Charles Edenshaw : le Corbeau, l’Ours de mer et autres histoires

Par Katherine Stauble, Rédactrice, Bureau du Directeur, MBAC le 03 mars 2014

Charles Edenshaw, attribué à, Plateau (comment Corbeau a donné aux femmes leur tsaw), avant 1894, argilite. Collection du Field Museum, Chicago, 17952, Photo : © The Field Museum (#A114412_05d, John Weinstein)

Il y a très longtemps, les femmes n’avaient pas de tsaw. Tout ce qu’elles avaient, c’était un trou pour pisser. Les femmes demandèrent au Corbeau de les aider et il accepta d’aller chercher des tsaw à tsaw gwaayaay. Mais, après seulement quelques coups de pagaie, il xaawlagihl – il devint tout mou, s’écroula et tomba hors de la pirogue. Le pouvoir de tsaw gwaayaay était trop fort!

(gid7ahl-gudsllay, lalaxaaygans, Terri-Lynn Williams-Davidson, 2013)

La légende délicieusement grivoise de la façon dont le Corbeau donna aux femmes leur tsaw est illustrée par l’artiste haïda du XIXe siècle Charles Edenshaw sur un plateau en argilite sculpté, actuellement exposé au Musée des beaux-arts du Canada (MBAC). On y voit, dans la pierre noire, le Corbeau et galaga snaanga (l’Homme-Moisissure), son homme de barre, pagayant dans une pirogue vers tsaw gwaayaay (île Vagin). À la proue, le Corbeau tient sa lance, prêt à s’emparer du trésor. Derrière lui, le barreur à visage de clown, aussi appelé Vilains Biscuits, seul homme capable de demeurer à bord de la pirogue malgré le pouvoir d’attraction d’un tel paysage.  

Ce plateau fait partie des quelque 80 objets de l’exposition rétrospective Charles Edenshaw consacrée au maître sculpteur, considéré comme l’un des artistes les plus accomplis et influents de la côte du Nord-Ouest. Organisée et mise en tournée par la Vancouver Art Gallery (VAG), où elle a été très bien accueillie cet hiver, la rétrospective est une rare occasion d’admirer toute l’étendue du talent créatif d’Edenshaw sur l’ensemble de sa carrière, avec des boîtes en bois sculptés, des bijoux et des cuillères en argent gravé, des plateaux en argilite, des mâts totémiques miniatures, des cannes à pommeau en ivoire et de la vannerie peinte. Chaque pièce est ornée de motifs fluides et somptueux représentant des animaux, des oiseaux, des créatures marines et des êtres mythiques dans le style haïda caractéristique.

Pour Edenshaw, le plateau en argilite était un support de choix pour diffuser les histoires haïdas, à une époque où il était interdit de le faire avec les potlatchs traditionnels. « Charles inscrivait son propre bagage culturel dans ses œuvres », explique Robin K. Wright, coorganisatrice de l’exposition, nous parlant depuis chez elle à Seattle, dans l’État de Washington. L’histoire du Corbeau donnant aux femmes leur sexe est l’une des plus importantes sur les origines, et Edenshaw l’a illustrée sur au moins trois plateaux.

Chacune des pièces de l’exposition témoigne de la maîtrise qu’avait l’artiste du dessin, de la forme et de la technique haïdas. Même les visiteurs peu au fait de son art identifieront son style bien particulier : lignes fluides et élégantes, formes équilibrées et intimement liées, motifs en U simples, doubles et triples, espaces négatifs hachurés, autant d’éléments aujourd’hui emblématiques du dessin haïda.

Charles Edenshaw, attribué à, Bracelet à motif d’ours de mer, fin XIXe siècle, argent, Collection McMichael d’art canadien. Acquisition 1974, 1981.108.1, Photo : Trevor Mills, Vancouver Art Gallery

Parmi les remarquables bijoux en or et en argent présentés dans l’exposition, notons le Bracelet à motif d’ours de mer, large bande d’argent représentant une créature surnaturelle, mi-ours, mi-orque. Ce bracelet, le plus grand connu de l’artiste, possède toutes ces caractéristiques. Comme le fait remarquer Wright, il s’agit « d’un Charles Edenshaw typique ».

En même temps, ce bracelet, comme tous ses bijoux, est singulièrement moderne et élégant. « Son travail défie le temps », confiait à MBAC Magazine depuis une fonderie à Newburgh, dans l’État de New York, l’artiste James Hart, arrière-arrière-petit-fils d’Edenshaw. « Il ne sera jamais démodé ».

