Don McCullin. Paysages, témoignages et souvenirs

Par Katherine Stauble, Rédactrice, Bureau du Directeur, MBAC le 31 octobre 2013
 

 

Don McCullin, Soldats américains, Friedrichstrasse près de Checkpoint Charlie, au moment de l'érection du mur de Berlin, Berlin-Ouest, Allemagne, Août 1961 (1961), épreuve à la gélatine argentique, 38,4 x 38,5 cm. © Don McCullin / Contact Press Images

« En Afrique, j’ai rencontré une Anglaise qui m’a confié qu’elle était devenue médecin à cause d’une de mes images. C’est tout ce que je veux – juste un docteur en Afrique. »

– Don McCullin, 2010

Après son inauguration au Musée des beaux-arts du Canada en février dernier et son succès auprès de la critique, Don McCullin. Rétrospective est à l’affiche au Musée des beaux-arts de Winnipeg du 1er novembre 2013 au 11 janvier 2014. À Ottawa, les critiques ont qualifié l’exposition de « splendide », « émouvante », « géniale », « percutante » et « à voir absolument ».

Les photos des festivals de l’éléphant en Inde prises par Don McCullin dans les brumes de l’aube sont empreintes d’une dignité tranquille et sensuelle, et ses vues inspirées des œuvres de William Turner des terres humides du Somerset – qu’il nomme « le paysage du mythe arthurien » – sont à la fois lyriques et troublantes. Toutefois, ces images relativement sereines marquent un tournant dans sa démarche : elles symbolisent sa retraite des horreurs du monde et du chaos de Londres, et agissent comme un baume pour ses blessures. Car il faut savoir que McCullin a documenté la brutalité humaine dans ce qu’elle a de plus cauchemardesque en parcourant une dizaine de pays déchirés par la guerre dans les années 1960, 1970 et 1980, flirtant avec la mort à bien des égards. Et les clichés noirs et inquiétants de cette époque semblent exprimer un authentique gémissement.

Regroupant environ 130 épreuves en noir et blanc réalisées durant une quarantaine d’années par ce photojournaliste britannique, Don McCullin. Une rétrospective retrace l’évolution et révèle toute la compassion et l’indignation virulentes d’un « photographe humaniste » qui débute sa carrière dans les rangs de la classe ouvrière anglaise, la poursuit sur les champs de bataille et l’achève aujourd’hui dans le paisible comté du Somerset. Faisant fond sur différentes collections, l’exposition réunit des œuvres de toutes les grandes séries de McCullin et propose aussi bien des portraits de pauvres et de sans-abri de Londres et du nord de l’Angleterre (1958 – début des années 1970) que des images de la construction du mur de Berlin (1961), des clichés des guerres et des famines qui ont ravagé l’île de Chypre ou des pays tels que le Congo, le Biafra, le Vietnam, le Bangladesh, le Cambodge, le Liban, l’Irlande et l’Irak (1963–1991), ou encore des scènes des festivals de l’éléphant (1989–1998) et des paysages anglais du Somerset ou du nord de la France (1988–2000).

La valeur documentaire sociale et politique des photos de guerre de McCullin ainsi que leur description de cette âpre réalité ont immédiatement suscité l’intérêt d’Ann Thomas, conservatrice de la photographie au Musée et commissaire de l’exposition. « Cet intérêt est sans doute lié à celui que j’ai pour Les désastres de la guerre de Goya et pour Der Krieg d’Otto Dix », dit-elle. Plus récemment, Ann Thomas a aussi été attirée par les vues paysagères de McCullin. « Elles sont très mélancoliques, ce qui n’a rien d’étonnant, mais elles ont aussi une noblesse unique et expriment un sentiment d’espace infini. »

Les photos de personnes de McCullin ont une profondeur narrative, une composition dramatique et une dimension sombre et lugubre qui les rendent fascinantes. Un voile de brume oppressant enveloppe ses scènes de mineurs au chômage ou d’ouvriers prises dans le nord industriel de l’Angleterre. Ses photos de guerre sont souvent centrées sur un personnage dynamique, en pleine action ou, à l’inverse, sur un corps replié, inerte. Ses paysages, qui évoquent souvent des champs de bataille boueux, présentent ce même caractère glauque et noir, conférant ainsi une remarquable cohérence à l’ensemble de son œuvre malgré la variété des thèmes abordés.

