Faire, défaire, refaire : le mantra d’une artiste monolithique

Par Becky Rynor le 08 juillet 2013

Louise Bourgeois, Portrait de C.Y. (1947–49), bois peint, clous et acier inoxydable, 169,5 x 30,5 x 30,5 cm. MBAC. Photo: Allan Finkelman, © Fiducie Louise Bourgeois / Licensée par VAGA, NY

Pour Jonathan Shaughnessy, conservateur adjoint de l’art contemporain au Musée des beaux-arts du Canada (MBAC) et commissaire de l’exposition Louise Bourgeois 1911–2010, Louise Bourgeois était une « artisane accomplie ». Une qualité qu’elle a conservée jusqu’à sa mort, à 98 ans. « Elle faisait beaucoup de couture et créait des pièces de tissu à la fin de sa vie. Quand elle est devenue moins mobile, après ses 90 ans, elle a fait de très belles choses avec ses mains. Elle travaillait aussi presque tous les jours à des gouaches qui, selon moi, figurent parmi les expressions les plus frappantes des nombreux thèmes qui entraient constamment dans ses œuvres : la maternité, l’amour, la perte, les responsabilités domestiques, le désir, l’anxiété… ».

L’exposition estivale spéciale qui occupe jusqu’au 11 août 2013 l’espace principal du Musée d’art contemporain canadien (MACC), Louise Bourgeois 1911–2010, s’inscrit sous les auspices du programme MBAC@MACC. Selon David Liss, directeur artistique et conservateur du MACC, il s’agit d’un « incontournable » : « Bourgeois est l’une des plus grandes artistes du XXe siècle. Pour nous, la possibilité de présenter ce genre de matériel est franchement passionnante. »

Au début, l’exposition devait reconnaître la relation entre Louise Bourgeois et le MBAC, qui avait commencé à collectionner des œuvres de cette artiste dans les années 1990 et fait un achat déterminant avec l’acquisition, en 2010, de l’une de ses dernières sculptures Cellule (La dernière montée) (2008). Lors de la disparition de Bourgeois, en mai 2010, cette reconnaissance est devenue un hommage à une brillante carrière artistique et à une vie tout aussi remarquable.

Louise Bourgeois, Cellule (La dernière montée) [2008], acier, bois, verre soufflé, caoutchou et bobines de fil, 384,8 x 400,1 x 299,7 cm. MBAC. © Fiducie Louise Bourgeois / Licensée par VAGA, NY

« Elle a été à l’avant-garde de tellement de choses, note Jonathan Shaughnessy. Par exemple, pour l’utilisation de nouveaux matériaux dans ses œuvres. À partir du milieu du XXsiècle, une poignée d’artistes femmes, notamment Louise Bourgeois, ont remis en question les matériaux traditionnels de la sculpture. Et bien que celle-ci ait utilisé le bronze et le marbre de façon merveilleuse, elle a aussi introduit toutes sortes de nouvelles ressources dans son travail, dont du tissu et des textiles, du fil de nylon et du caoutchouc, et des substances lourdes telles le plomb et le granit. Elle dessinait, elle peignait, mais elle est reconnue comme sculpteure. »

L’exposition touche une corde particulièrement sensible avec les Personnages, une série de sculptures en bois créées par l’artiste pour ses deux premières expositions personnelles à la Peridot Gallery de New York, en 1949 et en 1950. Ces figures totémiques ont été sculptées pour se rappeler les amis et les membres de la famille laissés en 1938, lorsque celle-ci quitta Paris avec son mari, feu l’historien d’art Robert Goldwater.

Selon Jonathan Shaughnessy, les sculptures sont regroupées de façon à faire penser à des invités à une réception. Toutefois, puisqu’elles ne tiennent pas debout seules car elles sont trop fuselées, trop lourdes du haut et en équilibre trop instable, elles expriment plutôt la fragilité psychologique de leur créatrice, son mal du pays, ses peurs et ses angoisses. « C’était une jeune artiste, une jeune femme. On peut penser que ces personnages l’ont aidée à maîtriser et à représenter ses réflexions sur son nouvel environnement. Ils devaient représenter des gens, mais ils imitent une ligne d’horizon. Ils ont été sculptés sur le toit de l’immeuble d’appartements où elle vivait, avec vue sur le quartier animé de Manhattan. L’architecture – le rôle des immeubles dans la structuration de la vie et des émotions – a toujours été un sujet important pour elle. Au milieu des années 1940, elle a peint une série de tableaux, Femmes-Maisons, où chaque corps féminin est imbriqué dans une maison ou un immeuble. »

Bourgeois a aussi créé plus de 20 sculptures monumentales sur plus de trente ans, les Cells [Cellules]. Comme le suggère son titre, Cellule (La dernière montée) (2008), la sculpture présentée au MACC, est l’une de ses dernières. Il s’agit d’une installation ovale délimitée par un grillage en fer rouillé qui encercle l’escalier en colimaçon fait sur mesure pour son atelier de Brooklyn, dans les années 1980. L’artiste aurait monté et descendu cet escalier tous les jours pour son travail. « C’est plutôt particulier, observe David Liss, C’est un peu obsédant. Mais l’ensemble de son œuvre a un côté obsédant. Il parle vraiment de ses souvenirs, de sa vie, des recoins les plus sombres de sa mémoire. Elle-même a déclaré qu’elle devait créer pour rester saine d’esprit. »

Louise Bourgeois, 1911–2010 couvre 60 années de production et suit le parcours de cette artiste en explorant les thèmes récurrents de son œuvre. « Elle avait un mantra : je fais, je défais, je refais, ajoute Jonathan Shaughnessy. Pour ce que j’en sais, il lui arrivait de retravailler des sculptures, d’ajouter par exemple de la peinture bien après qu’elles avaient été terminées. Elle reprenait aussi constamment certaines formes, comme le montre clairement l’exposition. Par exemple, la forme qui ressemble à une larme dans la sculpture en bois Forêt (Night Garden) (1953) réapparaît cinquante ans plus tard dans La dernière montée, sous la forme d’une pelote à épingles en caoutchouc. Elle s’est aussi métamorphosée en cinq seins dans The Good Mother, une série de 30 dessins à la gouache de 2007. »

Bourgeois avait étudié les maths à la Sorbonne avant de s’adonner à sa vocation artistique. Plus tard, elle s’est plongée dans des ouvrages sur la psychologie. Elle avait la réputation d’avoir un esprit très analytique. « En tant qu’artiste, elle examinait sans cesse les moyens d’exprimer de façon concrète les principes fondamentaux de la subjectivité et de la condition humaine, précise Jonathan Shaughnessy. Elle disait que ceux qui ne pouvaient pas simplement passer par-dessus quelque chose devaient constamment composer avec leur passé et le refaire d’une façon ou d’une autre pour pouvoir le gérer, et ensuite faire quelque chose. Pour elle, ça a été la sculpture. »


Par Becky Rynor| 08 juillet 2013
Catégories :  Expositions

À propos de l’auteur(e)

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Basée à Ottawa, Becky Rynor est journaliste et rédactrice en chef.

 

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