Après le dernier crampon. Artistes, architectes et artisans

Par Katherine Stauble, Rédactrice, Bureau du Directeur, MBAC le 05 novembre 2013

 

Ozias Leduc, L’enfant au pain (1892–1899), huile sur toile, 50.7 x 55.7 cm. MBAC 

Entre la pose du dernier crampon de la voie ferrée transcontinentale et la fin de la Première Guerre mondiale, le Canada passe au début du XXe siècle du statut de colonie fragmentée à celui d’une nation agricole et industrielle en pleine expansion, marquée par un nouveau sentiment d’optimisme et de fierté. Cette période fascinante est le sujet de la nouvelle exposition ambitieuse du Musée des beaux-arts du Canada, Artistes, architectes et artisans. L’art canadien 1890–1918.

Les 320 objets et plus réunis pour cette exposition mettent en lumière le dynamisme et la productivité des dessinateurs et des fabricants d’art pendant cette période prospère de l’histoire du Canada. Parmi la pléiade d’artistes, citons les peintres Ozias Leduc, George Reid, Marc-Aurèle de Foy Suzor-Coté, Tom Thomson et Lawren Harris, les sculpteurs Louis-Philippe Hébert et Alfred Laliberté, les photographes Sidney Carter et Harold Mortimer Lamb et les architectes Edward et William Maxwell, Percy Nobbs et Samuel Maclure.

L’exposition se penche notamment sur la notion d’intégration car à cette époque, autant les artistes que les architectes et les artisans participent à toutes sortes de projets collectifs, s’inspirent les uns les autres et partagent des buts communs. L’immigration à grande échelle, surtout dans l’ouest du Canada, contribue à l’essor des villes, à la création de nouveaux marchés et de nouveaux emplois et à l’explosion de projets de bâtiments municipaux et de résidences privées. L’époque est faste pour quiconque travaille dans le domaine de l’art.

Beaucoup d’entre eux eux-mêmes sont des immigrants ou ont suivi une formation à l’étranger. Le mouvement Arts and Crafts et et le style Beaux-Arts, deux importants courants artistiques en Angleterre, en France et aux États-Unis, s’implantent progressivement au Canada. Inspirés par les écrits de William Morris, artisans, artistes et dessinateurs s’unissent pour réaliser ensemble des projets fondés sur des idéaux de beauté, de simplicité, d’harmonie et d’utilité, et intégrer l’art à tous les aspects de la vie quotidienne. Morris, fondateur du mouvement Arts and Crafts et dessinateur de fabuleux motifs de papier peint et de tissus, a cette phrase célèbre : « Ne gardez rien chez vous que vous ne sachiez utile ou que vous ne croyiez beau. »

Artistes et dessinateurs canadiens fondent de nouveaux clubs et sociétés multidisciplinaires et commencent à formuler leurs objectifs dans de nouvelles revues. Influencés par l’émergence du mouvement City Beautiful, ils dessinent de nouveaux boulevards auxquels ils incorporent des monuments et des parcs (malheureusement, la plupart ne seront jamais construits). Les femmes jouent un rôle non négligeable, surtout dans les domaines de la peinture et de l’artisanat, notamment par le biais de la Woman’s Art Association of Canada.

Alfred Laliberté, Garçon tenant une dinde (l’air) de la fontaine du Marché Maisonneuve (1915), bronze, 165 × 110 × 110 cm. Prêt de la ville de Montréal. Photo (C) Brian Merrett

Le visiteur qui parcourt la douzaine de salles de l’exposition plonge dans l’atmosphère du Canada au siècle dernier. Il saisit ainsi toute la mesure des fresques, des plans de villes et des dessins architecturaux détaillés, des estampes et des photos, des sculptures et des livres, des bijoux tout en finesse, des céramiques, des œuvres en métal ou encore des meubles et des textiles qui tous expriment des relations fertiles et dynamiques entre des personnes et des groupes, un mélange des genres et un effacement des frontières entre les arts.