Né en 1935, Don McCullin a grandi dans le quartier de Finsbury Park, à Londres, un quartier qu’il décrit comme « horrible, suintant la pauvreté, l’intolérance et toutes les formes de haine et de violence ». Son enfance est marquée par l’adversité, notamment par les évacuations de guerre et par la mort prématurée de son père. En 1955, il achète son premier appareil photo, un Rolleicord, pendant son service militaire au Kenya. Démobilisé, il prend ses premières photos de ses voisins de Finsbury Park et s’intéresse entre autres aux membres d’une bande locale, les Guv’nors. Sur un cliché de 1958 pris en contre-plongée, Les Guv’nors, Finsbury Park, Londres, Grande-Bretagne (1953), ceux-ci posent en habits du dimanche – impudents comme des vedettes de rock – dans un immeuble bombardé. Peu après cette séance, les Guv’nors sont impliqués dans le meurtre d’un policier de Londres et McCullin réussit à vendre son cliché à l’Observer, un hebdomadaire britannique bien connu. Le meurtrier sera ensuite condamné et pendu. Plus tard, McCullin s’est demandé comment une image avec une aussi forte connotation morale avait pu lancer sa carrière : « Ma carrière repose sur un acte de violence épouvantable et sur ses conséquences. »

Don McCullin, Les Guv'nors, Finsbury Park, Londres, Grande-Bretagne (1958), épreuve à la gélatine argentique, 34,5 x 34,6 cm. © Don McCullin / Contact Press Images

Pendant les deux ou trois années suivantes puis, épisodiquement, au fil des décennies, McCullin braque son objectif sur son propre pays et dévoile la réalité sordide et la fracture sociale persistantes qui marque l’Angleterre de l’après-guerre. Il photographie des scènes de bagarres de gamins dans des rues londoniennes pleines de déchets, et des chômeurs ramassant du charbon dans des paysages sinistres et dépouillés du nord de l’Angleterre, affinant un style théâtral et faisant entendre sa voix politique, prenant toujours parti pour les démunis.

En 1961, il se glisse pour la première fois dans la peau d’un photojournaliste international et part comme pigiste pour l’Allemagne afin de couvrir la construction du mur de Berlin. Ses clichés prémonitoires expriment la tension à fleur de peau qui règne à une époque où les États-Unis, l’URSS et l’Allemagne de l’Est se défient par chars d’assaut interposés alors qu’une troisième guerre mondiale semble se profiler à l’horizon. Ainsi, une arme automatique et un énorme godillot accaparent l’avant-plan de Près de Checkpoint Charlie, Berlin (1961), tandis qu’une femme élégante marche en direction de deux soldats. La scène, qui rappelle paradoxalement une photographie beaucoup plus désinvolte, Une américaine en Italie (1951) de Ruth Orkin, laisse présager une sombre période.

Les photos du mur de Berlin sont publiées dans l’Observer et valent à McCullin un contrat avec la revue et un British Press Photo Award. En 1964, le magazine l’envoie dans les zones de conflit, tout d’abord à Chypre où il se rend quelques semaines après le début des affrontements entre chypriotes grecs et turcs. À son arrivée dans la ville portuaire de Limassol, il se trouve au beau milieu d’un échange de coups de feu mortels et produit une série de clichés parfois terrifiants, parfois déchirants, de combattants armés, de victimes et de survivants en deuil. Femme turque pleurant la mort de son mari (1964), qui a remporté le World Press Photo of the Year Award, est l’expression bouleversante de l’angoisse d’une épouse, Le cri d’un photojournaliste.

Don McCullin, Femme turque pleurant la mort de son mari tué par les forces armées grecques durant la guerre civile, Limassol, Chypre (1964), épreuve à la gélatine argentique, 33,1 x 50,3 cm. © Don McCullin / Contact Press Images

Chypre est le premier lieu où McCullin rencontre des scènes de carnage, et le soin scrupuleux avec lequel il aborde son travail rappelle celui d’autres grands artistes de guerre avant lui – des peintres tels que Goya ou Otto Dix ou des photographes comme Matthew Brady et Robert Capa. Plus tard, parlant de ses photos de victimes de massacre, il note : « J’ai commencé à composer mes images avec un sérieux et une solennité extrêmes. Pour la première fois, je représentais quelque chose d’immensément important et j’avais l’impression d’avoir une toile devant moi et d’appliquer, touche par touche, une composition à un récit qui parlait de lui-même. Plus tard, j’ai compris que j’avais essayé de photographier à la façon dont Goya avait peint ou dessiné ses croquis de guerre. »

