Entretien avec Gabor Szilasi

Par Anita Lahey le 01 août 2013

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Andrea Szilasi, Gabor Szilasi dans l’atelier d’Andrea Szilasi, Montréal (avril 2003, tirée en 2008), épreuve à la gélatine argentique, 22,1 x 27,8 cm. Collection de l'artiste. © Andrea Szilasi

Cet article est paru pour la première fois dans la revue Vernissage, vol. 1, no 1, hiver 2010.

Hongrois de naissance, Gabor Szilasi vit à Montréal depuis un demi-siècle. Au fil des années, il a photographié la campagne, les villes et la population québécoises, ainsi qu’un certain nombre d’artistes chez eux. Il a produit plus récemment des vues urbaines et architecturales de sa ville natale, Budapest, et de Montréal. L’auteure Anita Lahey l’a rencontré chez lui, à Westmount, et a évoqué avec lui sa vie de photographe actif à Montréal ainsi que la rétrospective de son œuvre, Gabor Szilasi. L’éloquence du quotidien. L’exposition est à l’affiche en ce moment à Toronto, au Ryerson Image Centre jusqu’au 25 août 2013.

Plusieurs de vos photos sont devenues emblématiques. Êtes-vous étonné par les images qui font réagir les gens ?

Quelquefois, oui. L’une d’elles a été la moto [Motocyclistes au lac Balaton, 1954]. Je croyais l’avoir loupée parce que les personnages sont hors champ. Les têtes sont coupées. Ce n’est que 10 ou 12 ans plus tard que j’ai compris que c’est, au contraire, ce qui fait la particularité de l’image : elle est très spontanée. J’ai pris cette photo tout à fait à mes débuts. Je ne connaissais rien à la photographie, c’était complètement intuitif.

Est-ce qu’il y avait aussi des moments où vous étiez sûr de vous ? 

Quand je photographiais des gens, je m’arrêtais si je pensais que le deuxième ou le troisième cliché était réussi. Mais on ne le sait pas tout de suite quand on travaille avec la pellicule. Après, quand on développe le négatif, il arrive qu’on découvre des choses qu’on n’a pas vues sur le moment — des choses à l’arrière-plan ou une expression fugace.

Un exemple ?

La photo de madame Tremblay dans sa chambre [Mme Alexis (Marie) Tremblay dans sa chambre à coucher, Île aux Coudres, Charlevoix, septembre-octobre 1970]. Sur la commode se trouve une photo d’elle jeune fille. J’ai utilisé un éclairage artificiel parce qu’il n’y avait pas de lumière dans la pièce. J’ai dirigé le flash au plafond et ce n’est que lorsque j’ai tiré le négatif que j’ai vu que la vieille photo était légèrement orientée vers le plafond et un peu délavée, ce qui illustrait la jeunesse du modèle et le passage du temps, et j’ai trouvé que c’était très réussi.

Le philosophe français Roland Barthes a écrit un livre, La Chambre claire. Note sur la photographie. Selon lui, chaque photo comprend ce qu’il appelle le studium — l’étude et la vision de l’image dans son ensemble — et le punctum, littéralement le petit objet piquant, l’aiguille qu’utilise le cordonnier. Vous regardez l’image et vous voyez cette petite chose. Quand j’ai pris cette série de photos de la rue Sainte-Catherine avec un appareil 4 × 5 po, quelqu’un a regardé une de mes images et la seule chose qu’il y a vu, c’était une Aston Martin DB5, la voiture sport britannique de 007. Je ne l’avais même pas vue sur la photo. [Szilasi tend la main vers un journal posé sur la table de la cuisine]. Pour moi, dans cette image, tout est dans la montre. Voilà Stevie Wonder. Quand on regarde, on voit tout d’abord un homme aux cheveux longs avec des lunettes, qui tient un harmonica, c’est un musicien. Mais j’ai regardé la montre; je trouvais bizarre que l’artiste l’ait gardée. L’objet en soi n’est pas important, mais s’il est important pour lui, voilà ce qui est intéressant. C’était ça le punctum.

Vous avez photographié la rue Sainte-Catherine à trois reprises sur plus de 30 ans. Pouvez-vous nous dire en quoi elle a changé ?

J’aime la rue Sainte-Catherine. L’architecture est surtout commerciale, fonctionnelle, mais il y a souvent un effort de décoration : dans les fausses colonnes corinthiennes, la pose des briques. Certains commerces existaient encore quand j’ai rephotographié les bâtiments dix ans plus tard, alors que d’autres changeaient après quelques mois. Les façades étaient parfois refaites. Certains éléments avaient complètement disparu; ils avaient été démolis. J’ai pris des photos au début des années 1960, avant l’adoption des lois linguistiques. Presque tout est en anglais. Ce changement est le genre de phénomènes urbains qui m’intéresse. Il y a un flux constant.

Qu’avez-vous ressenti la première fois que vous êtes arrivé à Montréal ?

Quand je suis arrivé en 1959, nous sommes allés sur la montagne et nous avons regardé. Il y avait l’immeuble de la Sun Life et la Place Ville Marie, juste quelques gratte-ciels. Aujourd’hui, tout est complètement différent. Mais d’un point de vue culturel, je crois que l’expression de base — le fait francophone — n’est pas si différente. La plupart de mes amis artistes sont francophones, et pour moi c’est vraiment important. Ici, il faut parler la langue pour profiter vraiment de la culture. Le Québec est entouré d’anglophones et c’est parfait, c’est comme ça que c’est arrivé. Mais les Québécois doivent faire un effort pour conserver leur culture.

