Daphnis et Chloé, la lumineuse histoire d’amour de Chagall

Par Katherine Stauble, équipe MBAC le 28 mai 2015

 

Marc Chagall, Les fleurs saccagées (v. 1956–1961, tiré en 1961), lithographie en couleurs sur papier vélin, 42 x 31,9 cm. Don de Félix Quinet, Ottawa, 1986, à la mémoire de Joseph et Marguerite Liverant. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. © Daphnis & Chloé, Acc. 29763.37; Mourlot 342. © SODRAC 2015 et ADAGP 2015, Chagall ®. Photo © MBAC 


« La couleur est tout. Quand la couleur est juste, la forme est juste. La couleur est chaque chose, la couleur est vibration, comme la musique ; chaque chose est vibration. »

— Marc Chagall

Rien d’étonnant à ce que Marc Chagall ait mis quatre ans à produire les 42 lithographies de Daphnis & Chloé, un ouvrage en édition limitée publié par Tériade à Paris, en 1961. Chaque illustration a réclamé jusqu’à 25 couleurs (exigeant chacune un passage distinct) et l’artiste, qui voulait saisir la nuance parfaite, a surtout procédé de façon empirique. Il est vrai que Chagall maîtrisait parfaitement les qualités expressives de la couleur et que Daphnis & Chloé est généralement vu comme le couronnement de sa carrière de graveur. Cette sublime série de lithographies fait aujourd’hui l’objet de l’exposition Chagall : Daphnis & Chloé du Musée des beaux-arts du Canada (MBAC).

Organisée par Sonia Del Re, conservatrice associée de la collection des dessins et estampes au MBAC, cette exposition déjà présentée à l’Art Gallery of Alberta en 2013 met en vedette, en ordre séquentiel, la série complète des lithographies en couleurs créées par Chagall pour Daphnis et Chloé. Dans cette légende grecque romantique de Longus qui a pour cadre l’île de Lesbos dans l’Antiquité, un chevrier et une bergère doivent affronter toutes sortes de dangers – pirates et guerriers, rivaux, escrocs et kidnappeurs, loups et tempêtes de neige – sur le chemin de l’amour et du mariage. Comme l’écrit Longus, l’histoire est : « d’un sujet amoureux et de merveilleux artifice ». À la fois dramatique et sensuel, le roman a inspiré de nombreuses œuvres d’art – l’une des plus mémorables étant  le ballet composé par Maurice Ravel en 1912.

Vibrantes et lumineuses, imprégnées des couleurs et des lumières éblouissantes de la Méditerranée, les illustrations de Chagall expriment à la fois l’innocence et la passion du premier amour. Les personnages flottent dans des scènes pastorales où des fleurs, des animaux et des figures mythologiques se détachent sur un fond de prairies, de montagnes et de mers, en symbiose avec la nature.

Tels des fils symboliques, des dominantes chromatiques récurrentes président au déroulement du récit : un tendre vert émeraude pour les scènes de séduction idylliques dans les prairies et vergers de Lesbos, des jaunes, des oranges et des rouges flamboyants pour les scènes plus érotiques, de riches tonalités bleu minuit pour les scènes nocturnes et des couleurs détonantes, avec des bruns et des rouges, pour les scènes de violence guerrière.

Marc Chagall, Songe de Lamon et de Dryas (v. 1956–1961, tiré en 1961), lithographie en couleurs sur papier vélin, 41,8 x 31,9 cm. Don de Félix Quinet, Ottawa, 1986, à la mémoire de Joseph et Marguerite Liverant. Musée des beaux‑arts du Canada, Ottawa. © Daphnis & Chloé, Acc. 29763.5; Mourlot 311.© SODRAC 2015 et ADAGP 2015, Chagall ®. Photo © MBAC

Dans La chasse aux oiseaux, une image de Daphnis marchant péniblement dans la neige profonde vers la maison de Chloé, Chagall juxtapose à merveille la tension du désir et les tons d’hiver. Sur une surface presque entièrement couverte de teintes froides de bleu, de noir et de gris, il parvient à exprimer l’amour sensuel en déclinant des sections transparentes de violet et de vert, un vol d’oiseaux blanc pur et les courbes de Daphnis. Dans Temple et histoire de Bacchus, des arcs éclatants de couleurs primaires évoquent la gaîté des bacchanales.

Chagall est né en 1887 à Vitebsk, en Russie, dans une famille juive d’obédience hassidique. Après une formation en art à Saint-Pétersbourg auprès de Léon Bakst, il s’installe à Paris en 1910 et commence à peindre une imagerie qui symbolise sa nostalgie du village russe, créant une galerie enfantine de personnages volants, d’animaux et de dômes en forme de bulbes. Malgré deux périodes d’exil pendant les deux grandes guerres – la première en Biélorussie (alors intégrée à l’Union soviétique) et la seconde, aux États-Unis – il vivra la plus grande partie de sa longue vie en France, surtout à Vence et aux alentours, près de la côte méditerranéenne.

En 1939, Chagall est approché par Tériade, un éditeur français né à Lesbos qui devait se sentir des affinités avec Daphnis et Chloé, pour illustrer le roman de Longus. Il refuse cependant l’offre pour ne pas concurrencer une version existante du livre illustrée par un peintre qu’il admire beaucoup, Pierre Bonnard. Il acceptera finalement après la mort de ce dernier, en 1952, et se rendra à l’été de 1952 et de 1954 en Grèce pour en découvrir les paysages et effectuer le travail préparatoire. Plus tard, il dira, « Là-bas, tout est lumière. Une lumière unique, d’une netteté et d’une douceur indicible. »

Il lui faudra néanmoins peaufiner ses dessins plusieurs années avant d’accepter de passer à l’étape de la gravure. Travaillant en étroite association avec le maître-graveur lithographe Charles Sorlier, du célèbre Atelier Mourlot de Paris, il créé de nouvelles teintes de bleus et de verts. Comme en témoigne la correspondance entre l’artiste installé à Vence et Sorlier, à Paris, il apporte un soin méticuleux au détail, demandant par exemple à Sorlier de retravailler le fond vert d’une scène de banquet ou et se plaignant qu’un ange sur un fond rouge ressemble à un démon.

Les collections graphiques de Chagall figurent aujourd’hui parmi les plus belles productions d’estampes de l’histoire de l’art. Les planches de l’exposition Chagall : Daphnis & Chloé font partie d’un don substantiel offert par Félix Quinet au MBAC en 1986. En 1985 Quinet, qui avait hérité d’une série d’estampes de Chagall de son beau-père Joseph Liverant, une connaissance et un collectionneur de Chagall, s’était présenté rue Elgin où se trouvait alors le MBAC pour offrir une collection de plus de 650 eaux-fortes et lithographies de Chagall réunies dans 16 livres d’artistes publiés en éditions limitées, notamment la Bible, l’Odyssée, La tempête de Shakespeare et les Fables de La Fontaine. Chaque livre était agrémenté d’une inscription et un dessin de l’artiste.

Ce don exceptionnel, l’un des plus généreux jamais offert à la collection des dessins et estampes du MBAC, a été la source de plusieurs expositions très prisées du public. Grâce à Félix Quinet, le MBAC abrite aujourd’hui l’une des collections d’estampes de Chagall les plus riches d’Amérique du Nord.

Chagall : Daphnis & Chloé est à l’affiche au Musée des beaux-arts du Canada du 28 mai au 13 septembre 2015.


Par Katherine Stauble, équipe MBAC| 28 mai 2015
Catégories :  Expositions

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