobre 2014 à l’occasion d’une résidence d’artiste à Kelowna, en C.-B., saisit les rouges et ocres profonds des feuillages d’automne.

Aujourd’hui âgé de 81 ans et peignant toujours, Alex Janvier est à la fois fier et humble. « Toute ma vie, c’est véritablement le monde de l’art, a-t-il déclaré devant une salle remplie de représentants des médias avant la soirée de vernissage. « Grâce à l’art, j’ai pu m’occuper de ma famille. » Il parle du temps où il était au pensionnat, de sa vision du Canada, et de son retour récent vers la spiritualité, concluant avec cet euphémisme caractéristique : « J’ai fait du mieux que j’ai pu ».

Alex Janvier est la sixième exposition individuelle consacrée par le Musée des beaux-arts du Canada aux artistes des Premières Nations, avec celles sur Norval Morrisseau, Robert Davidson, Daphne Odjig, Carl Beam et Charles Edenshaw. L’exposition est à l’affiche jusqu’au 17 avril 2017 dans les salles d’expositions temporaires du MBAC. Elle est accompagnée d’un catalogue, publié en anglais et en français.


Par Katherine Stauble, équipe MBAC| 19 décembre 2016
Catégories :  Expositions

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