Du portrait à la propagande, le rôle de la photographie pendant la Première Guerre mondiale

Par Katherine Stauble, Rédactrice, Bureau du Directeur, MBAC le 16 juillet 2014

Photographe inconnu, Grande-Bretagne, actif au début du xxe siècle, Summer 1914  (v. 1914), album composé d’épreuves au charbon, au platine et à la gélatine argentiqu. Wilson Centre for Photography, Londres

En mai 1915, un jeune officier canadien, James Wells Ross, écrit à sa famille depuis les tranchées du nord de la France : « Vais toujours bien et évite les obus. … un abominable soldat anglais a saccagé ma tranchée pendant que je prenais mon petit déjeuner et piqué tout ce qui était sur mon ceinturon, pistolet, sac, boussole, etc. et vidé mon havresac. Dieu merci, il m’a laissé mes photos, sans quoi j’aurais été perdu. »

Telle était l’importance qu’attachaient les soldats de la Première Guerre et leurs familles à la photographie. Talismans, souvenirs, baumes pour le cœur, les photos étaient des objets à chérir et protéger, à mettre dans une poche bien fermée, à glisser dans une lettre ou à ranger soigneusement dans des albums.

La nouvelle exposition de photographies du Musée des beaux-arts du Canada, La Grande Guerre. Le pouvoir d’influence de la photographie s’inscrit dans le cadre des événements internationaux qui commémorent cet été le centenaire du début de la Première Guerre mondiale. L’approche est cependant originale car elle évite, comme on aurait pu s’y attendre, de présenter de simples images de faits historiques. Ainsi que l’a déclaré pendant la récente tournée de l’exposition Ann Thomas, conservatrice de la photographie au MBAC : « L’exposition ne raconte pas chaque bataille. Pour cela, il y a déjà plein de livres et d’expositions. Nous voulions explorer la fonction de la photographie pendant la Première Guerre mondiale. » 

Cette démarche implique bien sûr de voir des clichés comme des objets personnels, tels que les précieux souvenirs de James Ross, ou bien comme des outils utilisés par le gouvernement et l’armée tant pour recruter, remonter le moral et documenter l’histoire que pour planifier des stratégies et servir la propagande et la contre-propagande.


William Rider-Rider, Casemate blindés détruits, Passchendaele, Belgique (10 novembre 1917), épreuve à la gélatine argentique, 15,8 × 20,8 cm. Collection d’archives George-Metcalf, Musée canadien de la guerre, Ottawa (MCG 19900076-198)

L’exposition réunit plus de 400 photos, pour la plupart des prêts de collections nationales et internationales, publiques et particulières, allant de petits portraits format poche à de vastes panoramas de bataillons impeccablement ordonnés, en passant par d’immenses agrandissements d’images officielles de champs de bataille dûment approuvées par le gouvernement. Elle propose aussi des stéréogrammes – des épreuves doubles pouvant être vues en 3-D au moyen d’une visionneuse – et un film captivant de vues de villages français en ruines tournées d’un ballon.

Les sections sont basées sur différentes formes et intentions photographiques. Avec ses albums et ses photos d’amateur prises avant la guerre, la première salle est une sorte de prélude. Des diapositives en noir et blanc issues d’un album appelé « Été 1914 » sont projetées au mur. Un groupe de jeunes gens au teint frais prend la pose sur une plage de galets de la côte anglaise, des femmes sublimes avec leurs chevelures préraphaélites et leurs robes blanches fluides, des hommes élégants et en forme. Des amis s’embrassent, des femmes se partagent la revue The Suffragette et des nageurs émergent des eaux froides de l’Atlantique. « Souvenir des jours heureux », indique l’album.

Un autre mur est occupé par les célèbres clichés de Léon Gimpel mettant en scène « L’armée de la rue Greneta », un groupe de gamins parisiens qui se retrouvait le dimanche pour jouer à la guerre sous la direction du photographe. Ces images en couleur d’enfants habillés en soldats allemands ou français, manœuvrant de minuscules avions à hélices et jouant des parodies d’exécution, sont à la fois délicieuses et terrifiantes.  

La guerre dans toute son horreur explose un peu plus loin. Des soldats cheminent péniblement dans la boue, des blessés sont allongés sur des civières ou gisent recroquevillés au sol. Des panaches de fumée s’élèvent des ruines. Un mot, « Misery », a été griffonné sur une croix au milieu des décombres. Comble de l’ironie, Misery est le nom de la ville détruite.

