Contempler les photographies de Frederick H. Evans

Par Katherine Stauble, équipe MBAC le 25 juin 2015

Frederick H. Evans, Winchelsea, marches conduisant au puits de la reine Elizabeth (v. 1905), épreuve au platine, 22,9 x 18,6 cm. MBAC.

La photographie prise en 1905 par Frederick H. Evans des marches conduisant au puits de la reine Elizabeth à Winchelsea, en Angleterre, est de l’Evans par excellence. Les pierres, baignant à l’avant-plan dans une douce lumière, encadrées par des arbres et envahies par la végétation, s’enfoncent dans la forêt sombre, mystérieuse. La gamme tonale est étonnante, allant d’une sépia claire à un noir profond, en passant par une quantité impressionnante de gris. Et l’image réunit les deux sujets les plus chers au cœur du photographe : des détails d’architecture et des arbres.

Winchelsea, marches conduisant au puits de la reine Elizabeth rappelle le chef-d’œuvre bien connu d’Evans, La cathédrale de Wells. Une mer de marches (1903), dans laquelle un escalier spectaculaire mène, telle une série de vaguelettes, vers la salle capitulaire illuminée. Ces deux images font partie de la nouvelle exposition, Lumineuses et vraies. Les photographies de Frederick H. Evans, composée d’une sélection d’œuvres de l’influent photographe victorien tirées de la collection permanente du Musée des beaux-arts du Canada (MBAC). Trente-trois épreuves délicates, précises, représentant intérieurs de cathédrales, façades, forêts et paysages sont exposées à l’étage, dans les salles des dessins, estampes et photographies. Ce sont soit des épreuves au platine, soit des photogravures, auxquelles sont ajoutées des plaques de lanterne magique présentées dans des caissons lumineux et projetées au mur en un diaporama en boucle.

Ce dispositif subtil, raffiné, invite à une contemplation calme. « Ce qui est important, ici, c’est de prendre le temps de regarder chacune des épreuves », dit Ann Thomas, conservatrice de la photographie au MBAC et organisatrice de l’exposition. 

 

Frederick H. Evans, La cathédrale de Gloucester, gisant en albâtre (v. 1896–1910), épreuve au platine, 19,7 x 24,6 cm. MBAC.

En effet, l’artiste aurait probablement préconisé une contemplation patiente. Evans était fondamentalement spirituel, mais pas nécessairement religieux. Il trouvait une signification profonde dans l’architecture des cathédrales et la nature, et imprégnait ses images d’un sentiment divin de l’ombre et de la lumière. Considéré comme l’un des plus importants photographes d’architecture de l’histoire de l’art, il était également un maître du tirage qui connaissait à la perfection le procédé au platine et savait en obtenir les gammes tonales les plus subtiles.

Frederick H. Evans naît à Londres en 1853. Son père enseigne la musique et Frederick se passionne pour cette discipline et développe un intérêt pour les sciences et la littérature. Il gagne d’abord sa vie comme libraire, travail qui le met en contact avec de nombreux écrivains et artistes, leurs idées et leurs œuvres. Il connaît bien les écrits de John Ruskin et les aquarelles de cathédrales de J. W. Turner et se lie d’amitié avec George Bernard Shaw et Aubrey Beardsley.

Evans commence à expérimenter la photographie en 1883 et réalise des photomicrographies de coquillages et autres animaux marins. Dans les années 1890, il est reçu au sein du Linked Ring, groupe d’artistes militant pour la reconnaissance de la photographie en tant qu’art, qui compte aussi dans ses rangs Henry Peach Robinson, Alvin Langdon Coburn et Alfred Stieglitz.

Vers 1890, Evans entreprend de photographier des cathédrales en Grande-Bretagne et en France et, en 1898, abandonne sa librairie pour se consacrer à temps plein à son art. Des commandes de photographies architecturales suivent, dont plusieurs pour le magazine Country Life. Il fait des portraits, dont celui de George Bernard Shaw qui figure dans l’exposition, et élargit son spectre à la photographie de paysage, s’intéressant tout particulièrement aux forêts pour leurs qualités mystérieuses et spirituelles. Ses vues d’arbres solitaires, tels des portraits, montrent en détails minutieux branches et troncs.