« L’art est souvent défini en fonction de catégories, explique Charlie Hill, conservateur d’art canadien au Musée des beaux-arts du Canada et co-commissaire de l’exposition. À cette époque, les gens ont voulu casser ces catégories. L’exposition met aussi en lumière le métissage des idées et des projets créatifs. »

Le thème du métissage revient constamment dans cette exposition dès la première salle, qui est consacrée au dialogue entre l’art, la musique et la littérature, de même qu’aux relations entre des artistes de toutes les disciplines. Le jeune garçon qui interrompt son repas pour jouer de l’harmonica, le célèbre Enfant au pain (1894) peint par Ozias Leduc, évoque la douce harmonie d’une vie enrichie par des plaisirs simples. Et le bronze d’Alfred Laliberté, Buste de Louvigny de Montigny (1908), est un portrait bienveillant d’une figure littéraire montréalaise bien connue. Le sculpteur a d’ailleurs inscrit le mot « amicalement ».

Plusieurs salles sont réservées à des projets qui ont uni des architectes, des artisans de talent et des artistes soucieux de participer à des réalisations communes intégrant des murales, des pièces de fer, des vitraux, des meubles et autres éléments de décoration. Parmi celles des architectes montréalais Edward et William Maxwell, citons la construction du manoir de l’entrepreneur James T. Davis, à Westmount, documentée par des dessins et des photos, dont le clou est le petit oratoire, ou chapelle privée, construit pour madame Davis et reconstitué par le Musée avec son mobilier d’origine, ses appareils d’éclairage, son vitrail, son plafond en forme de voûte et son papier peint décoratif. Cette reconstitution, comme le souligne Charles Hill dans le panneau de l’exposition, est le « joyau » de la salle.

George A. Reid et la Reid Brothers Manufacturing Co., Piano et banc de piano (1900), piano droit avec caisse en chêne teint et ciré, portant quatre peintures à l’huile sur bois avec mécanisme en métal; banc de piano de chêne teint et ciré, piano : 145.6 x 159.5 x 72.3 cm; banc : 53.2 x 105.5 x 29.7 cm. MBAC

L’artiste George Reid incarne parfaitement cet esprit de coopération et d’intégration, et son travail est bien représenté dans cette exposition. Ardent défenseur du mouvement Arts and Crafts au Canada, Reid estimait que l’art jouait un rôle social en revalorisant les idéaux civiques et soutenant les arts appliqués ou arts « mineurs ». À la fin des années 1880, il étudie à Paris et s’intéresse à la peinture murale et, de retour au Canada, soumet des projets de fresques pour le nouvel hôtel de ville de Toronto. Il dessine et construit deux maisons pour lui-même à Toronto, la première Indian Road, près de High Park, la seconde à Wychwood. Les deux secteurs se transforment en quartiers d’artistes. Ses études préparatoires aux fresques de l’hôtel de ville font partie de cette exposition, de même que plusieurs objets de ses maisons, notamment deux chaises en forme de cœur, un piano, une armoire de rangement de partitions et un cadre de miroir réalisé par son épouse, Mary Hiester Reid.

Parmi mes coups de cœur figurent les deux sculptures-fontaines en bronze d’Alfred Laliberté qui ornent la cour avant du marché Maisonneuve, à Montréal. Faisant office de serre-livres, Garçon au dindon (Air) (1915) marque l’entrée de l’exposition tandis que Garçon au poisson (Eau) en marque la sortie. Avec leur composition dynamique et leur contenu local, ces allégories de la jeunesse, de la nature et de l’agriculture semblent définir le Canada au début du XXe siècle. Soit une véritable nation en devenir.

Artistes, architectes et artisans est à l’affiche au Musée des beaux-arts du Canada jusqu'au 17 février 2014. L’exposition est accompagnée d’un catalogue en anglais et en français.

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Par Katherine Stauble, Rédactrice, Bureau du Directeur, MBAC| 05 novembre 2013
Catégories :  Expositions

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