Max Pohly, Mise en place d'une brigade de chiens policiers à Kummersdorf, Allemagne (v. 1915), épreuve à la gélatine argentique, 12,7 x 17,8 cm. Black Star Collection à la Ryerson University. Avec l'autorisation de Ryerson Image Centre, Toronto [BS.2005.122162/71-1621]

Les cinquante grandes photos en noir et blanc accrochées côte à côte au mur de la salle principale ont été prises par des photographes de guerre officiels du Bureau canadien des archives de guerre. Créé en 1916 par sir Max Aitken (plus tard lord Beaverbrook), cet organisme installé à Londres, qui tenait à la fois de l’agence de publicité et du bureau d’archive, envoyait des photographes, des peintres et des cinéastes documenter l’action sur le terrain. La France avait été le premier pays combattant à créer une unité militaire de photographie, et la Grande-Bretagne et l’Australie lui avait rapidement emboîté le pas.

La présentation spectaculaire – un point fort de l’exposition – est une reconstitution d’une exposition de photos de guerre officielles canadiennes montée en 1917 aux Grafton Galleries de Londres, une galerie d’art qui avait déjà accueilli une série d’expositions du genre. Organisée par lord Beaverbrook et par le photographe William Ivor Castle, l’événement avait attiré plus de 80 000 visiteurs pendant les six semaines où il avait été présenté. L’une des images les plus stupéfiantes est une photo de Castle illustrant des soldats canadiens à l’assaut de la crête de Vimy, Le 29e bataillon d’infanterie avançant dans la zone neutre. Cette épreuve de 3,35 m x 6 m qui occupe tout un mur a été la plus grande photo de son temps.


William Ivor Castle, Pendant la bataille de la crête de Vimy, le 29e bataillon d’infanterie avance sur le « no man’s land » malgré le barbelé allemand et le feu nourri des tireurs (1917, tirée en 2014), épreuve au jet d’encre, 320 × 610 cm. Bibliothèque et Archives Canada, Ottawa (a001020)

Le cliché de Castle n’est cependant pas tout à fait exact. Aujourd’hui, nous dirions qu’il a été « photoshoppé » en utilisant de multiples vues de différents négatifs. Toutefois la manipulation d’images en chambre noire était sans doute une façon légitime de reconstituer des faits au début de la photographie. Les professionnels transportaient généralement des appareils pesants, des plaques de verre et des trépieds encombrants qui en faisaient des cibles faciles au front. Castle a d’ailleurs noté plus tard que, s’il était possible de prendre de merveilleuses photos à condition d’avoir toute sa liberté de mouvement, il fallait pour cela avoir cent vies bénies des dieux et compter sur l’indulgence de l’ennemi.

Cette reconstitution de l’exposition des Grafton Galleries plonge le visiteur dans une autre époque et dans un autre lieu, lui communiquant un peu de ce frisson que les foules londoniennes ont dû ressentir.

Dans la salle suivante sont exposées des images saisissantes d’autres photographes officiels : l’Australien Frank Hurley, également photographe de l’expédition de Shackleton en Antarctique ; la Britannique Olive Edis, seule femme du groupe ; l’Allemand Max Pohly, qui voyageait avec l’armée allemande et qui avait aussi documenté le front de l’Est ; et les Français Paul Castelnau et Fernand Cuville dont les clichés autochromes sont merveilleusement rendus sur des écrans DEL. La photo de la splendide cathédrale de Reims s’élevant au-dessus des maisons détruites prise par Castelnau fait partie de celles qui expriment l’étrange beauté paradoxale des ruines – une beauté qu’Ann Thomas qualifie d’un « pittoresque morbide ».


Fernand Cuville, Soldats russes posant dans le cloître des Cordeliers (février–avril 1917), reproduction au jet d’encre à partir de l’autochrome original, 9 × 12 cm. Médiathèque de l’architecture et du patrimoine, Montigny-le-Bretonneux, France. © Ministère de la Culture / Médiathèque du Patrimoine, Dist. RMN-Grand Palais / Art Resource, NY

Dans la dernière salle aménagée en centre de crise, les photos aériennes fixées au mur par des aimants prouvent la fonction stratégique de la photo pendant la guerre puisque ces images étaient aussi bien utilisées pour la cartographie et la surveillance que pour le repérage des arsenaux, des voies ferrées et autres cibles.

Ann Thomas parle avec passion des éléments découverts au fil de ses recherches pour La Grande Guerre. Officielles ou personnelles, les clichés témoignent de vérités à la fois terribles et émouvantes. « Les témoignages et les lettres des soldats sont infiniment touchantes, dit-elle. En même temps, je suis bien consciente qu’aucune image, aucun poème, aucun texte ne peut raconter une telle expérience. Les clichés ne transmettent ni odeur, ni son… pas plus qu’ils ne transmettent pas l’aspect viscéral de cette guerre. Il faut probablement vraiment avoir été au milieu du conflit pour comprendre le caractère absolu de la guerre. Je m’incline devant l’expérience des soldats. »

La Grande Guerre. Le pouvoir d’influence de la photographie est présentée au Musée des beaux-arts du Canada jusqu’au 16 novembre 2014. Un catalogue bilingue accompagne l’exposition.


Par Katherine Stauble, Rédactrice, Bureau du Directeur, MBAC| 16 juillet 2014
Catégories :  Expositions

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