 

Frederick H. Evans, La New Forest, étude préraphaélite (1894?, tirée avant 1909), épreuve au platine, 20,5 x 15,2 cm. MBAC.

Le lien entre Frederick Evans et John Ruskin sera évident pour quiconque a vu l’exposition de dessins et aquarelles foisonnants de Ruskin que le MBAC a organisée en 2014. Tous deux sont de fins observateurs, patients et concentrés, qui passent de longues heures devant leurs sujets. On sait ainsi qu’Evans séjourne des semaines dans chaque ville épiscopale, pour se familiariser avec l’architecture et la façon dont la lumière éclaire colonnes et sculptures; Ruskin dessine quotidiennement, de façon presque journalistique, cherchant à renforcer ses talents d’observation et à en apprendre plus sur le monde. Ils se penchent principalement sur la nature et les détails d’architecture, et semblent avoir compris, presque intimement, les artisans qui ont sculpté les portiques, colonnes et arcs complexes.

La curiosité d’Evans pour la nature, les églises et la lumière est tout à fait conforme à la préoccupation victorienne visant à établir des liens entre monde physique, harmonie spirituelle et expression artistique. Il est vraiment un produit de son époque, et ses images reflètent entièrement la société dans laquelle il vit. Pour Evans, « la cathédrale était vue comme la manifestation temporelle de la spiritualité », dit Ann Thomas.

 

Frederick H. Evans, Cathédrale d’Ely (1901), photogravure, 20 x 13,1 cm. MBAC.

La dimension métaphorique de l’architecture de cathédrales est particulièrement frappante dans l’emblématique Mer de marches, où l’escalier mène vers un éclairage céleste, comme dans un pèlerinage. Cathédrale d’Ely (1901) présente aussi cette même qualité. Evans, qui a placé son appareil loin dans un renfoncement du transept de l’église, remplit l’essentiel du cadre de couches d’ombres. Au centre, cependant, un mince rayon de lumière brillante éclaire la nef centrale, site de la célébration.

La cathédrale de Durham, vue du fleuve Wear (v. 1896–1910) est toutefois inhabituelle pour l’artiste, puisqu’il s’agit d’une vue éloignée d’une église, plutôt que d’un détail en gros plan. Tout comme Winchelsea, marches conduisant au puits de la reine Elizabeth, elle relie architecture et nature sur un plan spirituel : un bel arbre solitaire s’étend au-dessus du cours d’eau comme s’il voulait atteindre la cathédrale.

Frederick H. Evans, La cathédrale de Durham, vue du fleuve Wear (v. 1896 – 1910), épreuve au platine, 18,9 x 23,9 cm. MBAC.

Les œuvres de Frederick Evans ont joué un rôle fondamental dans la création de l’extraordinaire collection de photographies du MBAC. Quand la directrice Jean Sutherland Boggs a mis en place le département en 1967, elle a nommé, comme premier conservateur, le visionnaire James Borcoman. Celui-ci a cherché à construire la collection autour de photographes britanniques, français et américains qui ont été des acteurs clés dans le développement de la technique. Dix-neuf épreuves d’Evans ont fait partie de ces premières acquisitions. Plus récemment, en 2010, le MBAC recevait d’un donateur anonyme un lot extraordinaire de 140 photographies et plaques de lanterne magique du même artiste.

Duo d’expositions assurément surprenant, Lumineuses et vraies est voisine de Chagall : Daphnis & Chloé. Les visiteurs émergeant de la vibrante et sensuelle exposition de Chagall (où tout est amour sous les arbres en fleurs) adopteront un rythme plus méditatif dans celle d’Evans.

Lumineuses et vraies. Les photographies de Frederick H. Evans est à l’affiche au MBAC jusqu’au 13 septembre 2015.


Par Katherine Stauble, équipe MBAC| 25 juin 2015
Catégories :  Expositions

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