Comprendre nos chefs-d’œuvre – L’art en héritage : Ron Moppett et Damian Moppett

Par Jonathan Shaughnessy, conservateur associé, art contemporain, MBAC le 11 mai 2017




Ron Moppett, Whatif/Twilight, 2008, huile, alkyd et acrylique sur toile, dimensions d'installation variable. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Don de l'artiste, Calgary, 2015. © Ron Moppett. Photo: avec l'aimable autorisation de TrépanierBaer Gallery

L’exposition qui prend l’affiche ce printemps et cet été au Musée des beaux-arts du Canada, L’art en héritage : Ron Moppett et Damian Moppett, se penche sur les réalisations de deux artistes canadiens connus qui se trouvent être père et fils. Mettant en relief les convergences et les divergences de ces deux productions artistiques, elle s’intéresse aussi au processus de collectionnement fondé sur des achats, des dons de mécènes et des dons des artistes eux-mêmes.

Par exemple, Ron Moppett a offert à la collection nationale une œuvre d’importance majeure une fois celle-ci restaurée par l’équipe du laboratoire du MBAC après sa destruction presque totale lors des inondations catastrophiques de Calgary, en 2013. De son côté, Damian Moppett a réalisé entre 2003 et 2011 un projet ambitieux de plus de cent œuvres sur papier avec le soutien de Bob Rennie, un mécène de Vancouver qui a récemment décidé d’offrir cette série à la collection nationale. Ce don avait un caractère d’autant plus extraordinaire que les conservateurs du MBAC avaient suivi de très près la réalisation de cet ensemble d’œuvres. Whatif/Twilight (2008) de Ron et Watercolour Drawing Project [Le projet aquarelles et dessins] de Damian ont été les catalyseurs de la toute dernière exposition de la série Comprendre nos chefs-d’œuvre.

Le MBAC a acquis sa première toile de Ron Moppett, Décembre (Rose) – B (1970–1971), en 1971. À l’époque, l’artiste britannique d’une vingtaine d’années vivait à Calgary avec sa femme d’alors, Carroll Moppett (aujourd’hui Taylor-Lindoe), une artiste dont les œuvres figurent dans la collection nationale. Le couple avait deux fils : Nathaniel et Damian.




Damian Moppett, L'atelier à la fenêtre bleue, 2011, aquarelle sur papier vélin, 23 x 34 cm. Musée des beaux‑arts du Canada, Ottawa. Don de la fondation Rennie, 2017. © Damian Moppett, avec l’autorisation de Rennie Collection, Vancouver. Photo : Blaine Campbell

Au début des années 1990, Damian a quitté Calgary et s’est installé à Vancouver où il vit et travaille toujours. Il fréquente le collège d’art et de design Emily Carr (aujourd’hui devenu une université). L’établissement connaît une période extrêmement féconde grâce à des artistes tels que Ron Terada, Steven Shearer, Geoffrey Farmer, Kelly Wood et lui-même, tous bien décidés à réinterpréter et remettre en question le photo-conceptualisme qui avait façonné l’art à Vancouver pendant les précédentes décennies. La contribution de Damian à ce dialogue, une série de photos créée en 1999–2000, Sans titre (Systèmes impurs), lui a valu une grande attention. La série été achetée par le MBAC en 2001.

L’art en héritage a également été influencée par une exposition du Musée des beaux-arts de l’Alberta (AGA), partenaire du MBAC, Damian Moppett + Ron Moppett (Every Story Has Two Sides) [Damian Moppett + Ron Moppett (Il y a deux côtés à chaque histoire)]. Présentée de septembre 2016 au début de janvier 2017 à l’AGA, celle-ci était le résultat de nombreuses discussions entre les deux artistes et Catherine Crowston, directrice et conservatrice principale de l’AGA. Madame Crowston était particulièrement fascinée par leur intérêt pour l’analyse de l’histoire de l’art, l’utilisation de l’allégorie, l’étude du dialogue entre la peinture et la sculpture et le recours à l’assemblage et au collage comme modes de production et techniques conceptuelles.

L’art en héritage reprend de nombreux thèmes et sujets explorés par l’AGA mais se concentre sur des œuvres de la collection nationale. Pour Ron, elle propose du matériel d’étude et deux anciennes peintures « au ruban » des années 1980 empruntées à son atelier. Ces œuvres jettent une lumière fascinante sur la logique interne et la dynamique qui sont depuis longtemps les fondements du vocabulaire artistique unique de Ron. Ses toiles qui marient l’abstraction et le figuratif dépassent généralement les limites de leurs cadres, combinant l’huile et l’acrylique avec une variété éclectique de ready-made, de papiers et de documents éphémères.




