Candice Breitz Lui + Elle, Vous + Moi

Par Katherine Stauble, MBAC le 11 septembre 2013

Candice Breitz, Him + Her (détail) [2008]. Installation vidéo numérique à 14 canaux (éd. 1/6), Him: 28 min 50 s, Her: 23 min 56 s. Vue de l’installation: Temporäre Kunsthalle Berlin. MBAC. Photo: Jens Ziehe

Q. : Joanna Kramer, Sophie Zawistowska et Karen Blixen… qu’ont-elles en commun ?

R. : Toutes les trois sont des personnages interprétés par Meryl Streep au cours de son illustre carrière de trente ans, et toutes les trois, ainsi que de nombreux personnages incarnés par Jack Nicholson, apparaissent dans les remarquables installations vidéo de Candice Breitz Him + Her qui seront présentées cet automne au MBAC.

Projetées dans des salles adjacentes, les vidéos Him + Her (Lui + Elle) (2008) se composent de deux montages habilement construits de séquences de films mettant en vedette ces légendaires vedettes américaines. Candice Breitz a recomposé, voire repris des extraits pour créer des scénarios qui explorent la fragilité de l’âme humaine. Plus les personnages incarnés par Jack Nicholson et Meryl Streep expriment leurs angoisses, discutent de leurs contradictions et de leurs luttes internes et s’interrogent sur les notions de virilité et de féminité, plus ils s’éloignent de leur statut de vedettes d’Hollywood et se rapprochent de vous et de moi.

Candice Breitz, artiste d’origine sud-africaine de réputation internationale aujourd’hui installée à Berlin, est connue pour ses récits photographiques incisifs et pour ses vidéos composites qui empruntent souvent des images à Hollywood, Bollywood et MTV. Dans Treatment (2013), une œuvre présentée cet automne au Festival international du film de Toronto, elle double une nouvelle fois des scènes du film d’horreur réalisé en 1979 par David Cronenberg, Chromosome 3, pour approfondir les thèmes de la rupture des relations et de l’anxiété parentale.

Him + Her sont des œuvres ambitieuses qui ont exigé trois ans de travail. Candice Breitz a vu et analysé des dizaines de films mettant en vedette Jack Nicholson et Meryl Streep et noté les schémas de comportement, tics et thèmes récurrents avant d’extraire des séquences individuelles pour mieux les regrouper et créer un tout dramatique. Une équipe de dix assistants a ensuite ajouté un fond noir et neutre à chaque image à l’aide d’un rotoscope. 

Ce travail a donné lieu à deux ensembles de sept écrans plasma qui présentent les comédiens dans différents rôles, livrant des répliques qui oscillent entre la thérapie de groupe et un dialogue intérieur porté par l’angoisse. Les personnages interprétés par Jack Nicholson dans des films aussi classiques que Cinq pièces faciles (1970), Vol au-dessus d’un nid de coucous (1975), Shining (1980), Pour le pire et le meilleur (1997) ou Méchant malade (2003) s’interrogent inlassablement sur leur identité, leur  santé mentale et leur virilité. « I used to be someone else, but I traded him in. » [J’étais quelqu’un d’autre avant, mais j’ai échangé cet autre], regrette l’un d’eux. « So I’m nuts ? » [Donc je suis cinglé?], réplique un autre à cette réplique : « You’re no crazier than the average asshole out walking around on the streets ! » [Pas plus que n’importe quel trou de cul dans la rue !] « I hope I’m half the man you were » [J’espère être la moitié de l’homme que vous étiez], affirme ce dernier.

Quant à Meryl Streep, son don reconnu pour les accents est parfaitement mis en valeur dans des films qui vont de Kramer contre Kramer (1979) à La maîtresse du lieutenant français (1982), Le choix de Sophie (1982), Out of Africa (1985), Les heures (2002) et Le diable s’habille en Prada (2006). Malgré leurs différences culturelles et historiques, les personnages qu’elle incarne se mélangent à mesure qu’ils discutent de leurs relations avec les hommes, de leurs sentiments à l’égard du mariage et de la maternité et déclarent finalement – dans une sorte d’arc narratif – leur besoin de s’affirmer. « He never wrote to me, he never called me » [Il ne m’a jamais écrit, jamais appelée], se plaint celle-ci. « You make concessions when you’re married a long time » [On fait des concessions quand on est mariés depuis longtemps], affirme cette autre. « Oh, I need to move on » [Ah, il faut que je passe à autre chose], note une troisième. « Will you please stop telling me how to run my life . . . for a couple of minutes ? » [Tu vas arrêter deux minutes de me dire comment je dois vivre ?], plaide celle-ci. Et enfin : « I’M TAKING BACK CONTROL OF MY LIFE ! » [JE REPRENDS LE CONTRÔLE DE MA VIE!]

La forme rejoint la fonction dans la mesure où l’artiste utilise des techniques de symétrie et de miroir pour incorporer diverses références psychologiques. Les deux fois sept écrans sont disposés en trois colonnes de deux, trois et deux images. Les images de gauche et de droite apparaissent en miroir, renforçant le sentiment d’un dialogue intérieur.  En même temps, la symétrie en forme de papillon rappelle les taches de Rorschach, avec tout ce qu’elles contiennent de psychanalyse, de subconscient et d’impulsion humaine.

Sur le plan visuel et conceptuel, l’installation évoque aussi un kaléidoscope avec ses formes qui se mélangent et se réfléchissent. Comme l’explique l’artiste dans une entrevue de 2008 : « L’interaction des personnages-fragments est fluide au sens ou le kaléidoscope est fluide, et échoue finalement à livrer une représentation stable de Jack Nicholson ou de Meryl Streep. » Les deux installations ne se veulent pas davantage des portraits des célèbres acteurs. Elles représentent plutôt monsieur et madame Tout-le-Monde, ou encore un inconscient collectif.

À l’instar de The Clock, de Christian Marclay, Him + Her séduit tous ceux d’entre nous qui sont à la fois amoureux d’art et de cinéma. Les œuvres qui s’approprient Hollywood sont souvent extrêmement fascinantes, note Jonathan Shaughnessy, conservateur adjoint de l’art contemporain au MBAC, qui précise : « C’est en partie parce qu’on s’identifie avec ce que l’on voit ici. Notre intérêt part de quelque chose de reconnaissable. » 

Pour le pire et le meilleur, Him + Her proposent un regard fascinant sur l’âme humaine.

Candice Breitz: HIm + Her est à l'affiche au MBAC dans les salles B203b et B203c à partir du 12 septembre 2013


Par Katherine Stauble, MBAC| 11 septembre 2013
Catégories :  Expositions

À propos de l’auteur(e)

Katherine Stauble, MBAC

Katherine Stauble, MBAC

Partagez cette page

Ajouter un commentaire

Commentaire

HTML autorisé : <b>, <i>, <u>

Commentaires

© 2013 Le Musée des beaux-arts du Canada. Tous droits réservés.

 2014