La même année, McCullin couvre la sanglante guerre civile congolaise puis, les années suivantes, la guerre des Six Jours en Israël, l’invasion de la Tchécoslovaquie par l’URSS, les guerres du Nigéria-Biafra, du Vietnam et du Cambodge, d’Irlande du Nord, du Bangladesh, d’Ouganda, d’Angola et de Beyrouth. Chaque fois, il travaille aux côtés de soldats, de mercenaires, de bourreaux et de victimes, endure les pires conditions physiques et psychologiques, survit à différentes blessures et frôle la mort pour témoigner d’atrocités inimaginables. 

Il faut voir ces images difficiles, mais nécessaires. Même si celles-ci ont, au grand dépit de McCullin, été inaptes à éradiquer la violence dans ce monde, elles n’en ont pas moins contribué à modeler l’attitude du public. Elles ont réussi à soulever l’opinion contre la guerre du Vietnam à un point tel que le gouvernement britannique interdit à McCullin de couvrir la guerre des Malouines dix ans plus tard. Celui-ci veut émouvoir et, surtout, pousser les gens à l’action, à l’instar de l’Anglaise devenue médecin après avoir vu son travail. « Je veux que les gens regardent mes photos, dit-il. Je ne veux pas qu’ils les rejettent parce qu’ils sont incapables de les regarder […] Je veux que les personnes que je photographie se fassent entendre, que leurs voix incitent les gens à s’attarder devant ces images et leur laissent non pas des souvenirs intimidants, mais la conscience d’une obligation. » Ann Thomas approuve : « Puisque nous nous berçons d’illusions et que nous sommes satisfaits de nous avec de pareilles photos, je n’ose pas m’imaginer ce que ce serait sans elles. »

 

Don McCullin, Militaires de la U.S. Marine avec soldat blessé, la Citadelle de Hué (1968), épreuve à la gélatine argentique, 35,7 x 54,7 cm. © Don McCullin / Contact Press Images

Don McCullin n’est pas le premier à dépeindre des atrocités, et ses images sont moins graphiques que celles d’un Otto Dix. Les qualités qui le distinguent sont le respect et la compassion dont il fait preuve à l’égard des victimes et qui parfois transparaît même dans les photos qu’il ne prend pas. C’est ainsi qu’au Vietnam, affrontant le regard direct d’un soldat atrocement blessé qui semblait lui dire « s’il vous plaît, ne faites pas ça », il reposa son appareil. Parlant de la stricte impossibilité d’oublier les clichés de McCullin, l’auteure Susan Sontag écrit : « Laissons-nous hanter par ces images effroyables. Même s’il ne s’agit que de témoignages qui ne peuvent en aucun cas englober toute la réalité de l’agonie d’un peuple, leur fonction n’en est pas moins immensément positive. L’image nous dit : imprimez ces événements dans votre mémoire. » Selon l’historien militaire Alex Danchev, les photos de McCullin prêtent voix aux soldats qui reviennent de guerre et que les horreurs dont ils ont été témoins condamnent souvent au silence. « Ces portraits affirment qu’ils sont pour nous le vecteur de communication le plus profond et le plus immédiat d’une expérience incommunicable », écrit-il.

 

 

Don McCullin, Les terres basses des Somerset Levels, près de Glastonbury, Royaume-Uni (1994), épreuve à la gélatine numérique, 38,1 x 55,4 cm. © Don McCullin / Contact Press Images

Ces dernières années, McCullin a parlé de son installation à la campagne comme d’un baume. « Le paysage s’est révélé une sorte de processus de guérison qui m’a permis d’oublier les guerres, les révolutions et les enfants qui meurent, parce que je commençais à m’endormir le soir sur ces souvenirs et à faire des rêves abominables, des cauchemars atroces, à me sentir coupable et à me réveiller en sueur. » Toutefois les photos demeurent, car il ne faut pas oublier.

Don McCullin. Une rétrospective est présentée au Musée des beaux arts de Winnipeg du 1er novembre 2013 au 11 janvier 2014. Un catalogue accompagne l’exposition.

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Par Katherine Stauble, Rédactrice, Bureau du Directeur, MBAC| 31 octobre 2013
Catégories :  Expositions
Keywords :  À Venir

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