 

Charles Edenshaw, Bracelet à motif de castor (v. 1900), or. Collection Musée des beaux-arts de l’Ontario, Toronto. Don de Michael et Sonja Koerner, 2008, 2008/49


Charles Edenshaw, naît Da.a xiigang vers 1839 à Haida Gwaii, un archipel de la côte nord de la Colombie-Britannique, dans une famille de sculpteurs de haut rang. Suivant la coutume haïda, il est formé par son oncle Albert Edward Edenshaw, sculpteur et orfèvre d’expérience dont il hérite du titre de Chef 7Idansuu (prononcer « i-dan-sou ») du clan des Aigles. Lors de son mariage en 1873 avec Qwii.aang, il reçoit du prêtre anglican le prénom de Charles et son épouse, celui d’Isabella.

Cette dernière est elle-même une artiste très renommée pour ses subtils tissages en racine d’épinette. Le couple travaillera ensemble, Charles peignant les paniers et chapeaux d’Isabella. Chapeau à motif d’oiseau-tonnerre est un magnifique exemple de la finesse du travail d’Isabella, en particulier les motifs de tissage en libellule qu’elle affectionnait, avec ses diamants concentriques. L’étoile rouge et noire à quatre branches peinte au sommet du chapeau est caractéristique du travail de Charles Edenshaw.

Homme d’affaires avisé, Edenshaw vivait pour l’essentiel des revenus tirés de sa production, complétés par ceux de sa femme. Même si le peuple Haïda, installé à Haida Gwaii depuis plus de 17 000 ans, avait prospéré avec l’arrivée des commerçants de fourrure à la fin du XVIIIe siècle et au début du XIXe, puis lors des diverses ruées vers l’or, le contact avait aussi apporté des maladies dévastatrices, notamment la variole. On estime qu’à la fin du XIXe siècle, 90 pour cent de la population avait ainsi succombé.

Charles et Isabella Edenshaw, attribué à, Chapeau à motif d’oiseau-tonnerre, v. 1890, racine d’épinette, peinture. Collection du Museum of Anthropology, The University of British Columbia, Vancouver, collection de Mme G. H. Ashwell, A6390, Photo : Trevor Mills, Vancouver Art Gallery 

« Quand la variole a frappé, elle a complètement déstabilisé la population, explique Hart. Tout n’a plus été qu’une question de survie. » La réussite d’Edenshaw s’explique en grande partie par son ardeur au travail : « Charles sculptait, sculptait encore. Toute la journée. Tous les jours ». La position privilégiée et le talent y ont également contribué, ajoute Hart. Son statut dans la hiérarchie haïda a ouvert certaines portes et lui a permis de voyager pour vendre ses créations. Son légendaire sens de la promotion, également, a facilité l’interaction avec les nombreux collectionneurs et anthropologues ayant déferlé sur la région quand on a cru qu’Haïdas et autres peuples autochtones étaient sur le point de disparaître.

Aujourd’hui, l’œuvre d’Edenshaw continue d’avoir une influence, notamment sur les nombreux artistes connus de la côte Ouest qui sont parents avec lui, par exemple Hart, Robert Davidson et Bill Reid, représentés dans la collection du MBAC.

Deux œuvres contemporaines témoignent dans l’exposition de cette impressionnante lignée : Raven Transformation Mask [Masque de métamorphose de Corbeau], de Hart, et Nangkilslas: he whose voice is obeyed [Nangkilslas : celui à la parole duquel on obéit], de Davidson. Toutes deux sont saisissantes, masques de bois sculpté ornés de fourrure et de plumes inspirés aux artistes par une œuvre de leur ancêtre. Le remarquable Transformation Mask [Masque de métamorphose] d’Edenshaw, acquis par un missionnaire anglican dans les années 1880, est resté à la Oxford University, au R.-U., trop fragile pour faire le voyage.

James Hart exprime sa reconnaissance à Charles Edenshaw pour lui donner le « carburant » nécessaire à son travail. « Regarder les pièces qu’il a réalisées, c’est comme aller à l’école, dit-il. Ces grands maîtres, je veux découvrir exactement jusqu’où ils sont allés, et poursuivre dans la direction qu’ils avaient empruntée ».

L’exposition Charles Edenshaw est organisée par Daina Augaitis et Robin K. Wright, en collaboration avec les conseillers haïdas James Hart et Robert Davidson. Elle est présentée du 7 mars au 25 mai 2014, et est accompagnée d’un catalogue superbement illustré en anglais, avec un encart en français comprenant deux des essais.


Par Katherine Stauble, Rédactrice, Bureau du Directeur, MBAC| 03 mars 2014
Catégories :  Expositions

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