Conversation avec Sorel Cohen, Suzy Lake et Susan McEachern

Par Leanne Gaudet le 17 mai 2017



Sorel Cohen, Le rite matinal, 1977, tiré en 2016, épreuve à développement chromogène (Ektacolor), 89,7 x 97,6 cm. Collection MCPC, Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Tous droits réservés Sorel Cohen / SODRAC (2017)

Ce printemps, trois artistes canadiennes avaient rendez-vous au Musée des beaux-arts du Canada (MBAC) pour une conversation publique informelle dans le cadre de l’exposition de l’Institut canadien de la photographie (ICP) intitulée La photographie au Canada, 1960–2000, présentée actuellement dans les salles de l’ICP au MBAC. Lors d’une discussion animée par Andrea Kunard, conservatrice associée de la photographie au MBAC, Sorel Cohen, Suzy Lake et Susan McEachern ont évoqué chacune leur pratique artistique et leur travail, et abordé les questions de la place de la photographie dans l’art canadien ainsi que de l’évolution du rôle des femmes artistes au cours des dernières décennies.

La conversation a commencé autour du Rite matinal (1977), de Cohen, dont une version figure dans La photographie au Canada. Prise dans la chambre de Cohen, l’œuvre est une illustration éloquente des questions qui sous-tendent la pratique de la photographe. Cohen a souligné que c’est en lisant From the Centre (un recueil d’essais féministes sur l’art au féminin) de Lucy Lippard, publié en 1976, qu’elle a « décidé de créer une œuvre basée sur [son] expérience en tant que femme ». Le Rite matinal a été la première photo qu’elle a réalisée dans cet état d’esprit. Elle montre Cohen faisant son lit, une tâche domestique banale, traditionnellement de la responsabilité des femmes.

Les autres œuvres de Cohen qui ont été abordées, comme Métaphore filée, no 19 (1986), montrent comment celle-ci se sert de la photographie pour explorer les thèmes du genre, du portrait et du contexte social et historique de l’artiste.




Suzy Lake, Seize sur vingt-huit, 1975, épreuve à la gélatine argentique, mine de plomb, crayon de couleur, 83,7 x 61,9 cm. Collection MCPC, Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa

Suzy Lake, gagnante du Prix du Gouverneur général en arts visuels et en arts médiatiques en 2016, utilise des images de son corps pour traiter des problématiques complexes de l’identité, de la représentation, de l’autorité et des relations de pouvoir. Au cours de la discussion, Lake a rappelé certains des premiers défis et rejets qu’elle a dû affronter pour s’être ainsi mise en scène dans son travail. Elle a expliqué que cette imagerie « n’est pas une référence biographique », comme ses premiers publics l’ont souvent présumé, « mais une représentation d’un être [désincarné] ».

Évoquant l’œuvre Est-ce à moi que vous parlez? No 2, détail (1978–1979), Lake a précisé qu’elle en a appris par elle-même « plus sûr ce [qu’elle] essayait de faire d’un point de vue technique et esthétique avec cette pièce qu’avec aucune autre ». Ici, Lake a modifié physiquement les négatifs photographiques en les chauffant et les étirant, les décolorant, avant d’y ajouter de la peinture pour parvenir à un effet qui interpelle puissamment le spectateur. Est-ce à moi que vous parlez? et les autres œuvres qui ont alimenté la discussion avaient toutes une forme de proximité théorique et technique avec Seize sur vingt-huit, réalisée par l’artiste en 1975, présentée dans La photographie au Canada.


Susan McEachern, Quatrième partie : Le monde extérieur de la série On Living at Home [La vie à la maison], 1986–1987, six épreuves à développement chromogène, 40,6 x 50,8 cm chacune. Don de l'artiste, Dartmouth (Nouvelle-Écosse), 2005. Collection MCPC, Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa 

Dans sa pratique, Susan McEachern aborde l’expérience personnelle, la nature et la construction d’une signification culturelle. La famille et l’éducation des enfants (1983–1984) est un exemple d’œuvre inspirée par le vécu et la recherche personnelle. McEachern a précisé qu’elle a créé cette pièce alors qu’elle « envisageait d’avoir des enfants. Et pourtant, a-t-elle poursuivi, j’étais une artiste et j’ai réalisé qu’il n’existait que peu d’exemples de femmes artistes qui pouvaient mener de front leur carrière et leur rôle de mère ».

L’œuvre allait plus tard devenir une installation photodocumentaire, pour laquelle McEachern a visité, photographié et interrogé plusieurs familles. Les images ont ensuite été associées à des textes portant sur l’histoire de sa propre famille et sur des théories en mutation au sujet des structures familiales et de l’éducation des enfants. Au cours de la discussion, McEachern a souligné que les sujets au cœur de sa pensée et de son expérience n’étaient pas « particulièrement représentatifs de la production artistique » de l’époque.

Dans le même ordre d’idées, sa série On Living at Home [La vie à la maison] (1986–1987) s’intéresse aux représentations de la « maison » en faisant habilement appel au texte et à la photographie pour traiter des politiques genrées et des relations économiques et sociales, au sens large, entre les idéaux du chez soi et du vaste monde. La quatrième et dernière partie de cette série, Le monde extérieur, est exposée dans La photographie au Canada.

Dans cette conversation très variée, le public a eu droit à des commentaires incisifs et des réflexions captivantes sur ce que signifie être une femme artiste canadienne aujourd’hui, et sur ce que cela a représenté au cours des dernières décennies. En repoussant les limites physiques de la technique et en se servant de la photographie pour explorer les questions non conformistes entourant les notions de genre, de corps humain et de politiques féministes, Cohen, Lake et McEachern ont efficacement mis à mal les perceptions existantes et ouvert la voie aux artistes qui les ont suivies.

On peut voir les œuvres de Cohen, Lake et McEachern dans le cadre de l’exposition La photographie au Canada, 1960–2000, à l’affiche jusqu’au 17 septembre 2017 à l’Institut canadien de la photographie du Musée des beaux-arts du Canada.


Par Leanne Gaudet| 17 mai 2017
Catégories :  Expositions

À propos de l’auteur(e)

Leanne Gaudet

Leanne Gaudet

Détentrice d’une maîtrise en histoire de l’art de l’Université Carleton, Leanne Gaudet a été adjointe à la conservation au Musée des beaux-arts du Canada.   

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