Ron Moppett, Ici et ailleurs, 2006, huile sur toile, 163,1 x 250 x 3,8 cm total. Musée des beaux‑arts du Canada, Ottawa. © Ron Moppett. Photo: MBAC

Dunce: 2 (Tango) (1982) est un généreux don récent du collectionneur de Calgary, Ken Bradley, à la collection nationale. L’œuvre permet à l’exposition d’élargir son analyse de la capacité de Ron à s’extraire de la logique du monde extérieur lorsqu’il en reconfigure les éléments dans son atelier. L’art en héritage met aussi en vedette Ici et ailleurs (2006), un important diptyque acheté par le MBAC en 2008. Cette œuvre de Ron peinte à l’aide de pochoirs et de découpages papier de modèles de sa signature, dont certains sont exposés, illustre une technique qui est depuis plusieurs décennies la signature de son procédé et de son approche.

L’exposition ne présente pas de matériel d’étude analogue pour Damian, notamment parce que les œuvres réunies — des dessins, des aquarelles et la sculpture Untitled (Cardboard) [Sans titre (Carton)] (2010), gracieusement prêtée par le collectionneur d’Ottawa John Cook — peuvent à bien des égards être lues comme des œuvres formatrices. Watercolour Drawing Project est une série que Damian a pendant de nombreuses années régulièrement enrichie d’œuvres à la mine de plomb et d’aquarelles sur papier. Ces créations qui illustrent des croisements entre la vie à l’intérieur et à l’extérieur de son atelier reflètent à la fois son propre travail, celui d’autres artistes, des formes esthétiques, des pratiques culturelles, des matériaux, de la musique et même des banalités.


Damian Moppett, Untitled (Cardboard) [Sans titre (carton)], 2010, acier, bois, carton, serre-joints, 54,6 x 72,4 x 20,3 cm. Collection de John Cook. Avec la permission de la galerie Catriona Jeffries, Vancouver. Photo : SITE Photography

En 2006, Damian a expliqué à la conservatrice Diana Nemiroff que cette série était comme « un enregistrement ou, plutôt, un ré-enregistrement [de] mes intérêts et inspirations, l’idée étant de créer une banque d’images qui expliquerait les origines et les orientations de ma pratique ». Correction surprenante, il préfère au terme « enregistrement » celui de « ré-enregistrement ». En effet, le côté trompeur de cette série de peintures et de dessins superbement réalisés est qu’elle ne repose pas sur des scènes de la « vraie » vie, mais sur une vie tout d’abord observée à travers l’objectif d’un appareil photo.

Le fait que Watercolour Drawings Project se base sur la photographie renvoie à une discussion sur ce procédé si présent dans le milieu et la formation de Damian à Vancouver. Cette approche distingue aussi la démarche en atelier de ces deux artistes liés par la généalogie, mais séparés d’une génération, qui ont néanmoins tous deux fait de cet espace sacré de production le sujet de leur travail.




Damian Moppett, Doigts devant l'appareil photo / lampes et divan dans l'atelier, 2011, aquarelle sur papier vélin, 40,8 x 30,3 cm. Musée des beaux‑arts du Canada, Ottawa. Don de la fondation Rennie, 2017. © Damian Moppett, avec l’autorisation de Rennie Collection, Vancouver. Photo : Blaine Campbell

Pour Ron, le train-train du quotidien de son art signifie entre autres qu’il laisse le monde derrière lui dès qu’il entre dans son atelier. Pour Damian, les mystères de la production en atelier ne sont pas tant assurés que revisités et remis en question, enregistrés et re-présentés. « Pour les gens de ma génération, commente Ron, il suffit de dire "oui" tandis que pour Damian, c’est toujours "oui, mais". »

Ce « oui, mais » qui s’exprime à travers le Watercolour Drawing Project de Damian est aussi une des multiples approches offertes aux visiteurs de L’art en héritage : Ron Moppett et Damian Moppett. En fin de compte, l’exposition reconnaît une lignée particulièrement productive en art canadien et deux artistes qui se voient eux-mêmes, tout comme leur travail, intégrés à continuum malléable issu de leurs dialogues esthétiques respectifs entre le passé et le présent, le proche et le lointain. L’art en héritage explore également des facettes intimes et étonnantes de ces deux artistes dans leur atelier : calé dans une pile de pinceaux et de pochoirs au papier dans le cas de Ron ; casé quelque part entre du papier et une photo préparatoire dans le cas de Damian.

L’exposition Comprendre nos chefs-d’œuvre. L’art en héritage : Ron Moppett et Damian Moppett est présentée du 12 mai au 10 septembre 2017 au Musée des beaux-arts du Canada, salle C218.


Par Jonathan Shaughnessy, conservateur associé, art contemporain, MBAC| 11 mai 2017
Catégories :  Expositions

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