Est-ce que cela vous préoccupe lorsque vous travaillez ici ?

Pas vraiment. Je n’ai pas la fibre très politique. Je ne suis pas religieux. Mais quand j’entre dans un magasin ou ailleurs, je m’assure de saluer les gens en français.

Vous avez dit que vous n’étiez pas politique quand vous preniez des photos.

Oui. J’ai une certaine conscience sociale. Je m’intéresse au changement, mais je n’amorce pas ce changement.

Sur un plan moral, pensez-vous que le photographe que vous êtes devrait se contenter d’observer ?

En fait, je ne suis pas sûr. Je me dis quelquefois que je devrais pratiquer un art plus militant et essayer de provoquer le changement, mais ce n’est pas dans ma nature. J’observe, je trouve qu’il est important de ne pas exploiter les gens. Par exemple, parfois j’ai photographié — à la campagne ou à Montréal — des gens très pauvres, mais il existe une pauvreté qui peut être ennoblie. J’ai veillé à ne pas exploiter la pauvreté parce qu’elle peut être sensationnaliste. Il faut vraiment respecter les gens.

Comment faites-vous ?

Je leur demande s’ils veulent être pris en photo. S’ils disent « non », pas de problème. Je veux pouvoir prendre des photos dans des endroits où ma présence en tant que photographe est établie. Je donne à chacun la possibilité d’être pris en photo comme il le souhaite.

Qu’est-ce qui vous incite à photographier une personne en particulier ?

En partie, les yeux. L’« allure ». Et certains traits du visage. Certaines caractéristiques physiques. Des traits forts. Cela n’a rien à voir avec la beauté physique, mais avec la beauté intérieure.

Pendant toutes ces années, vous avez pris des photos de vernissages. Pourquoi ce monde très particulier ?

Je trouve ces événements intéressants. On y rencontre des personnes dynamiques et intéressantes. Il n’y avait pas autant de galeries que maintenant, et un vernissage était un événement très particulier. Je pense encore à monter une petite exposition de ces vernissages des années 1960 et 1970.

Sur quoi travaillez-vous surtout en ce moment ?

Je photographie entre autres des poètes. J’aimerais préparer une petite publication ou édition qui regrouperait leurs écrits. J’ai même acheté un appareil numérique que je n’utilise que pour des instantanés ou des photos de famille. Si je veux du sérieux, j’utilise toujours la pellicule. Je veux m’assurer que cela reste. Avec le numérique, tous ces pixels sont volatils et on ne sait pas ce qui va leur arriver.

 

Que pensez-vous de l’évolution actuelle de la photographie ?

Eh bien, la photographie s’est beaucoup ouverte. Je crois que la majorité du travail artistique — même la peinture — est aujourd’hui basée sur la photo. C’est-à-dire sur une image, fixe ou animée, créée par une lentille. Les installations et les mises en scène photographiques qui impliquent des décors compliqués ressemblent beaucoup à de la mise en scène tout court. C’est bien. Ce sont ces énormes agrandissements que je ne trouve pas toujours efficaces, vous savez, ces tirages agrandis à 1,5 m. Je ne ferais pas ça avec mes photos. Si une image est forte, elle sera efficace en 8 × 10 po.

Vous dites qu’il faut essayer de capter le présent. Qu’est-ce qui vous pousse vers cela ?

Tout change constamment. Chercher des choses anciennes, vouées à la destruction ou à la disparition, c’est une chose. Cela ne m’intéresse pas. Ce qui m’intéresse le plus est de savoir qu’un 125e de seconde — le temps d’une photo — se produit instantanément; une fois le négatif exposé, c’est du passé. Cela devient de l’histoire en soi. Je n’ai pas besoin d’y travailler. J’ai photographié un jour l’extérieur d’une maison. Une dame m’a invité à entrer. Il était midi et elle m’a offert de la soupe. Son mari était allongé à l’intérieur et j’ai pris des photos d’eux. Je suis parti et je suis revenu deux ou trois semaines plus tard. Je trouve qu’il est important de rendre les images aux gens et aux communautés où j’ai pris mes photos. J’en ai toujours fait un point d’honneur. Si je n’y retournais pas, je les envoyais par la poste. J’ai frappé à la porte, mais je n’ai pas eu de réponse. Des voisins m’ont dit que l’homme était décédé quelques jours après ma visite et que les enfants avaient emmené leur mère dans un centre d’accueil. Tout avait disparu en quelques semaines. Cet instant, comme d’autres instants, m’a convaincu que les choses devaient être photographiées telles qu’elles existent ici et maintenant, dans le moment présent.

Gabor Szilasi. L’éloquence du quotidien est à l’affiche à Toronto au Ryerson Image Centre jusqu’au 25 août 2013.

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Par Anita Lahey| 01 août 2013
Catégories :  Expositions|Artistes

À propos de l’auteur(e)

Anita Lahey

Anita Lahey

Anita Lahey est journaliste et auteure des recueils de poèmes Spinning Side Kick et Out to Dry in Cape Breton. Elle vit à Toronto.

 

 

 

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